I.\MF>\AIS TIIKOI.Or.lE?( IT riIMMlUTK
l'I^glisc de France, ce qui n'avait pas eu lieu sous l'aiicleii régime; c'est (|iic l<; liiMi avec Ir pouvoir romain est (Jovciiu plus étroit, (|Uf l'autorité pontifu aie, au moins au point de \U)- spiritut-l, s'esl agrandie jusqu'à la proclamation de l'infaillibilité, que les grandes milices monastiques, autrefois toujours (dus ou moins sus(n'ttes au clergé séculier, se sont insJMuéfs partout, ont envahi renseignement ecclé- -iaNii(|iii' cl iiK'nit' laïque, (iet état de choses, qui résultait plus ou moins de la nécessité des faits, a été singulièrement favorisé par rintluencc des doctrines. De Maistre et I ahlii- (le Lamennais ont été les pères de I église du cathuliri>me moderne. Kst-ce un bien? Kst-ce un mal ? Nous n a\ons pas à l'examiner, (le (|ui est certain, c'est que Lamennais a eu lui-même des doutes sur son œuvre, c'est qu'avant la grande ru|tture qui le lanea dans l'abîme de l'inconnu, il essaya de reprendre l'o'uvre chrétienne par une autre voie, à l'aide d'autres principes. Au lieu de présenter le ('liri>liaiiisme comme le contre-pied, l'antagoniste nécessaire de la société moderne, il a tenté de le réconcilier avec cette société. C'est ainsi qu'afirès avoir été l'apôtre eiillammé de l'ultramonlanisme. il e>t devenu le chef et le promoteur de ce (|iie l'on a appelé depuis le catholici>me liln-ral ; et, dans cette seconde entreprise comme dans la première, il s'est encore découragé trop tôt, et il a réussi plus qu'il ne l'avait cru : il a fait une école brillante de catlioli(|ues libéraux, comme une école puissante de ihéocrates absolutistes ; mais son esprit entier et impatient, incapable d'atlendre le fruit de ses iilt-es. avait déjà (|uil!<' celle zone moyenne de réconciliation. (Quelque t'clat bruyant {[u aient eu ses aventures ultérieures, cette période, celle
(lu journal V Avenir, n'en est pas moins dans sa vie la plus belle, la plus pure, la plus sereine, celle à laquelle lÉlat et rÉglise doivent le plus de reconnaissance ; car, à défaut d'une extermination de l'une ou de l'autre puissance, qui est absolument impossible, c'est la seule solution qui s'impose à l'avenir. Il nous faut étudier en détail cette nouvelle phase de notre impétueux auteur, qui, laligué de ce double rôle d'apôtre, va bientôt prendre celui de tribun.
ciiAi'mu: II
LAIIK?«>AIS I.IH^HM. et RK.VOI.lTIONîlAIRK
l,a vi<' (le I.;iiiit'iiiiaiî» >»' j»art;i}i»' ou deux parlics bicu tranchées. Dans lu prciiiiti«>, il s'appelle l'abbé de Laiiieiiuais ; il est l'apologislo passionné de la reli(;iun, et le défeiisoiir dt'clarc de l'aulorité poiitilii aie au spirituel t-t au ItMiipoii'i ; il l'ait eause « uniuium* avec les royalistes el mr-iiie a\e(' les ultra ; il * ollaburc avec M. de Chateaubriand el M. de Hoiiald au Cotisi'rvaleur; il est l'allié de Joseph de Maistre dans sa tentative de restauration ultranionlaine. Dans la seroiide, il ne s'appelle plus (|(ie F. Lamennais tout « oiirt ; il passe au service de la démocratie, il arbore le drapeau n-vnhitioiinaire, se fait pamphlétaire, combat avec les armes les |)lus violentes le gouvernement de Louis- IMiilippe, et se met à la tète du parti républicain ; en même temps, il se séjiare de l'Église el passe du côté de la philoso|)hie. Mais, entre ces deux pt'-riodes, il y en a une intermédiaire (|ui sert de transition de l'une à l'autre; c'est encore l'abbé d<> Lamennais, mais un Lamennais libéral, réconcilié lui-même et cherchant à réconcilier l'iliglise avec les principes de la liberté ujoderne: c'est le rédacteur du journal l'Avenir et l'initiateur du mouvement considérable appeU' depuis le catholicisme libéral.
Comment cette phase nouvelle a-t-elle pris naissance? Comment lennemi aveugle et fanatique des principes de la Révolution est-il arrivé à invoquer ces principes dans l'intérêt de sa cause, comment Tapôtre déclaré de lÉglise s'est-il fait l'associé du libéralisme? Il y a là un problème des plus intéressans à résoudre. On a cru généralement que ce changement était dû à la révolution de Juillet, que la vive imagination de Lamennais avait été frappée et entraînée par cette révolution qui avait fait en Europe une impression si profonde. Ayant vu la chute des rois, il se serait tourné vers les peuples, c'est-à-dire vers la puissance nouvelle qui se manifestait. Les choses ne se sont pas passées ainsi ; il n"y a pas eu dans la vie et dans la pensée de Lamennais le changement brusque et la rupture absolue que l'on suppose. 11 s'est fait en lui un changement lent et graduel, dont les premières traces se font sentir bien avant la révolution de Juillet, et déjà dans les dernières années de la restauration ; ei l'on peut dire que la phase nouvelle qui a tant étonné les contemporains n'a été que le développement logique de sa pensée.
Au début du gouvernement de 1814 et de ISl.'j, il y eut de fait deux restaurations ; deux pouvoirs oubliés, lun proscrit, l'autre opprimé pendant tonte la durée de la révolution et de l'empire, étaient à la fois rétablis. C'était ce que l'on a appelé le trône et l'autel. A l'origine, ils avaient un intérêt commun ; ils durent nécessairement s'unir, et le triomphe de la royauté parut être en même temps le triomphe de l'Église. Mais celte union des catholiques et des royalistes n'était point du tout l'identification des deux élémens. Les uns se montrèrent plus royalistes que catho-
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li(|ucs, les autres plus i';tilioli(|iies (|ue ruyuiistcs. Lauieuiiais fut (le ces deruieis. Ce (ju'il appelait restauration n'était pas seulement ni même surtout le rélablissemenl du pou- \oir royal, ("/était la restauration inoialc et spirituelle de la société. Pour lullrr coiilrc la libre i>eii>ée, principe de toutes les ré\olulions. il croyait riiie le catliolit isme devait redevenir le inailrc des anics, le principe moteur de loul l'ordre politique et civil, <[ il comptait pour cela sur le i;ouverncment qui devait étn- puicment et simplement linstninicnl de rKj.'lise et le ministre de Dieu. .Mais le pouvoir cixil, même royal, même légitime, même catholique, n'était pas trop »lis|»osé à entrer dans celte voie au delà (lune certaine limite, il était d'abord lié et retenu par les conditions mêmes «le la société nouvelle ; la liberté religieuse, la l(dérance, l'ordre ci\il eialili par la rêxoliilion (maria^'e, ('lat ci\il, droits des protestans, etc.), et enlin |iar le concordat, qui avait «-labli une >orte d'alliance entre les deux pouvoirs, mais non la subordination de l'un ù l'autre, ou même (|ui a\ail mis le pou>oir civil dans une condition de prole( teiir. plutôt (|ue de ser\iteur obéissant. .Mais indêpeudammenl de ces nécessités de l'ordre nouxeau, la royauté elle-même a\ail en( ore dans ses propres traditions des raisons de ne pas s'abandonner entièrement au pouvoir ecclésiastique. Atissi , malgré les attaches religieuses du gouvernement des Bourbons, s'engagea-t-il une cerlaini' luiie entre l'Église et l'État, même sous la restauration. Lamennais (lut renoncera l'espoir d'une monarchie chrétienne, telle qu'il l'entendait, c'est-à-dire d'une monarchie gouvernée par l'Église. De là un détachement de |)luseo plus manifeste à l'égard de la royauté. (|iii d'ailleurs
en elle-même et indépendamment de ses rapports avec l'Église lui était parfaitement indifférente. Le ministère Villèle, qui dura sept ans, et qui manœuvra habilement entre toutes les tendances de l'époque, en essayant de fonder une sorte de monarchie administrative, acheta de dégoûter entièrement Lamennais de ce gouvernement terre à terre, qu'il commença à juger, comme il fit, du reste, de tous les gouvernemens ultérieurs, avec le plus profond mépris. D'un autre côté, ayant quitté sa vieille Bretagne pour venir vivre à Paris, au sein du mouvement des idées et dans l'atmosphère d'une presse plus ou moins libre, mais dans laquelle, malgré tous les obstacles, toutes les idées cependant parvenaient à se faire jour, il est visible que Lamennais se laissa de plus en plus séduire par les idées libérales ; il les comprit chaque jour davantage, en vit mieux la vérité relative, la légitimité, et se trouva prêt à demander à ces idées nouvelles un appui qu'un vieux pouvoir vermoulu et délabré se monlrait impuissant à lui prêter. C'est ce travail curieux de son esprit que nous voudrions étudier en détail, et qui se manifeste déjà dans son dernier écrit de 1829 : les Progrès de la révolution, mais qui est bien plus visible encore dans sa correspondance à cette époque.
Au début de V Essai sur V indifférence^ en 1818, Lamennais disait que les gouvernemens sont tout-puissans « pour le bien comme pour le mal », et que pour faire rentrer le peuple dans la voie du christianisme, il suffirait que l'autorité le voulût ; car, « en mal comme en bien, on n'agit sur les peuples que par l'autorité ». Mais, en 1829, il ne comptait plus sur les gouvernemens, et dans la préface de son
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li\i»' sur Ifs Progrès delà rêvoluliou, il ne di'inandait |)«»iir r<''i;lisc (|iie la lihoiit', « lihcrlé do coiiscionco, liberté de la presse, liberh- de rtMliiralioii ». Il deinandail que les catholiques ne fussent pas mis t hors la loi i. A quoi faisait il allusion par ces étranges revendications? Les catholi(|ues hors la loi I sous la restauration! Qui pourrait le I roire ? C'est pourtant ce qu'ils (lisaient alors à priqtos des (>i<loiin;m< es de IS-2S, (|iii avaient renouvelé les anciennes interdictions contre les congrégations religieuses, cl en particulier contre les jésuites. C-'est surtout à partir de relie é'poque (|ue Lamennais, s'apercevani que l'autorité, même chrétienne, peut devenir i^ènanle pour l'Kglise, a commencé à faire appel à la liberté (1).
En même temps, Lamennais commençait à reconnaître (|iie le mouvement lilx'-ral était trop étendu, trop puissant pour [)ouvoir s'expliquer uniquement par des préjugés et par des passions. Il rallachail le libéralisme au christianisme; il rappelait tout ce (|ue le christianisme et le catholicisme avaient fait pour l'émancipation des hommes; ei mémo il faisait remarquer que, si les peuples catholiques, en Europe, étaient les plus agités, les plus troublés, f les |)lus exposés à rimpulsion révolutionnaire, c'est qu'ils étaient les plus vivans ». Il aftirmail que les libertés européennes ont été sauvées par les souverains pontifes, sans le secours desquels les peuples auraient été complètement opinimés par les rois. Le christianisme, en
(1^ Il ne faut pas oublier qu'une portion du parti liluTal, le journal /'■ Glofjr par oxomi'lf. Il' jihis liarili de tous au poiiil do \ue pliilnsopliique, s'unissait aux catholi(iues pour i)rotestor contre les ordonnances de iSlS. Voir notre article, Ir Globe de la Restauration, ànDS la Revue des Deux Mondes du 1" août 187'J.
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loiidanl le pouvoir sur Dieu, n'abandonne pas les peuples et reconnaît au-dessus des pouvoirs humains une loi de justice et de vérité. Dans ce même écrit de 1829, Lamennais allait plus loin encore. Il manifestait des tendances, non-seulement libérales, mais démocratiques. II renouait alliance de la démocratie et de la théocratie, qui avait été essayée au xv"^ siècle par le parti de la Ligue. Ainsi, en se détachant de la cause du pouvoir royal, il trahissait déjà un fonds de tendances révolutionnaires. II présentait la Ligue comme son idéal et il en citait le Manifeste avec enthousiasme. Il distinguait la Ligue de la tyrannie des Seize : « Les Seize, disait-il, à la tète d'une troupe de brigands, exercèrent, comme les membres du Comité de salut public, un despotisme populaire. La Ligue, malgré les passions et les intérêts privés qui s'y mêlèrent, dirigée par les maximes du droit public reçu, replaça la monarchie sur ses bases ébranlées. Cest cet ancien droit, ce droit chrétien, aujourd'hui presque ignoré, que nous voulons faire renaître dans cette grande confédération catholique dont il fut le principe et la règle. »
Dans le même ouvrage, nous avons vu que Lamennais opposait Tun à l'autre, en les mettant sur la ligne, le royalisme et le libéralisme, disant que l'un et l'autre soutenaient un principe vrai, mais sans l'appuyer sur de solides fondemens. Ce fondement, c'est la foi chrétienne. Il n'y a de salut pour les peuples que dans le retour au christianisme. C'est ici que Lamennais, désespérant du pouvoir royal, commençait à se tourner vers la liberté. Bien loin de faire appel au pouvoir civil en faveur de la religion, il demandait au contraire que cette intervention fût tout à
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l'ait écartée. La tonlraiiite, au li(Mi de hâter cette récoiicilialioii lies peuples et du christianisme, ne ferait que la relarder. 11 s'ajiil de changer non 1 état matériel des choses, mais l'étal des iutelliifences. « L'unilé, disait-il ne peut plus renaître qu'à la suite d'un lihre combat. » A quoi servirait-il d'enchaîner la parole, puisque l'on ne peut enchaîner la pensée ? Pour ramener les âmes à la vérité, il ne laul plus se servir que d'annes toutes si)irituelles. On voit combien Lamennais s'éloignait du temps où il consi- <iérait la tolérance comme une persécution de l'Église. 11 allait plus loin njèine (|uo la tolérance ; il demandait la liberté, mais une liberté pleine et entière pour les catholi(iues comnic pour les autres. 11 Taisait voir le danger de trop associer le sort de l'Église à celui de l'État. Les avantages (|ue l'état peut assurer à l'église sont loin de compenser les dangers (|uil lail «((iirir à son indépendance. « Elle a bien plus à craindre qu'à espérer des princes. » Il reconnaissait même qu'il y avait quelque chose de légitime dans les ajjpréhensions exagérées qu'inspire le prétendu envahissement du parti prêtre, à savoir l'intention (|u'on lui attribue d'usurper le pouvoir civil. Déjà on entrevoit la thèse de la séparation de l'Église et de l'État: « Le véritable appui de l'Église est dans la coniiance des lide- Ics... Ce sont eux plus que les rois 'qui la dotèrent dans les temps anli(|ues ; et leurs offrandes, qui l'orment le pa- Irimoine du pauvre sul'liront à ses besoins toutes les fois qu'un despotisme persécuteur n'interposera point ses volontés arbitraires et tyranniques entre elle et la pieté des peuples. »
Lamennais prévoyait de la manière la plus nette la révo-
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luUon qui s'approchait, et l'on voit clairement qu'il se désintéresse à l'avance du sort d'un pouvoir qui n'était ni chrétien ni populaire. « Le pouvoir sans règle, disait-il, flotte au hasard ; il a perdu son affinité native avec l'ordre. Ne pouvant subsister tel qu'il est, il ne peut réparer ni les ruines qu'il a faites, ni sa propre ruine. Un changement fondamental est devenu nécessaire, et ce changement ne saurait s'opérer sans des commotions violentes. » Cependant il ne pense pas que l'Église doive coopérer à son renversement. Il se lient pour ainsi dire en dehors du nionvcment. Sans doute il n'y a plus do royauté chrétienne; mais on n'en doit pas moins au pouvoir une véritable soumission ; car c'est encore lui qui maintient un ordre partiel dans la société. « Mais quand le désordre, atteignant l'essence même du pouvoir, a envahi l'état entier, une autre loi se développe, loi de destruction indispensable pour préparer le renouvellement futur. On a voulu l'erreur, on a voulu le mal; et le mal et l'erreur agissent selon leur na* ture. En renversant violemment, on dissolvait peu à peu ce qui forme un obstacle à l'action réparatrice du principe vital. C'est la tempête qui purifie l'air, c'est la fièvre qui sauve le malade en expulsant ce qu'il y a de vicié dans son organisation. Il est donc conforme aux lois de la Providence que les fausses doctrines qui égarent les peuples continuent de prédominer jusqu'à ce qu'elles aient accompli, au degré nécessaire que Dieu connaît, la destruction qui doit précéder l'œuvre de la régénération sociale. » On voit manifestement, par ces textes de 1828-1829, que Lamennais, dès cette époque, se détachait des doctrines autoritaires et royalistes pour se rallier de plu» en plus aux