‹ La philosophie de Malebranche (volume 2)Chapitre 102 sur 117 · TROISIÈIIB PARTIS. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

TROISIÈIIB PARTIS. — CHAPITRE IV

tives Rax créatures la pensée trouve où se reposer. Je conçois qu'il y ait des mondes possibles meilleurs les uns que les autres ; je ne conçois ni le pire ni le meilleur de tous. La série est indéfinie : la limiter d'un côté ou de l'autre est impossible. Elle s'étend entre deux termes extrêmes également inaccessibles, le néant ou le rien, pur concept de l'esprit, et Dieu, la suprême et parfaite réalité. Le meilleur véritable, xb Spêrm^ n'est donc pas dans la série, mais en dehors et au-dessus. C'est Dieu.

Mais si le meilleur des mondes possibles est une chimère, ne rencontrons-nous pas une nouvelle et formidable difficulté? Ne devons-nous pas craindre que la création n'ait plus de raison suffisante? Car on ne voit plus par quel motif Dieu s'est décidé à créer, et à créer ceci plutôt que cela.

Une âme remplie de Tamour de Dieu ne trouvet-elie pas dans le divin objet qui la charme toute perfection et toute joie? Cependant, un rayon de soleil, une fleur, la plus petite chose créée s'offirant à cette âme peut encore attirer son attention et la réjouir. Et si cette âme ne s'arrête point dans les créatures, si elle s'en fait un moyen de retrouver Dieu, qui donc osera lui reprocher comme une imper(ectiou les regards qu'elle leur donne? Dieu a fait notre cœur tel que la contemplation et l'amour du souverain bien ne l'absorbent pas nécessairement et ne lui font pas oublier et mépriser tout le

LES ATTIUBUTS DE DfBU ET LA CRÉÀTIOlf. 404-.

reste. L'imparfait et le fini s'ajoutent à Tinfini comme par surcroît, comme une sorte de superflu, et ce superflu qui, comparé à Dieu, n'est rien, a pourtant en soi une valeur qu'il tient de Dieu même* Ne trouvons-nous pas dans ce mystère de l'âme humaine un moyen d'éclaircir un peu la conduite divine dans la création? Dieu n'a aucun besoin des êtres finis, mais il les voit dans sa raison souveraine où leurs idées sont renfermée;^, et il a la puissance de leur donner l'être. Qu'il les réalise ou ne les réalise point, il n'en est pas moins tout ce qu'il est. Mais la perfection souveraine ne dédaigne point ce superflu qui n'a* joute rien à sa propre excellence. Eternellement elle veut faire cette imparfaite image d'elle-même, et elle le veut par pure bonté. Les êtres finis n'ayant avec elle aucune proportion, elle ne leur doit pas l'existence, nous l'avons montré, mais la bonté appelle à l'être ce qui n'y a point de droit. La bonté parmi les hommes relève ce qui est abattu, soutient ce qui est faible, donne à ce qui n'a pas. La bonté divine fait ce qui n'est pas. Ne dites pas que Dieu crée par caprice des êtres dont il n'a que faire; dites qu'il est bon, et que par une libre effusion de sa bonté il crée l'univers. C'est pour cela que nous remercions Dieu, et avec raison, de l'existence qu'il nous donne. Nous sommes saisis de respect et d'amour en contemplant sa beauté

40Ï TÊÙlMtiME PAtm. — GHAFRU IT.

ravissante et son incomparable sainteté, nous ne sentons pas la reconnaissance s*élever dans notre cœur; mais si Diea nous a créés, il pouvait ne nous créer pas : il y a là un libre don, tout gratuit, une sorte de divine condescendance, qui nous confond et nous remplit d'un amour reconnaissant. Voilà donc le motif de la création. L*6tre fini et impar- £ut est un bien ; Dieu, qui est bon, juge convenable 4p le créer: douce et aimable convenance de la bonté, qui exclut toute espèce de nécessité, qui ne constitue même aucune obligation, parce que, entre le bien suprême et tout bien fini, il y a une disproportion infinie ; mais convenance suffisante néan* moins pour décider la puissance souveraine àréaliser dans le temps les choses dont elle renferme en soi Tétemelle possibilité. Dieu est le Bien même, et le bien aime à se répandre, bonum est diffuswumsut^ selon la belle expression de saint Thomas. Dieu est bon, et parce qu'il, est bon, il veut que les êtres imparfaits mais tous bons en quelque chose, dont il a ridée, subsistent effectivement et reçoivent de sa bonté Texistence réelle. Et cela lui parait conforme à sa sagesse, digne de sa perfection, en sorte que Ton peut dire qu'il crée pour sa gloire. Ainsi, Dieu est nécessairement créateur en ce sens que les idées des choses et le pouvoir de les faire sont renfermés dans son essence; mais Dieu est très-librement créateur en ce sens que les choses subsis-?

LS8 ATTRIBinS DB DIE0 R L4 CBilTIOH. 403

tent réellement par on effet de sa bonté. Et e'œt sans doute parce que la bonté est Torigine de toute existence, que ce qu'il y a de plus beau et de plus divin dans la vertu humaine, c'est de faire du bien. Maintenant il nous reste à montrer que Dieu en créant ceci plutôt que cela a des raisons suffisantes comme il en a pour créer plutôt que pour ne créer pas. Rappelons encore ce principe solide et important, à savoir que l'essence des choses créées est de pouvoir se développer indéfiniment entre ces deux termes inaccessibles, le néant et l'infini. Dès lors la perfection est irréalisable dans le monde. Tout ce qu'on y peut trouver, c'est l'image de la perfection^ c'est un développement indéfini imitant par un perpétuel progrès l'immobile perfection. Or, s'il en est ainsi, peu importe le point de départ: si reculé qu'on le suppose, on conçoit toujours qu'il poui^ rait l'être plus encore ; si peu déterminé, si peu parfait que soit l'être à son degré infime, un état de moindre détermination et de perfection moindre est encore possible. Quant au point d'arrivée, il recule toujours à mesure que l'on avance. Il est dans l'infini. L'atteindre est impossible, y tendre par un mouvement incessant et s'en rapprocher toujours, voilà la loi du fini, tll se pourrait, dit Leibnitz, que Punivers allât toujours de mieux en mieux, si telle était la nature des choses qu'il ne fût point permis d'atteindre au meilleur d'un seul coup. Mais ce sont

404 TllOItttlfl PAETIB. — CBAPITBX lY.

des problèmes dont il nous est difficile de jager^» Certes, noas avouons avec Leibnitz que ce sont là des questions difficiles, très-difficiles, et nous n*y touchons qu'en tremblant. Mais la nature des cho« ses finies nous paraît telle qu'elle ne permet pas d'atteindre au meilleur d'un seul coup. C'est en allant toujours de mieux en mieux, c'est par un développement indéfini que l'univers imite l'étemelle perfection, laquelle seule est vraiment excellente, de laquelle seule on peut dire dans la rigueur des termes, qu'elle est ce qu'il y a de meilleur. Dès lors on voit que Dieu est entièrement libre de choisir tel ou tel arrangement, telle ou telle combinaison, tel ou tel ordre. Ce qui est nécessaire, c'est que l'univers soit bon, mais il y a plusieurs manières de le faire bon. Ne concevons-nous pas que les choses pourraient être très-différentes de ce. qu'elles sont, et avoir encore leur beauté? Les lois que l'induction découvre sont merveilleuses de simplicité et de fécondité ; elles ne sont pas nécessaires comme les vérités mathématiques ou morales. Il est très-vrai que Dieu ne peut agir qu'en Dieu, il est très-vrai que l'œuvre de Dieu doit porter la marque de son auteur et que les perfections divines doivent s'y exprimer. Hais ne donnons pas aux principes les ) plus sûrs une extension qui les fausse. Dieu ne peut

i.Théodicée,u,%%(^t.

agir qu^en Dieu : cela ne signifie pas qu*il doive choisir entre les possibles le meilleur ; car un tel choix est une chimère: L*ouvrage de Dieu ne peut être que beau et très-beau, que bon et très-bon : cela ne ▼eut pas dire que rien de mieux n*est concevable ; car c'est une contradiction. La création doit être • marquée d'un caractère divin : de là il né suit pas que ce qui est, dût nécessairement être tel ; ce serait renverser entre la créature et Dieu toute distinction. Dieu ne veut que le bien, voilà ce qui est assuré. Par là tout s'explique. Son œuvre est une œuvre vivante qui va se développant et qui tend par un progrès indéfini vers la perfection souveraine, qu'elle n'atteindra point. Placés à ce point de vue, nous n'oserons plus la critiquer. Nous n'en connaissons qu'une partie : c'est l'ensemble qui est très-beau et très-bon. Sans doute, l'existence d'un seul être, fût-ce un atome, est marquée d'un caractère divin : car elle suppose une intelligence infinie qui conçoit éternellement cet atome et une puissance souveraine qui le crée. Mais cependant, pour juger de ce qu'est l'ouvrage de Dieu, il faudrait embrasser tous les êtres, tous les lieux et tous les temps; il faudrait voir l'activité, sous tant de formes diverses, soumise aux lois les plus variées; il faudrait saisir les rapports de l'ordre physique et de l'ordre moral, de l'ordre de la nature et de l'ordre de la grâce, et découvrir le

40ff TRonitMi PAETiB. — CHApmuE nr.

aeorat trè8-«imple de tant de combinaisons tiès* compliquées ; en an mot, il fiiudrait connattre le dessein éternel de Dien : et alors, ravis d'admiration, nous aTouerions que cet univers est un chefd*œuvre de puissance, de sagesse et de bonté ; nous reconnaîtrions que par sa mobilité r^lée il imite merveilleusement Timmuable perfection, tX nous comprendrions comment tant de beauté a pu, sans nécessiter l'action du Créateur, être une raison suffisante de son choix. Nous verrions avec ravissement régner dans la substance de Dieu prise en elle-même cette sainte et divine nécessité dont nous avons essayé plus haut de nous faire quelque idée, et dans cet univers, œuvre de Dieu, nous verrions éclater partout la liberté dans la sagesse et dans la bonté.

Page 1