‹ La philosophie de M. CousinChapitre 4 sur 10 · SON OEUVRE · texte numérisé non relu

SON OEUVRE

Quand on vient de se donner le spectacle d\in vaste système qui embrasse, dans sa tentative d'explication universelle, tout Tordre des choses que peut atteindre la connaissance de Thomme, on éprouve, plus encore peut-être qu'après la lecture d'une tragédie ou d'une épopée, le sentiment de la grandeur humaine. Rien ne ressemble plus, en effet, à un poëme qu'un système philosophique. L'un et l'autre parlent à l'âme un langage où le corps ni les sens n'ont point de part ; l'un et l'autre montrent à l'homme le vrai qui échappe à son corps, mais que son âme affirme, que son œil ne voit point, mais que voit son esprit, quand il a un esprit capable de voir au delà de la matière; l'un et l'autre élèvent l'homme du royaume terrestre de la réalité à la sphère supérieure où la vérité réside. L'un porte en haut le sentiment de l'homme, qu'il idéalise, c'est-à-dire qu'il ramène à son type rationnel, et dont il restitue la vérité, altérée par une réalité toujours imparfaite; l'autre porte en haut l'intelligence de l'homme, qu'il place à un point de vue d'où elle découvre au-dessous et autour de soi, d'où elle domine

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et contemple comme un incommensurable horizon, la raison même des choses. L'un et l'autre demandent aussi un génie pareil : cette faculté merveilleuse, qu'on l'appelle invention ou inspiration ou intuition de l'idéal, ce don de voir, par TobiI intérieur, dans l'être connu l'être intelligible, l'être qui doit être dans l'être qui est, la pensée de Dieu dans les choses, qui ne sont que des choses, existantes en elles-mêmes indépendamment de toute signification et de toute raison d'être, pour la connaissance, mais qui sont pour l'intelligence un langage, un ensemble de signes, une parole chargée d'exprimer la pensée de Dieu. Le poëte lit pour ainsi dire Thomme à travers les individus qui vivent sous son regard ; le philosophe, lequel est une façon de poëte plus grand peut-être que l'autre, lit, dans le petit nombre de faits qui tombent sous la prise de l'observation scientifique, la nature, la loi des êtres, le type suprême que réalise l'univers. L'un et l'autre combinent, par la puissance de leur esprit, et construisent de toutes pièces un monde, monde sentimental ou monde intellectuel, un homme ou un univers, conforme à cette vue de l'absolu qui les dirige, non moins conforme à la réalité qu'ils expriment l'un et l'autre, chacun à sa manière : l'un se bornant à faire des éléments qu'il lui emprunte un usage expressif, comme d'une langue dont il s'approprie l'énergique signification ; l'autre la prenant tout entière telle qu'elle est, non pour la parler, mais pour l'expliquer, non pour en sentir plus ou moins confusément, mais pour çn

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comprendre la signification et la raison d'être. Vun ne cherche à construire qu'un monde tout idéal, et il lui suflSt que sa création ne contredise pas la réalité, pourvu qu'elle contente l'âme raisonnable; l'autre se pique de construire ou de reconstruire par la raison le monde môme, et il ne lui suffit point que sa création ne contredise pas la réalité, il veut encore qu'elle s'accorde avec la réalité pour l'expliquer, bien assuré de trouver et d'offrir à l'intelligence humaine, dans le monde qu'il aura pu construire de la sorte, un idéal non moins qu'un réel. Pendant que la vraisemblance sufiît au poëte, il faut au philosophe la réalité ; et pendant que le poëte ne cherche qu'à exprimer, par des éléments qu'il emprunte à la réalité, un idéal, le philosophe, qui cherche à exphquer la réalité même, y trouve un idéal supérieur, savoir, la raison de l'univers. Il y a donc entre le philosophe et le poëte, avec de grandes différences, des ressemblances plus grandes encore : non identité sans doute, mais singulière et profonde analogie. De là, entre les destinées de la poésie et celles de la philosophie, une similitude qui distingue leur histoire de l'histoire des sciences. Tandis que les sciences qui se prétendent positives, et qui n'exigent d'ailleurs, pour être cultivées avec succès, qu'une forte application des facultés communes de l'homme, s'accroissent d'une manière continue par la continuité des observations dans l'ordre physique et des déductions dans Tordre mathématique, la haute science, à qui appartient la royauté, et qui la garde ou

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la perd selon que les mains chargées du sceptre sont plus ou moins capables de le tenir, a d'étranges alternatives, des jours d'éclat auxquels succèdent des siècles de ténèbres, des progrès subits suivis de subites et longues décadences, des déchéances et des couronnements : il y a des philosophes comme il y a des poètes, de loin en loin, accidents de génie; et la plupart de ceux qui s'en donnent le nom, qui cultivent en effet la philosophie, ne sont guère, maîtres ou disciples, que des commentateurs de philosophie plutôt que des philosophes.

Le poëte cherche la beauté, et le philosophe la vérité. Mais qui trouve Tune trouve Tautre, 11 y a toujours une grande part de beauté dans un poëme qui est vrai ; et il y a également une grande part de vérité dans un système qui est beau. On loue un système d'être beau, et c'est légitimement, bien qu'il ne se propose pas d'être beau, mais d'être vrai ; comme on loue légitimement un poëme d'être vrai, bien qu'il ne se propose pas d'être vrai, mais d'être beau. Un système est beau quand il présente un ensemble harmonieux des choses, bien ordonnées sous un certain point de vue, et comme reconstruites par la raison qui les éclaire d'une lumière -intelligible : mais alors il est vrai, au point de vue des principes rationnels qui ont servi à le construire ; il ne l'est qu'à ce point de vue : il n'est donc vrai que dans une certaine mesure, mais précisément dans la mesure où il est beau. Et comme il y a des beautés diverses, ou diverses faces de l'unique

beauté^ qui donnent lieu à des poèmes diversement et également beaux, il y a aussi des vérités diverses, ou diverses faces de Tunique vérité, qui donnent lieu à des systèmes diversement et également vrais. Quel argument pense-t-on tirer de la diversité des systèmes contre la philosophie ? Qui s'est avisé de tirer de la diversité des poëmes un argument contre la poésie ? Des classiques ont prétendu quelque chose de semblable ; ils ont craint que la poésie ne fût compromise par la diversité des poëmes; ils ont imposé à tous poètes, présents et à venir, un modèle, une œuvre parfaite à leurs yeux, un type unique, suprême idéal : voilà les poètes réduits à reproduire sans fin, avec une monotonie désespérée, les formes d'un heureux ouvrage, qui ne doit sa puissance dominatrice qu'au hasard d'avoir été le premier élu. Il se rencontre pareillement des classiques en philosophie, qui infligeraient volontiers aux philosophes, on se demande pour quel crime, la peine terrible de reproduire sans fin la même doctrine : ce sont gens qui ont vu Tabsolu, à qui Tinfini s'est révélé tout entier dans quelque ancien système éclos un jour de quelque heureuse cervelle, œuvre définitive d'un homme qui pensa une fois pour que le genre humain n'eût plus à penser après lui. C'est le propre du système philosophique, sans doute, de déterminer toutes choses par leur raison d'être, par la conception de l'être nécessaire ; de reconstruire en quelque sorte Tunivers par la vue de l'absolu : mais il y a plusieurs absolus dans Tabsolu, plusieurs infinis dans Tinfini.

Nous ne pouvons entendre infiniment l'infini : chaque intelligence finie Tentend d'une certaine manière qui n'est pas l'infini même, mais un infini, une raison des choses, dont la vérité ne saurait infirmer celle d'autres raisons aperçues par d'autres intelligences. Tout système logique est vrai. Plusieurs systèmes peuvent être vrais ensemble, chacun à son point de vue : il sufiît qu'ils ne se contrarient pas l'un l'autre. Croit-on que Platon et Aristote se contrarient? Oui, chacun dans l'exagération de son propre sens, poussée jusqu'à l'exclusion et à la négation du sens d'autrui, contrarie l'autre; mais qu'en passant de l'un à l'autre on se contente d'entendre tour à tour le positif de chacun d'eux sans entrer dans la passion de l'homme qui se flatte que son regard embrasse tout et qui accuse d'erreur ceux qui voient ce qu'il ne voit pas lui-même, qu'on les prenne à leur point de vue propre, ils s'opposent à bien des égards, mais d'une opposition qui n'est plus une contradiction, par laquelle au contraire ils se complètent l'un l'autre. Ainsi de tous.

Et voilà pourquoi le philosophe, comme le poëte, a son originalité. Mais voilà pourquoi tant de gens, intelligents d'ailleurs, sont incapables de l'entendre. Il faut, pour entendre un système, pouvoir se placer au point d'où Fauteur a vu les choses : il faut donc avoir l'œil qui voie, être enfin philosophe comme lui, moins l'initiative ou la puissance de produire. On ne parle jamais que pour ses pairs: un poëte ne peut être entendu que d'autres poètes, qui sentent comme luij et un philo-

sophe, que d'autres philosophes qui voient comme lui. Loin de moi la prétention d'élever le simple lecteur, ou même le critique, au rang de celui dont il suit et Juge Tœuvre ! Celui-ci a Tinitiative^ qui manque à l'autre; il ouvre le chemin où l'autre ne s'engage^ et ne sent ou ne voit, qu'à sa suite ; il excite l'autre à sentir, à voir, à penser : il est inventeur, inspirateur, plus encore, il • est fécondateur et comme principe d'ôtre pour l'autre, qu'il révèle en quelque sorte à lui-même. Mais quiconque entend un philosophe ou un poëte, est poète ou philosophe, assez du moins pour comprendre sinon pour produire. Un chant ne signifie rien pour une âme insensible à ce qu'il signifie; un mot n'a point de sens pour un esprit étranger à l'idée qui en est comme le contenu. Un langage n'exprime des idées que parce qu'il les suggère, ou, pour mieux dire, les réveille, les sollicite à paraître, les fait éclore en l'intelligence qui les avait déjà sans le savoir, et qu'il ne peut qu'avertir d'elle-même. Car il n'exprime jamais, quoi qu'il fasse, tout ce qu'il veut donner à comprendre; jamais il ne parvient à égaler la pensée, qui le déborde toujours de loutes parts : il en arrête, par une précision qui lui est inhérente, il en accuse, il en crée pour ainsi dire le contour, la séparant, l'isolant de toutes les autres, avec qui elle se fond sans se confondre ; il en borne la portée illimitée : toute pensée est un infini, que le langage, nécessairement fini, altère nécessairement. Quiconque s'attache aux mots et s'obstine à prendre au pied de la lettre l'expression des choses, ne comprend pas. La

lettre tue et l'esprit vivifie. Faites lire une œuvre poétique à un grammairien: il l'aura bien vite déclarée absurde, parce que, n'y trouvant rien ou ne trouvant rien en lui-même sous les mots, il les aura remplacés par les définitions que le vocabulaire leur donne, toujours trop étroites et trop générales à la fois pour le sens que leur prête le poète. Et faites lire une œuvre philosophique à un argumentateur : que de contradictions il va heurter, que d'absurdités arrêtent sa marche! Il n'y peut faire un pas sans se meurtrir à tous les angles de l'impossible ; mais c'est aux angles des mots, pris dans leur sens absolu, pendant que le sens relatif où le philosophe est contraint de les employer leur donne à rendre des idées qui se suivent en ligne droite, s'enchaînent logiquement, et s'unissent pour un tout harmonieux. Il est rare qu'un esprit se contredise autrement que dans l'expression de sa pensée ; et il n*est que juste d'y regarder à deux fois, avant d'accuser un auteur de contradiction avec lui-même: bien souvent la c(mtradiction ne doit être imputée qu'à celui qui a mal entendu, et qui n'a vu que le sens grammatical de mots dont l'idée inspiratrice lui échappe. Ceci arrive à ces raisonneurs très-exacts, très-méthodiques, peu intuitifs, qui argumentent admirablement contre les dogmes de la foi chrétienne, par exemple (1) : ils y découvrent sans peine l'absurde, l'inintelligible, le non-

(1) Voyez, entre aulres, Examen critique du christianisme , par M. P. Larroqnc.

sens dans chaque mot; mais ils n'y voient que les mots, et ne prennent pas garde qu'il faut voir sous les mots^ impuissants à rendre Tidée qu'ils se contentent de suggérer aux âmes capables de répondre à leur appela rinexprimable, c'est-à-dire le mystère. Il y a un mystère dans toute pensée^ bien qu'à un moindre degré ; el la parole est toujours, plus ou moins, l'expression de rinexprimable. Nul ne comprend une doctrine, s'il n'en comprend en même temps et l'idée par les mots qui la rendent, et les mots par l'idée qui les inspire.

N'oublions pas toutefois que, si la philosophie est au-dessus de la méthode, comme la poésie est audessus de la grammaire, ni la poésie à son tour ne saurait se passer de la grammaire, ni la philosophie de la méthode. Il faut qu'un système soit logique, fondé sur un fait ou sur un principe certain, non sur une hypothèse, bien enchaîné dans toutes ses idées et démontré de tout point : l'imagination a besoin d'être réglée par la raison; et comme en poésie l'inspiration doit revêtir une forme qui la rattache par la communauté du langage au sentiment commun, l'intuition, en philosophie, doit aussi revêtir une forme qui la rattache par le raisonnement à la raison commune, je veux dire la forme démonstrative.

Il m^a paru nécessaire de rappeler, à l'occasion de M. Cousin, ces princines de critique philosophique, peu compris, ce semble, ou mis en oubli, et dont l'oubli

ALADX. 3

lui a fail torL On Fa chicané sur des phrases^ ôur des mots, dont on a fait sortir, en les pressant un peu, en leur attribuant une précision quil s'était bien gardé de leur donner, toutes sortes d'erreurs : tantôt il est panthéiste, tantôt il accorde trop à la personne humaine ; et comme ce sont là deux contraires qui s'excluent, on a mieux aimé l'accuser de contradiction avec lui-même, que se demander si on l'entendait bien, s'il ne fallait pas corriger l'une par l'autre, pour les comprendre chacune en son véritable sens, deux expressions divergentes d'une doctrine compréhensive, et se mettre à un point de vue supérieur où les extrêmes se concilient. On lui a laidement appliqué le procédé de cet habile personnage qui ne demandait que cinq lignes d'un homme pour avoir de quoi le faire pendre. On a détaché ses phrases, on les a isolées dans une signification damnable qu'elles étaient toutes sur* prises d'avoir eue, et on Ta pendu sur ce grief. D'autres ont ruiné ses raisonnements, et ont cru ruiner sa doctrine. D'autres ont précisé sa doctrine, et Tôfat montrée fausse; mais ils l'ont faussée en la précisant, lui faisant dire ce qu'elle n'avait pas dit. D'autres OttI accusé le philosophe d'être un artiste, uU poète; ih ont estimé que son système a utte grande valeur esthétique, ils l'ont déclaré beau, et ils ont cru que c'était le déclarer faux ou imaginaire : c'était le déclarer bien ordonné en soi, et par conséquent vrai dans la mesure où il est beau.

Prenons donc M. Cousin pour ce qu'il est : pour un

m M. cmm. si

ôHiste m ëfffel, qui songeait à faire dfe la musique avant que sa destltiée Teût condamné à faire de la philosophie, et qui trouve dans la composition d'un système la gloire que sa jeuneése avait voulu chercher dans la composition d'un opéra. Était-il né pour être un grand musicien? 11 est devenu un grand écrivain, uh poêté en philosophie, et, comme tel, un puissant philosophe. Tous les arts sont frères. La méthode a pu lui man* quer t l'intuition ne lui à pas manqué. Il n'a pas eU Télément scientifique : sa doctrine, trop générale, trop vague, et qui plane de trop haut sur les faits du motidô qu'elle veut expliquer, trop portée à donner une stiitc bien construite d'alBRrmations pour une démonstration, est exposée à des attaques sérieuses, dont il importe de ne pas méconnaître la justesse; mais il a eu l'élément poétique : il a eu l'aperçu vaste, compréhensif,^ supérieur; îl a su voir et faire voir, et construire seloti qu'il voyait ; il a su créer en philosophie.

Nul n'a mieux saisi Tesprit de M. Cousin que M. Re» nan, admirablement guidé dans l'intelligence d^iltt tel homme par sa merveilleuse finesse. « Les crltlqueÉ superficiels, qui appellent allemand tout ce qui est obscur et obscur tout ce qu'ils ne comprennent pas, ont accusé M. Cousin d'être un esprit allemand : je ne

connais pas de jugement plus frivole Il est évident

que M. Cousin n'a vu et connu l'Allemagne que dans la mesure qui convenait à son originalité. De grands obstacles l'empêchèrent heureusement d'aller au delà...., Trop bien savoir est un obstacle pour créer :

on ne s'assimile que ce qu'on ne sait qu'à demi Il

semble que la race gauloise ait besoin, pour produire tout ce qui est en elle, d'être de temps en temps fécondée par la race germanique : les plus belles manifestations de la nature humaine sont sorties de ce commerce réciproque, qui est, selon moi, le principe de la civilisation moderne, la cause de sa supériorité et la meilleure garantie de sa durée. Les premières années de la restauration furent un de ces moments décisifs, où, par des voies imperceptibles, s'introduit un ordre nouveau d'idées et de sentiments. Un mur tomba, les horizons s'élargirent La plus grave erreur de la critique est de reprocher aux hommes de génie de n'avoir pas été autres qu'ils ne furent. M. Cousin atteignit son but, qui était, non de créer une doctrine originale, mais de donner une forme éloquente et en un sens

populaire aux grandes vérités de l'ordre moral

M. Cousin appartient encore plus à la littérature qu'à la«science. C'est avant tout un écrivain, un orateur, un critique, qui s'est occupé de philosophie. Son nom réveille plutôt l'idée du talent, de l'éloquence, que l'idée d'un genre de spéculation déterminé. La nature lui avait accordé trop de dons pour qu'il pût ne demander

la gloire qu'à un seul Toutes les doctrines ne sont

pas également éloquentes, et je crois bien que plus d'une fois M. Cousin a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la considération des beaux dévelop* pements auxquels elles prêtaient que par des démonstrations purement scientifiques. Ce n'est point là une

critique, car le beau est après tout une des marques de la vérité La carrière politique que M. Cousin parcourut avec de si brillants succès contribua bien plus encore à limiter sa liberté philosophique La philosophie étant le centre et en quelque sorte la région commune où toutes les branches de la culture se réunissent^ on y arrive par les voies les plus opposées. La littérature, la politique, les sciences physiques, les scieoces historiques, y mènent également et produisent des façons très-diverses, mais toutes incomplètes, de philosopher. M. Cousin étant, malgré la haute valeur de ses spéculations, plus particulièrement de la classe des philosophes littéraires et politiques, les personnes préoccupées surtout du côté scientifique doivent naturellement trouver chez lui quelques lacunes Non content d'être philosophe, il voulut être

écrivain, homme politique, et pourtant je n*ai pas dit encore la plus pesante de ses chaînes : il voulut être chef d'école. Je ne connais pas de position plus délicate. Le philosophe isolé n'est responsable que de son

propre salut, mais le chef d'école a charge d'âmes

Que dire quand cette école est l'Université tout entière, quand on s'impose la tâche de tracer à des jeunes gens de vingt-deux ans ce qu'ils doivent enseigner à des enfants plus jeunes de quelques années sur Dieu, Tunivers et l'esprit humain? M. Cousin ne recule pas devant cette entreprise hardie. La création de l'enseignement philosophique en France est bien son fait, et certes ce n'est pas là une gloire médiocre. »

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Il §*0§i inspiré des Allemands, mais il n*est pas Aile» mand, Rien de plus français, au contraire, que $a manière d'être oratoire et politique en philosopl^ie. Il dé» montre littérairement, plutôt que scientifiquement, la doctrine qu'il enseigne, ou qu'il prêche (car il y a du prédicateur en cet homme dont Téloquente parole rap* pelle celle de Bossue t) : il affirme plus qu'il ne démontre, mais il démontre pour les âmes hautes par la façon dont il affirme ; il place dans une vive lumière, et comme dans la splendeur du vrai, ce qu'il propose, et il en établit la vérité par la beauté. Son but a moins été de créer une doctrine originale, ainsi que le dit jus^ tement M. Renan, que d'enseigner et de propager par l'éloquence la doctrine éternelle : moins philosophe que professeur de philosophie. Il est même tellement incontestable que c'est ici le propre et singulier mérite de M. Cousin, que ceux qui le récusent le plus commfi philosophe ne peuvent s'empêcher de saluer en lui le grand professeur, et qu'il doit sa moins douteuse gloire à son personnage de chef d'école. Mais pour être chef d'école et professeur de philosophie, il faut être philosophe; il faut avoir une doctrine pour renseigner; il faut posséder en soi la source qu'on veut répandre de sa chaire sur le monde : or, M. Cousin ne reçut pas sa doctrine toute faite, il se la fit. Et c'est parce qu'il se la fit qu'il est un maître au lieu d'être un disciple.

Pourquoi se la fit-il? C'est qu'il ne rencontra pas autour de lui la philosophie, la science même dont il s'était institué le professeur: il eut à la choisir, pour

son propre compte, dans la diversité de celles qui en portaient le nom. Une seule d'entre elles était la philospphie, puisqu'elles étaient diverses ; ou toutes l'étaient, mais partiellement, mais chacune en sa mesure, et il y avait à retrouver la véritable tradition philosophique dans le combat des doctrines hostiles : il y avait à reconnaître pour ainsi dire TÉglise permanente de la pensée dans les variations et dans le tumulte des sectes, et, sous la poussière des systèmes, le sol toujours ferme, en même temps que toujours accru, de Timmuable et progressive sagesse. Il y avait donc non plus à recevoir, mais à voir, à faire usage de ce sens intuitif qui est le propre du créateur en philosophie ; il y avait à refaire la philosophie, pour la reconnaître; il y avait à choisir, soit une doctrine vraie à Texclusion des autres, soit la doctrine vraie éparse dans toutes ensemble; mais choisir, c'est penser, c'est créer en matière de doctrine. Et c'est ainsi que, pour être un professeur de philosophie en l'absence d'une philosophie à trjnsmettre, il fut amené à être lui-même philosophe ; c'est ainsi que, pour accomplir la magnifique tâche qui fut la sienne, si bien comprise par M. Renan, il eut besoin d'en accomplir une autre^ où ses qualités poétiques le servirent mieux que n'eussent fait peut-être des qualités scientifiques plus rigoureuses, qu'il n'avait pas. Le don des vastes aperçus, une vue étendue, pénétrante, comprébensive, capable de ramener et d'embrasser les vérités dispersées dans mille systèmes, le pouvoir de construire ces débris de systèmes en un

système unique, et de faire un monde avec les élémenls de plusieurs mondes dissous, lui fut plus nécessaire pour une telle œuvre que Inexactitude, que la méthode sûre, mais lente, et qui entrave Tessor : il ne lui fallait pas des pieds, mais des ailes. Un instinct dirigea son vol. La spontanéité, pour lui emprunter et lui appliquer sa langue, le conduisit plus hardiment, plus loin et plus haut que n'eût fait la réflexion^

Un cours fameux qui est devenu V Introduction à rhis" toire de la philosophie ^ V Histoire générale de la philosophie^ la Philosophie de Locke^ la Philosophie au xviri® siècle, la Philosophie écossaise^ la Philosophie de Kant, tels sont les monuments de la vie philosophique de M. Cousin. Ajoutons son livre du Vrai, du Beau et du Bien, N'oublions pas surtout les Fragments si importants de philosophie ancienne, scolastique, moderne et contemporaine. S'il s'est trouvé des railleurs pour prétendre que ses chefs-d'œuvre sont des préfaces, avenues toujours imposantes, il est vrai, vestibules toujours grandioses de livres qui n'en tiennent pas toujours toutes les promesses, nul ne s'étonnera que je rappelle, en passant, Timportance de ces Fragments philosophie queSy où il a semé une si grande variété d'idées, de vues, de conceptions larges, qui embrassent toute la philosophie, qui éclairent d'un vaste regard tout le champ de l'esprit humain.

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Entre tant d'ouvrages que je viens de rappeler, deux ont, dans Fhistoire de la philosophie et aussi dans Tordre des travaux personnels de Tillustre maître, une valeur immense; je parle de coux qui portent ces simples titres : Introduction à Vhktoire de la philosophie et Histoire générale de la philosophie,

M. Cousin rencontra autour de lui, quand il naquit au monde philosophique, le règne des doctrines de Locke, répandues en France par la puissance d'une école dont la fausse et superficielle clarté avait fait le prestige. II dut les combattre; mais il ne les put combattre qu'au nom de certains principes supérieurs, qui furent sa force, et par la puissance contraire d'une autre doctrine, qui arracha le règne à Locke pour le lui donner à lui-même. Tels sont les principes, telle est la doctrine qu'il expose, en cette langue éloquente et précise, ferme et colorée, dont chacun de ses ouvrages montre Tadmirable exemple, dans V Introduction à V histoire de la philosophie et dans V Histoire générale de la philosophie.

M. Cousin, philosophe spiritualiste et libéral, et que la disgrâce politique, en ce temps d'effervescence à la fois politique, religieuse et littéraire qui imprime une marque si particulière à notre histoire entre la chute du premier empire et l'avènement de la monarchie de Juillet, avait fait plus célèbre, sans contredit, que le petit nombre de ses travaux antérieurs, rappelé, après quelques années de persécution, ou tout au moins de tracasseries, en son cours de Sorbonne suspendu et

â« LA raiLosorais

quMl reprenait^ comme il dit lui-même^ c presque en triomphateur »^ se proposait d'y traiter de la philosophie de Platon. «Mais un système philosophique^ quel qu'il soit, peut-il être compris isolément î Le connalton quand on ignore les conséquences, inconnues à l'auteur lui-même, qu'il portait dans son sein? D*an autre côté, est-ce le connaître que de ne pas savoir d*où il vient? Platon, par exemple, ne peut guère être compris sans ses successeurs, les néo-platoniciens; et il ne peut Tétre davantage sans ses devanciers, sans Socrate et sans Anaxagore. Si donc je veux vous faire comprendre un peu profondément la philosophie platonicienne, il faut que je la mette en rapport avec répoque de l'histoire de la philosophie à laquelle elle appartient. Or, ce qui est vrai d'un système l'est également des différentes époques de Thistoire de la philosophie. Pour en bien comprendre une seule, il faudrait les connaître à peu près toutes. Je regarde donc comme

indispensable de vous présenter une vue générale

de rhistoire de la philosophie. Sans doute j'effleurerai tout, mais je toucherai à tout. Il faut d'abord tracer le cadre, sauf à achever plus tard le tableau. » (Intrad,, 1" leçon.) Mais plus tard, au lieu d'entretenir ses auditeurs de Platon et des belles doctrines de la Grèce, qu'il avait étudiées avec amour, il les entretint des doctrines pernicieuses du xviii* siècle, qu'il avait déjà combattues, qu'il combattit toute sa vie avec une ardeur fille du même amour pour les grandes vérités qui sont la noblesse du genre humain. C'était aussi sur la

littérature du xviu' siècle que M. Y iU^main faisait alors ses vives et délicates leçons, si remarquables par l'intelligence de rhistorien non moins que par la finesse et la justesse du littérateur. C'est par Thistoire que les grands esprits de notre siècle ont abordé volontiers les questions; mais on les méconnaît^ et on leur adresse un reproche très-mal fondé, quand on ajoute qu'ils les ont résolues par l'histoire. Ils ne sont point tombés dans le cercle vicieux dont on les accuse. Il faut une doctrine pour juger les hommes et les œuvres: M. Villemain a eu la sienne; il faut une doctrine pour juger les doctrines philosophiques : M. Cousin a eu la sienne. Il Texposa dans son Introduction à Vhhtoire de la philosophie^ et il en donna au monde une grande application dans son Histoire générale de la philosophie^ sans laquelle il ne pouvait entreprendre la philosophie de Platon, qu'il avait en vue, ni la philosophie du xvin* siècle, qui lui fit oublier, parmi les nécessités d'une lutte journalière, jusqu'au divin Platon.

V Introduction à l'histoire de la philosophie a ceci de capital, qu'elle est ce cours célèbre où, pour n'en pas dire plus que M. Cousin lui-même, dans l'avant-propos de la dernière édition qu'il en a donnée, « les plus hautes questions furent abordées avec bonne foi et courage, «t les solutions qu'en donnait la philosophie nouvelle, exposées à grands traits bien plus que véritablement établies. » — « Sans venir ici témoigner contre moi-même, ajoute-t-il, je n'ai pas besoin d'une grande modestie pour reconnaître que, dans ce course

tout à fait improvisé, il y a plus d'une proposition hasardée et des excès de langage que j'aurais fait bien volontiers disparaître, si la calomnie, en les envenimant, ne me les avait rendus irrévocables. L'honneur ne m'a pas permis de me corriger, et j'ai dû tout conserver pour n'avoir pas l'air de rien dérober à une critique ennemie. »

Quelle était donc cette philosophie nouvelle, que M. Cousin nomme comme en passant, et qui donnait, au milieu de si vifs applaudissements en même temps que de si ardentes censures, des solutions si hasardeuses aux problèmes difficiles et délicats que nous pose la science des rapports de l'homme avec le monde et avec Dieu ? Il désigne ainsi la philosophie allemande, mais interprétée, transformée, et, si l'on peut le dire, heureusement dénaturée par une intelligence toute française. Beaucoup lui ôtent le périlleux mérite de sa philosophie pour le rendre aux Allemands ; beaucoup ne veulent rien voir dans notre grand philosophe qu'un plagiaire, ou tout au plus un vulgarisateur, de la philosophie allemande. Ils ne la connaissent pas. Les Allemands, très-jaloux, comme on sait, de leur propriété en matière de systèmes et de théories, ont fait courir ce bruit peu charitable, auquel les Français, toujours çmpressés de se rabaisser au profit de leurs voisins, tantôt d'outre-Rhin, tantôt d'outre-Manche, ont fait aussitôt le plus juste accueil : leur politesse chevaleresque n'eût pas été satisfaite à moins. Mais ces mêmes Allemands, qui accusent M. Cousin de traduction, l'accu-

sent encore de traduction infidèle : en sorte que sa philosophie est à la fois et n'est pas celle des Allemands. Il a pris leur philosophie, mais pour se Tassimiler; il s'est nourri de leurs idées^ comme il avait fait des idées de Descartes et de Platon^ et il les a fondues toutes ensemble en sa propre substance. Il a construit^ avec tous les grandes philosophies que le monde a connues de Pythagore à Heget, une doctrine qui les rappelle toutes et qui diffère de toutes, comme un résumé^ comme une suprême expression de la tradition philosophique^ — Téclectisme.

Ce n'est pas encore le lieu de juger jusqu'à quel point il a su donner une expression exacte de cette philosophie du genre humain^ qui existe dans l'histoire de laphilosophie. Qu'il me suffise de dire que telle me semble avoir été son œuvre : il s'est placé au milieu des philosophies diverses pour les saisir toutes dans une seule étreinte, et, en réunissant les éléments conciliables d'une main tandis que de l'autre il en écartait les éléments réfractaires, faire de leurs systèmes hostiles .enfin apaisés l'unique système; il a fixé ce qui était la philosophie même, à une certaine époque de son développement correspondant à un certain point du développement de l'homme. Il la cherche dans l'histoire de la philosophie, dont il a pratiqué avec piété, avec amour, et dont il a su répandre le culte ; et il éclaire l'histoire de la philosophie par une étude préalable, à la fois psychologique et ontologique, de la pensée humaine, c'est-à-dire par la philosophie même : il

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allume sa philosophie à rhistoirede la philosophie^ et en réfléchit la lueur^ pour y produire une lumière plua vive^ sur Thistoire qui la lui a donnée. Il parle de son Histaire générale de la philosophie en ces termes : « Oserons*nous dire que cette esquisse, si imparfaite qu'elle soit^ a jeté en France les fondements de Tétude vraiment philosophique de Thistoire de la philosophie? Tous les systèmes y sont ramenés à quatre systèmes élémentaires^ qui ont de si fortes racines dans la nature humaine qu^elle les reproduit sans cesse. Discerner en eux le vrai et le faux^ le faux qui passe et le vrai qui dure ; mettre à profit les erreurs en en montrant les causes, à savoir^ Texagération même du vrai, l'ambition des principes absolus, l'imprévoyance et la précipitation de Tesprit humain ; surtout recueillir les vérités qui sont nécessairement dans tout système un peu célèbre, qui Tout fait nattre et qui Tont soutenu^ et porter ces vérités^ dégagées, épurées, réunies, à la lumière de notre siècle, comme l'enfantement légitime du temps, ainsi que parle Bacon, le legs du passé et la dot de l'avenir, telle est, selon nous, la tâché de l'historien philosophe, telle est Tœuvre ou du moins tel est Tobjet de Téclectisnie. » Il est impossible de mieux caractériser l'objet de Téclectisme et Tœuvre de M. Cousin que M. Cousin ne fait ici lui-même en peu de mots. C'est le legs du passé qu'il a cherché à donner en dot à l'avenir. Il n'est point le penseur solitaire qui n'interroge que sa raison et qui ne demande la vérité qu'à ses méditations personnelles: il la demande i\ ceux qui

ont pensé avant lui ; il les prend tous à la fois pour maîtres^ mais il ne répète point leurs leçons; il les re* fait plutôt; et réduit ce qu^ils ont dit à ce quils ont dû dire. Il pense lui-môme avec eux; il communie avec leur esprit; il vibre, non pas à Tunisson de leurs doc*trines diverses, mais à Faccord fondamental et supé^ rieur où leurs dissonances se résolvent en harmonie^ et jette au monde Técho sonore^ plus intelligent que leurs voiX; des enseignements qu'ils avaient donnés sans les comprendre. Il a établi cette pbilosophie uni*versitaire si humaine, d'un spiritualisme sobre et raisonnable^ incontestable dans ses affirmations^ incomplète sans doute^ mais qui s'accommode mieux d'être incomplète que d'être fausse ou chimérique^ laquelle est bien ce que le maître a voulu qu'elle fût, « Tenfan* tement légitime du temps. » Il l'a établie surtout par Fimpulsion que son éclatante parole a imprimée aux intelligences : il a fondé l'École. Mais il Ta établie aussi directement, la construisant lui-même en môme temps qu'il suscitait des architectes pour la construire selon ses vues, et offrant lui-même le modèle d^ Tœuvre dont il demandait aux autres l'exécution. Du premier mot de son enseignement, il en a fait le dernier : le livre Du Vrai y du Beau et du Bien, qui est le fond essentiel de sa philosophie, est la philosophie élémentaire telle qu'elle convient à la jeunesse, telle qu'elle résulte de Thistoire de la philosophie, avant que les Allemands y eussent passé. Dans l'intervalle qui sépare le^deux publications de cet ouvrage sous forme de cours au

début et sous forme de livre à la fin de sa carrière^ il remua beaucoup dldées disséminées dans ses Fragments ^ et il donna^ dans ce fameux cours de 1828^ sous le nom A' Introduction à l'histoire de la philosophie^ la philosophie même, telle qu^elle convient aux hommes du xW siècle, telle qu^elle résulte de l'histoire de la philosophie après le passage des Allemands. L'une exprime la tradition philosophique arrêtée à Leibniz, Tautre la tradition philosophique poussée jusqu'à Hegel. Celle-là est faite pour la jeunesse et pour TÉcole, mais c'est celle-ci dont il faut que la science contemporaine tienne compte. C'est celle-ci qu'il faut ou remplacer ou dépasser. Il faut la combattre pour la détruire^ ou la traverser pour aller plus loin. Je la crois véritable dans ses grandes lignes, mais trop générale, trop vague, élastique pour ainsi dire, et susceptible d'interprétations fâcheuses : c'est en dépassant, c'est en poussant et en serrant les solutions qu'elle apporte, c'est en la précisant par une étude toujours plus profonde, plus pénétrante, plus rigoureuse ou plus subtile, qu'on la justifiera.

Voilà donc le caractère propre de l'œuvre de M. Cousin : c'est qu'il a essayé de constituer la philosophie du XIX* siècle plutôt que la philosophie pure. De là l'influence de l'Allemagne sur ses idées : influence incontestable, mais inévitable, et qu'it eût eu grand

tort de chercher à éviter^ puisque le mouvement qui pousse la philosophie de notre siècle en de nouvelles voies a été inauguré par TAllemagne. De là aussi les deux parts que je distingue dans sa doctrine, comme deux doctrines qui s^unissent dans un système général, mais quil convient de ne pas confondre, parce qu'elles diffèrent assez pour que la vérité de Tune n'entraîne pas celle de Tautre, et parce que l'auteur luimême ne les a pas maintenues Tune et Tautre avec une égale fermeté : deux expressions de deux traditions philosophiques plus avancées l'une que l'autre, l'une s'arrétantà Leibniz, l'autre .venant jusqu'à Hegel. L'une est la doctrine spiritualiste: M. Cousin la professa dès le principe, et ne cessa jamais de la professer; il en fit l'objet de son premier cours comme de son dernier livre philosophique; il en fit la philosophie de l'École. Mais elle n'est qu'une philosophie élémentaire, qui a besoin d'être complétée, d'être rattachée à des idées plus profondes, de s'appuyer, en un mot, sur une explication universelle des choses: il a tenté cette explication universelle, sous l'inspiration et comme sous le souffle de l'Allemagne modeme> en des termes trop vagues, trop généraux, trop littéraires pour ainsi dire, dont il dut restreindre ou atténuer le sens en présence des conséquences que la malveillance, ou l'inintelligence, ou l'exactitude méthodique de lecteurs plus rigoureux et plus précis que lui, en tirait sans grande peine; mais il a eu du moins le sentiment des exigences de l'esprit nouvea^u: car il y a toujours un esprit nouveau, et cet

esprit, eo philosophie^ a des esigenoes nouvelles^ aux* quelles ne répondent pas^ que n'aperçoivent même pas les détracteurs de M. Cousin. L'homme^ dont la mar« che infatigable ne s'arrêtera pas qu'il n'ait parcouru l'infini de l'univers, découvre toujours, en s'élevant toujours, de nouveaux horizons ; et M. Cousin a eu du moins le très-grand mérite d'ouvrir les yeux sur l'horixon que cherche à embrasser, du point où elle est arrivée, la pensée philosophique.

Certes, il y aurait beaucoup à écrire sur la philoso*phie de M. Cousin. Il serait curieux de lui mesurer, d^une main impartiale, sa part d'invention et sa part d'imitation, de reproduction involontaire des doctrines dont il était imbu ; il serait surtout très-utile de reprendre, théorème par théorèn>e, et comme pierre par pierre, sa construction philosophique, pour en vérifier la solidité, trop souvent douteuse : il me semble plus utile encore d'étudier l'esprit de sa philosophie, d'interroger, dans la vaste doctrine que j'ai essayé d'esquisser à grands traits, et dont l'inspiration générale nous touche plus que les particularités, l'état présent et les besoins nouveaux de la pensée philosophique. C'est à quoi je borne ce travail. L'écrivain, chez M. Cousin, est depuis longtemps en possession d'une admira* tion qui ne lui sera pas ôtée ; l'homme a été apprécié, son rôle jugé, son œuvre caractérisée bien des foi^> et plusieurs fois avec justesse : nous venons d'emprunteii nous-méme quelques phrases à une étude fine et forte de M. Renan sur ce grand rôle d'un homme qui fut

dans ce siècle, quoi qu'on puisse dire, notre maître en philosophie. Sa philosophie aussi a été discutée, vantée et raillée, admise et repoussée, combattue et défendue, mais tpHJou?s pn elle^mêm^ ; peut-ôtr« reste-t-il à Fenvisager d'un regard plus extérieur et plus intérieur à la fois, qui s'inquiète moins de sa valeur propre et davitntage de la façon dont elle répond aux besoins de la philosophie moderne^ dont elle ei^prime l'esprit phi* losophique du siècle, comme un poème exprime l'es** prit poétique d'une époque ou d'une race ; qui la domine du haut de la vérité, dont le philosophe donne au monde une grande figure, comme le poëte donne au monde une grande figure de la beauté, sans prétendre l'enfermer tout entière dans un poôme; qui la juge enfin moins par les règles de la méthode que par le gens intime du vrai«

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