TBOISliME PAETIS. — CHAPITES T
s^ilsne pensent pas, ils connaissent; s*ils n'inventent pas, ils se souviennent et assemblent des images; s'ils ne raisonnent pas, ils enchaînent leurs souvenirs comme nous enchaînons nos idées, et concluent par une sorte de mécanisme empirique comme nous concluons par logique ; s'ils n'induisent pas, ils ont des attentes machinalesqui ressemblent à nos inductions. De même, s'ils ne sont pas capables de cet amour où entrent les idées, ils ont cependant des sortes de sentiments qui imitent les nôtres. Enfin, s'ils ne sont pas libres comme nous, ils veulent et se déterminent, toujours sous l'empire des sens, et ils ont une certaine initiative analogue à notre volonté et une certaine puissance de choisir qui n'est pas le libre arbitre, la liberté morale, éclairée par la raison et l'idée du bien, mais une sorte de liberté animale au service des sens et des passions. Ainsi, nous trouvons dans les animaux comme une ombre de ce que nous avons nousmêmes. Tout en eux a rapport aux choses sensibles; aucune de leurs facultés ne dépasse cette sphère. Us sont c tout empiriques ' > et incapables de science et de moralité. Il ne faut pas appeler esprit le principe immatériel que leurs actes attestent en eux ; mais on peut dire que c'est une dme d'une nature inférieure.
1. Leibnitz, Nouveaux Suais ^ avant-propos, et Uv. IV, ch. xvii; Monadoloçie^ § %% ; Principeé de la nature et de la grdce^ § 5.
Lk PROVIDENCE. 429
Voilà comment nous concevons Tunivers. Nous y trouvons une immense hiérarchie d*èlres, tousréels, tous actife, tous agissants. Et que de formes de Tactivité depuis la molécule jusqu'à la pensée ! Ce qu'il y a de mieux, c'est Tesprit, Tesprit qui se connaît et se possède, qui est pour lui-même et noa pas seulement pour autrui» Tesprit auquel seul appartient ce grand et admirable caractère, la personnalité. Quel beau dessein n*entrevoyons-nous donc pas dans la création, où par une 3érie d'êtres de plus en plus déterminés et de plus en plus parfaits, l'univers semble s'acheminer vers la personnalité ! En voici d'abord l'apparence et l'ombre ; puis l'ébauche et l'annonce : dans l'homme elle éclate. La voilà avec tousses traits constitutifs, mais non point parfaite : chaque homme peut et doit la perfectionner eu soi, et il peut y avoir au-dessus de l'homme des esprits où elle soit à un plus haut degré. Enfin, dans les êtres les meilleurs, elle est encore infiniment éloignée du modèle idéal et réel dont elle se rapproche sans cesse, je veux dire de Dieu. . .
Telle est la continuité qui apparaît dans les êtres créés ; et cette loi de la continuité, ainsi entendue, ne supprime pas les intervalles entre les genres; elle ne tend pas à confondre ce qui est réellement distinct ; elle ne ramène pas tous les types à un seul type primitif qui irait se compliquant de plus en plus ; elle ne fait pas sortir tous les êtres d'un
430 nOISltME PARTIB. — GHAMTRI Y.
être élémentaire qui par ane nécessité mécanique se transformerait et se perfectionnerait de règne en règne, et d*espèce en espèce. Elle place en dehors de la série des êtres le modèle suprême, et elle montre la série des types naturels, très-distincts entre eux, le reproduisant avec une perfection croissante, quoique toujours infiniment distante de lui. Elle laisse subsister d'espèce en espèce de profondes différences, de r^ne en règne d'infranchissables barrières. Mais elle nous fait voir dans les derniers représentants d'une classe Tannonce des caractères de la classe suiyante ; et si ces anticipations que la science constate, rendent parfois difficile à Tœil de Thomme le discernement net du genre auquel appartiennent les choses où elles se rencontrent, la raison n'en est pas troublée, maintient les limites, les croit clairement connues de Dieu, et admire Tart divin qui les dissimule. Enfin Tesprit demeure à part, supérieur à tout ce qui n'est pas lui ; mais ce qui est au-dessous de lui Texprime, l'annonce, en offre l'image de moins en moins lointaine ; et si cette manière de concevoir la nature la relève, assurément elle ne diminue point l'esprit. Ne donne-t-elle pas, au contraire, de son excellence une idée plus haute et plus exacte? car elle consiste à faire comprendre que rien ne peut subsister sans avoir au moins quelque analogie avec l'esprit, que la perfection des choses se mesure à leur ressem-
blance avec Tesprit, et qu'ainsi i*esprit, prindpe vraiment incomparable, original, éminent, est précisément ce à qaoi se compare tout le reste. Et maintenant, laquelle de ces deux'conceptions ^fait le plus d'honneur à la divine Providence, d'un monde composé, comme le veut Malebranche, de c substances mortes, > où tout n'est que Ggures et mouvements, ressorts et c jeu de machine, > ou d'un monde peuplé de forces vives, et même d'âmes, formant une belle hiérarchie, et se rapprochant, à mesure qu'elles sont moins imparfaites, de la personnalité dont elles nous offrent l'ombre ou l'ébauche sans jamais l'atteindre?
Ce serait être bien injuste envers Malebranche que de ne pas rappeler ici les pages éloquentes où il parle des esprits. Ce serait en même temps être bien ingrat : car on ne peut lire ces pages sans un plaisir exquis et un profit sérieux. Là on apprend que la Providence « se sert aussi bien pour l'accomplissement de ses desseins des causes libres que des causes nécessaires, > et que c'est même ce qui manifeste avec le plus d'éclat sa puissance et sa sagesse. Là on voit combien est beau cet amour de choix par lequel les esprits s'attachent à leur Créateur, et
432 TROISlillB PAETIE. — CHIPITM T.
comment ils trouvent dans cet amour éclairé et libre du vrai bien leur perfection et leur félicité. Là on se convainc que tout en ce monde est disposé pour servir aux esprits ou d'épreuve ou de salutaire châtiment, puis qu'après cette vie, les consé-' quences de leurs actes subsistant éternellement, Dieu mérité ou perdu devient lesouverain bien des bons ou le souverain mal des méchants. La conclusion de tout cela, c*est que le gouvernement des idsprits est ce qu'il y a de plus merveilleux dans Tœuvre de la Providence. Le mal lui-même a sa place dans le plan divin et rehausse la sagesse qui le fait servir à Téternel dessein. Toutes les difficultés s'aplanissent, toutes les ombres disparaissent, quand on contemple les esprits fidèles à Dieu, lui rendant en union avec Jésus-Christ, le Verbe incamé, un hommage digne de sa perfection infinie. C'est là la principale et suprême fin pour laquelle tout le reste existe. Dieu l'atteint, et par des voies simples ; c'est le triomphe de son infaillible et parfaite sagesse.
D'où vient donc qu'après avoir lu et médité ces belles pages où les merveilles de la Providence sont exposées avec un charme quelquefois si pénétrant, nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment d'inquiétude? Pourquoi ces vérités mises dans une si vive lumière ne nous contentent-elles pas ?
D'abord, Malebranche a beau parler admirable-
hk PROTIDBKGE. 433
ment des esprits: le vice radical de son système gâte toujours ce qu'il en dit. Il les conçoit comme entièrement dépourvus d'efficace. On est donc sans cesse tenté de lui reprocher son inconséquence, soit quand il a Tair de leur accorder quelque pouvoir, ce que sa théorie de la cause ne lui permet pas, soit au contraire, quand il atténue ou supprime leur action, ce qui renverse la morale et la Providence. Nous n'avons pas à insister de nouveau ici sur ce que nous avons remarqué dans l'étude de la volonté. Malebranche voit qu'une âme bien réglée est belle de la beauté de l'ordre auquel elle se conforme ; et il dit que cette conformité pour être méritoire doit être libre. Mais il ne voit pas ce qu'il y a d'énergie dans ce libre attachement à l'ordre, il ne voit pas assez Texcellence c d'un cœur vigoureux qui aime et qui veut puissamment^ > Et parce que les esprits, tels qu'il se les représente, n'ont tout au plus qu'une demi-activité, et manquent de ce je ne sais quoi de vif, de fort, de vraiment personnel, qui doit en être le trait caractéristique, la Providence qui les gouverne semble, dans ce système, moins digne d'admiration. N*aurait-ellé donc mis dans les esprits eux-mêmes qu'un semblant d'amour et de volonté? N'y conserverait-elle que des apparences de vie? Songeons que les êtres moraux ne sont, comme tous les autres, que des
1. 8. François de Soles, Lettres (à Madame de CShantal^ 2 nov. 1607). T. ri. U
434 noisiftifB PÂxm. — ghapitu y.
causes occasionnelles: la sagesse souveraine se réduiraitcUet ici aussi bien que dans la naturOt à disposer avec régularité des mouvements qu'elle produit elle*mème directement?
Ceci nous conduit à une seconde critique. Ha* lebranche est très-attentif à justifier la sagesse de Dieu ; il s'occupe peu de la bonté. La théorie de la généralité et de la simplicité des voies est pour beaucoup dans ce f&cheux oubli. Mais je pense que Terreur fondamentale sur la nature de Tesprit n*y est point étrangère. Ces Ames sans efficace propre et sans réalité véritable sont traitées par la Provi* dence commodes choses ou comme des idées. Leurs sentiments, leurs souffrances, leurs misères, qu'estrce que tout cela, pour que la sagesse divioe en tienne compte dans ses arrangements? Voyez-la s'avancer, pour ainsi dire, et contemplez ses démarches régulières et majestueuses : qu'elle prenne garde, ditesvous, il y a ici une Ame qui sera brisée, et là, une autre Ame qui sera blessée, une Ame vivante, capable d'aimer, capable de souffrir. Qu'importe, vous répoiidra-t-on, qu'importe, pourvu que l'œuvre totale fasse honneur à la sagesse de son auteur? Or, si les Ames n'avaient point été dépouillées tout d'abord de leuractivité et de leur vie réelle, serait-il |)
possible d'en faire si bon marché ? Mais d'un autre côté reconnaissons-nous bien le Dieu véritable dans celui qu'on nous montre? Nous concevons en Dieu
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une bonté qui dépasse infiniment la nAtra, bonté exquise, tendre et ardente, gracieuse et libérale : ici nous la cherchons en vain. Oh! qu'il vaudrait bien mieux s'incliner devant d'impénétrables mys* tères et avouer qu'en plus d'un endroit nous ne comprenons rien au gouvernement divin, que d'en tenter des explications qui risquent de le rendre moins respectable ou moins aimable! Il n'est pas étrange que les desseins de Dieu nous passent, et, si nous nous reposons, malgré certaines apparences, sur sa sagesse infaillible et son inépuisable bonté, nous faisons une chose très-raisonnable. Rien ne peut nous autorisera critiquer la conduite de celui que nous savons infiniment parfait. La lumineuse et ferme connaissance que nous avons de sa perfection souveraine nous rassure contre tout ce qui pourrait nous troubler; et en nous pénétrant bien de ce qu'est notre créateur et notre maître, nous arrivons à ne plus rien rencontrer qui embarrasse notre foi ou étonne notre confiance. Dieu est parfait : cela nous suffît. L'aveu de notre ignorance est donc très-philosophique et très-sage. Mais, s'il est vrai que les faits en apparence les plus contraires à la bonté créatrice ne peuvent en obscurcir l'idée, il est vrai aussi que cette idée dissipe les systèmes les plus ingénieux s'ils sont en opposition avec elle. Oui, en dépit de tel ou tel détail qui me choque, parce que je n'en comprends pas
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le sens, je crois Dieu parfaitement bon. Mab en pr6> soiee d'une doctrine philosophique je me comporte tout autrement qu'en présence de l'œuvre divine. Si l'on me présente quelque explication qui mette en péril la bonté souveraine, je la rejette. Si dans un système bien lié d'ailleurs et non sans beauté, on prête à la Providence des duretés choquantes, je rofiise de me rendre. Je ne veux point pour mon Dieu d'une sagesse qui rétrécit son amour et resserre les entrailles de sa miséricorde. Je nie que ce soit là la perfection de la sagesse. Je me défie de toute théorie qui sacrifie un des attributs divins ou le laisse trop dans l'ombre. A Malebranche qui semble ne voir que la sagesse, j'oppose sans cesse la bonté. Jusque dans la permission du mal, il faut que j'entrevoie l'amour: autrement je déclare les explications insuffisantes. J'aime à entendre parler de ces convenances, ou, comme dit saint Thomas, de ces bienséances divines, decet, sans lesquelles ni la souffrance, ni l'erreur, ni le péché n'existeraient : mais il faut que je soupçonne qu'il sied à la bonté même de permettre ces choses, et alors seulement je reconnais et j'adore la sagesse. Tant qu'on ne va pas chercher jusque dans la bonté Ui dernière raison du mal, tout ce qu'on dit peut être judicieux ou brillant, mais demeure forcément incomplet et ne touche point. Or, il n'y a qu'un moyen de naontrer dans l'existence même du mal la preuve d'une
hk PEOVIDBKCB. 437
merveilleuse bonté, c'est d'insister sur la nature de Tesprit ou de la personne morale^ Hais cette nature même, la comprend-on bien quand on commence, comme Halebranche, par poser en principe Tabsolue impuissance des créatures? Arrêtons-nous donc un peu sur un aussi grave sujet, profitant de ce que Halebranche a vu nettement et dit fortement, mais nous défiant de Tentralnement systématique qui lui a fait négliger de si claires et si importantes vérités.
La nature, avec sa belle hiérarchie et ses lois variées, est Tœuvre et Texpression de Tintelligence. Elle a été pensée, puisqu'elle existe, et elle est faite pour être pensée. Dans un livre, la pensée sortie de l'intelligence vivante de l'auteur isommeille , pour ainsi dire, dans la matière qui l'enveloppe, jusqu'au moment où une autre intelligence vivante vient l'éveiller. Il en est de même de la nature. Dieu l'a &ite intelligible: mettez devant cet ouvrage divin une âme raisonnable: elle entrera en acte, et ces rè^es pleines de sagesse, et ces dispositions savantes, et cet art exquis, tout cela sera connu ; la beauté intelligible de l'univers sera comprise, la raison de l'être pensant aura saisi les raisons des choses. Le monde matériel n'existe donc que par la pensée et pour la pensée. Il est destiné à exercer les esprits S
1. « U y a dans ces créaturds non raisonnables des merveilles qoi servent à exercer la raison. » (Leibnitz, Théodieée, n, § 124.)
438 . nmsitn paihe. — ghàpithb t. mais .lui-même ne pense point. L6s esprits, au contraint papsent : ils s^apérçoivent eux-mêmes, et ils aperçoivent ce qui les entoure; ils comprennent qu'ils sont et ce qu'ils sont, ils comprennent que les choses existent et en connaissent Fessence. De là leur éminente dignité. Un seul esprit, comme dit Leibnitz, vaut tout un monde ^ Ainsi le plan divin se découvre à nous, et nous entrevoyons la vaste ordonnance de l'univers. Aux degrés inférieurs, là où la pensée actuelle et vivante n'est point, tout est signe de la pensée divine, et tout est pour l'homme invitation, excitation à penser; dans l'homme, il y a plus et mieux: l'homme pense lui-même; il n'est pas seulement intelligible, il est intelligent et raisonnable. Il a de lui-même une conscience claire, connaît la vérité et le bien, et dispose librement de son activité, c II n'a pas seulement la perception des ouvrages de Dieu, mais il est même capable de produire quelque chose qui leur ressemble, quoiqu'en petit'. > Telle est sa dignité. Il est une personne. Voilà donc le terme où aboutit la série des êtres, terme relatif qui se déplace en quelque sorte : car, si bien des degrés nous mènent de l'être brut à la personnalité, la personnalité elle-même (nous l'avons vu tout à l'heure) admet un nombre indéfini de degrés. Dès que les trois caractères qui la constituent
I. Diseùvrs de métaphysique^ § 36. (Foucher de Careil, 1857.) t, Leibnitz^ Frinc. de la naU et de la gr., § t4.
Là PROTIDENGE. 439
se rencontre, elle existe. Seulement, la conscience peut être plus ou moins claire, la raison plus ou moins puissante , la liberté plus ou moins dégagée d*entraves. Mais la personnalité, même très-imparfaite , s*élève au-dessus de tout ce qui la précède, et, une fois qu*elle est atteinte, on peut dire que la raison pour laquelle le reste existe, est trouvée.
La personnalité est donc quelque chose d'excellent. Si Ton est bien persuadé, le plan de la Pro* vidence s*éclaircit.
En effet, sans la personnalité, il n*y a ni science ni ordre moral: les vérités éternelles et les lois de rimmuable justice subsistent assurément; mai&^ n'y a point d'êtres capables d'y conformer leurs jugements^ leurs sentiments, leurs actions ; il n'y a point d'êtres qui puissent penser, aimer et agir à la façon de Dieu. Or, sans la liberté, la personnalité n'est point. La liberté est donc la condition de ce qui fait la beaut.é et l'excellence de l'univers. Mais la liberté, dans l'être créé, est sujette à l'effort, et se forme dans la lutte : qu'il y ait des luttes difficiles, terribles même, mais que le monde ne soit pas privé de cette chose excellente, une âme libre grandissant par l'effort et se rapprochant de Dieu parles vigoureux combats de la vertu! La libertS créée est capable de s'égarer: qu'elle s'égare, mais que la malheureuse puissance de pécher fasse le mérite des bons, et amène dans ceux qui pèchent ces
440 TROISIÈME PARTn. — CHAPITRE T.
énergiqaes retours au bien et ces réparatioiis qui surpassent menreîUeasement le mal accompli! Sait-on bien tout ce qu*il y a de grandeur dans le libre choix d*une Ame qui s*attache à la vérité et à la justice, y conforme ses jugements, ses .sentiments, ses actions, et se façonne avec un art infatigable et des peines infinies selon le modèle idéal de toute perfection? Sait-on le prix de ces effbrts et l'éclatante beauté de Toeuvre accomplie? Dans le mal rejeté, dans la tentation repoussée, dans le vice vaincu, connait-on ce qu'il y a de mérite? On ne pense pas assez à ces choses, on ne contemple pas assez le monde moral, et on n'en connaît pas la splendeur. Si on en avait la vision claire, toute l'économie du plan divin se révélerait à l'esprit.
Il ne faut pas demander pourquoi Dieu a rendu l'œuvre de la liberté si difficile. Nous ne sommes point juges des conditions du combat. Il sufSt que nous sachions que nul ne périt que par sa faute et que chacun après la lutte est traité selon ses mérites. Or, nous savons d'une manière très-certaine qu'il en est ainsi : nous le savons, parce que c'est un étemel principe de justice, et que Dieu ne peut pas manquer d*agir selon la justice. L'agent moral, comme toute créature, n'a aucun droit à Texistence ; mais dès qu'il existe, Tempire souverain que Dieu a sur lui ne peut pas justifier un traitement injuste à son égard. De même que dans l'univers matériel
Là PROYIDENCB. ***>^^
certains principes mathématiques ou métaphysi^ ques, fondés sur l'essence divine, dominent et rè- * glent la liberté du Créateur; de même dans le monde des esprits la loi morale ou la loi de justice, qui a son origine dans la nature divine, règle la conduite de Dieu à Tégard des êtres moraux. Autrement la toute-puissance serait folie et despotisme. Nous devons donc affirmer que Dieu observe toujours ces deux lois, à savoir que nul ne se rend coupable et condamnable que par sa faute, et que chacun reçoit selon ses œuvres. Ce n'est pas, comme dans le my* the d'Er TArménien, Minos ou Rhadamanthe, mais c'est notre conscience et notre raison qui nous crient: c La faute en est à celui qui choisit. Dieu est innocent. Alrla 0j>idvwj Qibç S* àvairtoç. >
Mais ce qu'il faut admirer ici, ce n'est pas seulement l'exacte et froide justice, c'est encore, c'est surtout la bonté. Dieu a voulu que cette chose si belle et si bonne, je veux dire une âme capable d'aimer et de vouloir, existât par un effet de sa vertu créatrice, et ainsi ce qui, de soi, n'est rien, par l'action de Dieu, non-seulement est quelque chose,' mais agit librement, peut se déterminer au bien, se donner à Dieu, aimer et vouloir Dieu. Que cela est admirable ! et qu'il est bon, celui qui de rien a fait cetètre si excellent! Et puis voyez : quel soin ne prend-il pas de former et de soutenir notre liberté! Chacun a une histoire intérieure, trop peu remar-
442 TROISltn PARTIS. — GHAPimS Y.
quée, où la Providence divine se montre plus clairement encore, 8*il est possible, qae dans la nature, et assurément avec plus de douceur et de tendresse. Au dehors, ce sont mille circonstances bienfaisantes qui influent sur notre vie morale ; au dedans, ce sont de secrètes exhortations, de saints attraits pour le bien, de vives répulsions pour le mal, une perpétuelle action de Dieu sur nous, avec des précautions et des ménagements infinis pour ne pas blesser notre liberté. Celui qui est quelque peu attentif aux spectacles de la conscience, sait de quelle manière inimitable Dieu touche Tâme, dans le secret endroit d*où partent les résolutions, et comment il meut ce ressort délicat sans le briser. D'un autre côté, qui peut dire jusqu'à quel point chacun est responsable de ses actes? qui est capable de faire la part des causes qui alimentent ou diminuent la liberté ? Et dès lors, comment apprécier avec justesse et précision ce qui se fait de bien ou de mal moral? Comment oser critiquer le gouvernement divin, prétendre que Dieu devait faire plus pour celui-ci, épargner à celui-là telle épreuve trop rude, en un mot soutenir plus efficacement notre pauvre liberté et justifier par là la sévérité de ses jugements ? Présomption insensée ! Dieu seul sonde les reins et les ( cœurs, Dieu seul connaît avec une infaillible exac- \ titude ce que chacun a pu et ce que chacun a fait. Dieu seul évalue à sa juste valeur le mérite et la
hk PROTIDBKCB. 443
faute. Ainsi nous ne connaissons point les détails du gouvernement divin, mais les lois absolues qui y président nous rassurent contre les apparences troublantes et nous garantissent que la sagesse, la justice et la bonté n*y sont jamais choquées.
C'est en observant les mêmes maximes qu*il faut considérer Tautre vie et le traitement qui y est réservé aux bons et aux méch^ants. Il est très-vrai que la vie présente est inexplicable si rien ne la suit, et que la Providence ne peut être justifiée si tout finit pour rhomme à la mort. Mais si dans la manière de concevoir la vie future, on ne tient compte que des exigences d'une prétendue sagesse, en sorte que l'on prête à Dieu une bonté étroite et une justice équivoque, les conséquences éternelles des actions humaines dans cette vie ultérieure, loin de justifier la conduite divine, la rendent tout à fait inexplicable ou plutôt entièrement choquante. N'arrive-t-il point à Malebranche quelque chose de semblable?
Les raisons par lesquelles il prouve l'immortalité de l'âme sont très-solides, et c'est vraiment une chose regrettable que ces Entretiens sur la mort où il établit avec tant de force la nécessité morale d'une autre vie, soient si peu connus : il y a là, avec beaucoup de remarques précieuses, une vue très-nette de cette vérité importante, à savoir qu'une âme faite pour connaître et aimer, œuvre d'un Dieu sage, n'a pas à redouter l'anéantissement, qu'elle ne peut
444 Taoïsiftu paitib.^ — oufitrb t.
non plus recevoir ces transformations diverses que subit la matièrot et qn*enfin^ ayant pour objet la vérité et le bien» choses étemelles, inépuisables» divines, elle y trouve, si elle le mérite, un repos sans fin, de même que si elle s*en détourne volontairement, elle en demeure sans fin privée par sa foute, et trouve son étemel et terrible châtiment dans la privation de ce qui devait être sa perfection et sa félicité. Tout cela est à recueillir et à méditer. Mais au moment où Dieu apparaît comme un juste juge réalisant avec une infaillible sûreté et une irrésistible puissance le rapport entre la vertu et le bon* heur, rapport nullement arbitraire mais fondé sur < la loi étemelle de Tordre immuable ; à ce moment /" même je ne sais quelle ombre f&cheuse vient nous cacher les divins attributs dont nous admirions Tédat : les merveilleux artifices de la sagesse infinie semblent n*avoir pour effet que de restreindre le nombre des âmes fidèles et heureuses ; et on dirait que dans l'irréparable perte des autres elle trouve
un cruel plaisir ^
1. Ici Je n*aborde pas encore la question théologique. Par le Lonhenr de Tautre vie ou la récompense des bons, je n^entends donc pas ici la vûton héaii^vut (ou vue de Tessence divine elle-même), laquelle est au-dessus de la nalure, et dépasse infiniment tous les droits de la vertu à la félicité. J*entends un bonheur naturel, causé, avant tout, par une connaissance rationnelle de Dieu plus complète qu*en cette vie, par un amour plus vif, et par le repos de Tàme définitivement fixée dans le t^ien. Par la perte étemelle des méchants, j'entends un malheur, causé, avant tout, par des remords, plus cuisants qu*ici-ba8, par lliorreur de se sentir l'objet de la réprobation du Juge
....opl,.
hk PÈOTIDBNGB. 448
Assurément, quand une Ame est très-pure, et se fait une très-haute idée de ce que la créature doit au Créateur, elle ne peut jeter les yeux sur le monde sans être frappée du peu de place que Dieu tient dans la pensée et dans Tamour des hommes: plus elle contemple TinefTable beauté de la perfection souveraine, mieux elle comprend la laideur du péché, et plus la négligence même lui paraît coupable. Elle peut donc déclarer que le mal abonde sur la terre et que la plupart des hommes se perdent. Mais pour tempérer la sévérité de ce jugement, cette âme doit regarder la bonté de Dieu. Alors elle ne sent point diminuer son horreur pour le mal, tant s*en faut, puisqu*au contraire la contemplation de la divine bonté méconnue et outragée augmente son indignation et sa tristesse. Mais elle se dit qu*après tout elle ne connaît point le fond des cœurs '; qn*elle ne peut mesurer la violence des tentations et les ressources de chacun, faire la part de l'ignorance invincible et des influences inévitables, voir en un mot les âmes à nu avec leurs intentions et leurs efforts; qu'elle serait bien hardie d'ôter àDieu les moyens d'agir invisiblement sur les cœurs; et que
infaillible, par la haine môme du bien et de Dien dont T&me se détourne librement et irrévocablement : Je ne parle pas encore de la privation de la vtit'on béatiftque.
1. Malebranche l'a reconnu dans un très-beau passage que nous avons cité dans notre première partie, chap. viii, p. 500. Mais il ToubUe quand il s'agit de fautre vie.
446 T&018IÈia PAETIB. '— CHAPITRB T.
kl le plan de l'univers moral, arrêté par des raisons de sagesse et de bonté qai nous échappent, semble porter que le règne de la vérité et dn bien ne doit avancer que peu à peu dans Thumanité, au milieu de mille luttes et de mille traverses, elle n*a cependant aucun droit de condamner sans pitié, ni de croire immanquablement perdus les hommes pris en particulier. Alors elle ressent pour eux une compassion immense et une tendresse généreuse et bienfaisante: elle voudrait éclairer ces aveugles, guérir ces malades^ soutenir ces infirmes, réveiller ces endormis, ressusciter ces morts. Elle comprend qu'il faut- protester contre l'iniquité, maudire le vice, flétrir le mal sous toutes ses formes: mais elle sent qu'il est mieux encore de secourir les Ames qui souffrent, de se dévouer à leur service, et de surmonter ainsi le mal par le bien. Ce qu'elle souhaite et tente de faire, Dieu sans doute le fait, et sans cesse, et parfaitement. Dieu surmonte le mal par le bien. Penser cela, ce n'est ni faire fléchir l'inflexible règle du devoir, ni faire espérer à ceux qui commettent le mal l'impunité, ni enfin déprécier en aucune manière les nobles efforts de la vertu et les héroïques aspirations des âmes d'élite vers la perfection. Non, le devoir reste ce qu'il est, sans accommodement ni complaisance qui en corrompe l'austère pureté; le châtiment est assuré aux coupables, sans qu'une indulgence débonnaire puisse
jamais les y dérober ; la vertu demeure une lutte difficile, sans qu'on ait sous aucun prétexte le droit de refuser le combat; et la perfection même est saintement obligatoire pour les âmes qui reçoivent le divin appel, sans qu'elles puissent justifier leur paresse ou leur lâcheté en objectant que la divine miséricorde se contente de peu. Dire que Dieu surmonte le mal par le bien, et se garder, à cause de cela, de décider du nombre des âmes irrémédiablement perdues, ce n'est donc ébranler aucun principe, et c'est avoir foi jusqu'au bout dans la bonté infinie.
Nous ne prétendons pas que Dieu doive à la fin ramener à lui toutes les volontés, quelle qu'ait été pour elles l'issue du combat en ce monde : ce retour universel des âmes humaines au bien supposerait une série d'épreuves incompatibles avec le sens de la vie présente ; l'espoir ou plutôt la certitude du retour final rendrait illusoire le châtiment promis aux méchants, et en définitive une sorte d'heureuse fatalité plutôt que le libre arbitre déciderait alors de l'éternelle destinée des âmes« Elles font elles-mêmes en ce monde leur choix, choix libre, choix irrévocable : si, au sortir de l'épreuve, elles ont la haine du bien, si elles donnent par un acte délibéré et pleinementvolontaire leur préférence au mal, c'en est fait d'elles. Mais quelle gravé et triste chose que cet écart éternel de la liberté créée se dé-
448 TaonitMB PAam» — oupinB t.
ioaraant da bien, c*esi-à*dire de Dieu son principe et sa fin» et se fixant dans le mal ! En vain diraitron que, la vertu ayant une excellence devant laquelle une multitude d*actions mauvaises peut être comptée pour rien, la quantité des méchants importe peu : je répondrais que, s'il est très-vrai qu'un seul acte de vertu est d*un prix incomparable, il est trèsvrai aussi que la quantité des bons ou des méchants ne saurait être indifférente, puisqu'il s'agit des âmes. Gomment donc laisser croire que Dieu consent aisément à la perte d'un esprit fait pour Taimer? Et puis, répétons-le encore, qui peut déterminer ce que chacun a de lumière et de force pendant Fépreuve décisive qui s'accomplit en cette vie? Dès lors, qui osera dire, malgré les apparences, s'il y a beaucoup d'Ames définitivement vaincues? Soyons aévères quand il s'agit de nous juger nous-mêmes ; et songeant à tous les secours que nous recevons de Dieu pour pratiquer la vertu, ne décidons pas trop vite que nos fautes sont sans gravité et que, s'il nous arrive de préférer le mal au bien, ce n'est pas une préférence entièrement délibérée et pleinement volontaire. Mais, d'un autre côté, ne prenons pas sur nous d'affirmer qu'il y a beaucoup d'âmes qui, en toute connaissance de cause et dans la plénitude de \
leur liberté, préfèrent définitivement le mal au bien, et sortent de l'épreuve avec la haine de Dieu. Et d'ailleurs, pouvons-nous savoir si Dieu n'a pas le
moyen d'achever, dans l'autre vie, l'œuvre de puri-^ fic9tion et de salut à peine ébauchée à la mort, pour tant d'hommes surtout que les convenances du plan universel n'ont pas permis de placer en ce monde dans des conditions favorables? Non, il ne faut pas grossir facilement le nombre des âmes inguérissublés ^ : û faut s'incliner en tremblant devant Tim- ' pénétrable secret de Dieu ; il ne faut pas tenter une explication, employer une image, dire une parole qui représente Dieu se complaisant dans le spectacle d'une multitude d'êtres raisonnables et libres éternellement détournés de lui. Je n'ignore pas que la justice divine est belle dans ses rigueurs, et qu'en faisant souffrir le mal à ceux qui font le mal, elle répare l'ordre, et que cette réparation de l'ordre est belle. Je sais que Dieu, devenu en une certaine manière c le souverain mal > de ceux qui ne veulent pas de lui, est encore beau et adorable. Hais pourquoi Dieu voudrait-il que le plus grand nombre de ses créatures échappassent éternellement à son action bienfaisante pour ne subir que l'action de sa justice?
Agrandissons donc nos conceptions. Pensons qu'il y a d'autres êtres raisonnables que nous, plus parfaits, plus heureux. Multiplions le nombre des fidèles adorateurs de Dieu sans craindre de .