TROISIÈME PARTIR. — CHAPITRR VI
leur ressemble, quoiqu'on petit. Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il faudrait pefiser longtemps pour les trouver quand on veille , notre Ame est architectonique encore dans les actions volontaires, et découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses Cptmdere^ mensura^ numéro J^ elle imite dans son département et dans son petit monde, où il lui eçt permis de s'exercer, ce que Dieu fait dans le grand, i^ Ajoutons que TAme est architectonique aussi quand elle conçoit Tidéal et essaie de le réaliser. De même que par Tinduction, en s'aidant des données de Texpérience et du principe d'ordre, elle découvre les lois des phénomènes et les essences des êtres, et refait ainsi le plan de l'univers; puis, quand elle a trouvé les vraies règles des choses, peut diriger les forces naturelles et leur faire produire par l'industrie des résultats prévus et voulus: de même par l'imagination, l'âme, à la façon de Dieu, crée des types de beauté, en se représentant les choses dans toute la perfection que comporte leur nature, puis, au moyen de l'art, fait des œuvres où ces types s'expriment. L'imagination a ce privilège de produire, et presque de créer la beauté. Par elle l'homme fait dans le monde des œuvres qui ont une sorte d'individualité distincte, qui prennent place parmi les êtres, et qui, nées de la pensée, ex-
citent et éveillent la pensée en ceux qui les voient. Ce morceau de marbre, sans forme déterminée et sans nom , reçoit de Tartiste qui le façonne un souffle de vie, une âme : c'est l'ÂpolIon du Belvédère, c'est la Vénus de Hilo, personnages presque réels, que le génie de Thomme a faits, qui sont connus, admirés, aimés. L'imagination est bien nommée la faculté poétique (iro(&>) ou créatrice, et ce n'est pas sans raison que les anciens appelaient les poètes des hommes divins. Le bon sens de l'humanité ne s'y trompe pas, l'œuvre du vrai poêle est quelque chose d'excellent où la ressemblance de l'homme avec Dieu se montre manifestement. S'il en est ainsi, l'art, pour être absous à nos yeux, doit-il ne nous donner que des leçons religieuses et morales? Non. Est-ce que Dieu a fait de l'univers un traité de morale en action ? Il en a fait une belle œuvre, sûr qu'elle élèverait les âmes de ceux qui sauraient la contempler, et qu'en élevant les âmes, elle les mènerait à lui. U a donc répandu partout la vie et la beauté. Quelques-uns trouvent dans son ouvrage un sujet de scandale : tant pis; c'est leur faute. Dieu, si je puis parler ainsi (mais qu'on entende bien cette parole). Dieu ne prend pas la peine d'épargner des troubles aux esprits mesquins et aux cœurs étroits. J'oserai dire que l'artiste animé du souffle inspirateur a sa part de celte divine liberté. A Dieu ne plaise que je prétende par là que
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Tartiste ait le droit misérable de franchir toutes les twrrières morales , et que la beauté, en resplendissant dans son ouvrage» purifie toutes les souillures! Non, la vérité, c'est que rien d'immoral n'est vraiment beau. Donc, que l'artiste ne bleisse point la loi étemelle du bien : le bien et le beau sont amis. Hais rejeter comme mauvais, ou du moins comme frivole ou dangereux, tout ce qui ne parle pas de vertu, enfermer l'imagination dans des limites étroites, multiplier les entraves, c'est condamner l'artiste à ne rien faire que de petit, c'est avilir l'art ou le tuer.
Injuste pour l'art, Malebranche l'est encore plus pour l'industrie. Il voit bien qu'elle sert à la commodité de la vie, mais il se plaint de l'infirmité de notre nature qui la rend nécessaire, et il ne songe pas à regarder de plus haut son rôle dans le monde. Comme tout ce qui est humain, l'industrie atteste à la fois notre faiblesse et notre grandeur. Un être plus parfait n'aurait pas à entreprendre contre le monde matériel de pareilles luttes; mais aussi les êtres qui nous sont inférieurs ne sont point capables de tenter Tentreprise, et ils n'y songent pas. L'empire de l'esprit sur la matière s'établit peu à peu et s'étend par ces combats ; et les virils efforts qui y sont déployés affermissent en l'homme la personnalité. Voilà le plan divin. On dirait que tant d'application aux choses du corps, tant de soucis
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pour perfectionner la vie terrestrei tant d'intelligence et tant d'énergie dépensées dans des inventions et des expériences qui se terminent à notre bien-être physique soient une sorte d'abaissement et de profanation ; on 'dirait que l'esprit se matérialise. Mais prenez-y garde: c'est l'esprit qui diminue les obstacles à son action, c'est l'esprit qui relâche ses lienSi et la matière asservie se spiritnalise. C'est au même point de vue qu'il faut se placer pour juger la société humaine. Sans doute nous y trouvons beaucoup de choses laides et mauvaises. Que d'âmes en proie à de brutales passions, ou flétries par des vices honteux, ou égarées par une folle ambition, ou avilies par d'incroyables lâchetés, ou, du moins, tout entières et toujours attachées à ce qui ne les vaut pas, je veux dire aux choses matérielles ! C'est un triste spectacle. Mais est-ce une raison pour que l'idéal de la vertu consiste à trembler de se mêler aux hommes? Si la peur de la contagion morale est salutaire, il ne faut pas croire que, pour échapper à cette contagion, il n'y ait qu'un moyen, à savoir, les mesures préventives. On y échappe encore en vivant dans le péril même, pourvu qu'on ait le désir généreux et l'intention ferme de faire le bien. Assurément je ne reproche pas à Maicbranche d'admirer les âmes qui fuient le danger, se retirent en elles-mêmes et en Dieu , et ne se permettent plus que ces sages entretiens et ces amitiés
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mystiques dont il parie lui-même avec tant de douceur« Ce que je lui reproche, c*estde prétendre que tout l'homme, décidé à être vertueux, en doive faire autant. Non, la vocation générale des hommes n'est pas de vivre de la vie qu'il nous propose en modèle, et la volonté de Dieu n'est pas que la terre ne soit remplie que de philosophes méditatifs. Il y a des flmes médiocres qui ne peuvent atteindre à l'élévation et à la délicatesse de cette morale : Haiebranche les découragera, il les rendra craintives et scrupuleuses, sans réussira les riendre meilleures. Il y a d'autres flmes qui ont en elles un ardent be* soin d'agir et de se répandre ; elles sont capables de dévouement; toucher aux plaies des hommes pour les guérir, c'est pour elles le meilleur préservatif contre le mal même. Que trouveront ces âmes dans la morale de Malebranche ? Un nouvel encouragement à se dévouer? Non, certes, mais plutôt des conseils propres à refroidir leur zèl$ : elles se demanderont avec terreur si elles ne sont pas impru- . dentés en s'engageant en de grandes occupations, s'il est bien vrai que Dietf veut cela d'elles, si elles ne vont pas se trouver troublées et c attachées à trop de choses »; et qui sait si ces réflexions n'arrêteront pas leur élan ? Là peur du mai les empêchera de faire le bien.
Il ne faut pas inspirer aux hommes un mépris mal entendu de la vie humaine, surtout si, en
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même lemps, ou leur inspire la crainte de faire tort à Dieu en aimant leurs semblables d'un amour réel et ^jdctit II faut envisager les choses d'une façon à la fois plus simple et plus haute. Que Dieu domine et anime tout; mais que tout ce qui est humain garde son prix : cela même est dans le dessein de Dieu. Alors, la vie, tout à l'heure décolorée, reprend pour nous de l'intérêt ; nous tâchons de n'être ni séduits par ses enchantements ni abattus par sjbs rigueurs, nous ne la déprécions pas. Attentifs à faire l'œuvre de'IDieu, ntnts notis sentons pleins d'un amour bienveillant et efficace pour tous les hommes, nos coopérateurs dans le travail, nos compagnons dans la lutte, appelés à la même destinée en ce monde et en l'autre. Ces grandes vups excitent le courage; tous les ressorts de l'activité humaine sont tendus : nous voulons améliorer toutes choses, persuadés qu'aucun progrès n'est perdu, et que tous concourent à la même fin. La chose publique, dont Malebranche parle si peu, nous parait digne de l'attention du sage, et elle réclame ses services. Malebranche vivait en un temps où l'on était sujet plutôt que citoyen, et où Ton ne mettait guère la main aux affaires sans être quelque peu courtisan. Il enseigne le moyen de demeurer fier et pur dans l'obéissance. C'est bien. Mais nous pensons qu'il faut aussi apprendre aux hommes leurs droits et leurs devoirs de cilovcns ;
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et, pour ce qui est d*one participation plus spéciale aax affaires publiques, nous croyons que le sage, dégagé d*une vulgaire ambition, peut accepter et même rechercher ce qui est, non pas une chai^ de cour, mais un office national. D'ailleurs, nous nous gardons bien de proposer un genre de vie, quel qu*il soit, comme le modèle unique de toute vertu. Nous comprenons les vocations diverses, ici l'activité sur un grand théâtre, là les vertus modestes dans la solitude : tout est à sa place, et tout concourt au bien général, pourvu que la conscience ne soit pas blessée et que Tordre moral soit respecté. Il n'y a que le mal qu'il faut partout éviter et combattre. Dieu, lui, en tire le bien : c'est son secret.
Ainsi notre conception de la vie humaine dilftre de celle de Malebranche. D'accord avec lui pour déclarer que la grande affaire est de pratiquer la vertu et de mériter la félicité éternelle, nous nous séparons de lui quand il méprise tout ce qui est terrestre et humain. 11 a peur que les choses de ce monde ne fassent concurrence à Dieu, et il ne veut pas que l'homme se partage entre elles et le souverain bien. Mais il n'y a point nécessairement de partage dans un cœur parce que ce cœur aime autre chose que Dieu. L'amour divin se nourrit de nos autres amoui^, pourvu qu'ils soient dans l'ordre. Rien de ce qui est bon n'est opposé à Dieu, et tout
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bien vient de lui d'une certaine façon. Aimer autre chose que lui, c'est Taimer encore. Malebranche sait cela, mais il commet en morale la même erreur qu'en métaphysique. Tous les êtres étant par Dieu et en Dieu, il leur ôte toute réalité propre. Ce n'est pas assez à ses yeux qu'une intime et continuelle dépendance à l'égard du Créateur : l'individualité de la créature l'effraie, et il l'atténue, et la supprime presque. De même, parce que tous nos actes doivent avoir Dieu pour dernière fin, il tend à exclure de notre cœur l'amour ÏÏe la créature ; ou du moins il craint que nous ne rapportions pas directement à Dieu les sentiments qu'elle nous inspire, et dans cette crainte, il les contient, et les affaiblit le plus qu'il peut.
Cette morale est donc très-pure, très-fière, trèsélevée; mais elle ne nous satisfait point. Il est bon, sans doute, de nous exhorter à porter notre pensée au delà et au-dessus des misères de cette vie ; mais nous voulons qu'on nous apprenne à exceller dans notre condition d'hommes, et nous ne reconnaissons pas une morale vraiment humaine dans celle qui ne semble faite que pour des méditatifs. Il est utile de nous rappeler que nous avons autour de nous mille occasions de chute ou de trouble ; mais nous ne voulons pas qu'à force de nous montrer partout des périls pour nos âmes et de nous inspirer la peur du mal, on nous dégoûte de toutes
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choses, et on nous 6te tout éian. 11 est indispensable de nous faire souvenir que la créature ne doit pas être aimée pour elle-même, à ta façon de Dieu. Mais nous ne voulons pas que la crainte de trop donner aux êtres créés, et de nous y attacher, tarisse en nous les sources d*une active et tendre affection. Cette morale va contrôla vraie nature de nps âmes et contre Tordre même de Dieu. Elle serait parfaite peut-être, si nous n*avions qu*à nous retenir et à nous contenir, et si les êtres qui nous entourent n'avaient de la vie que Tapparencp : mais nous devons agir et nous trouvons autour de nous dçs êtres véritables. Il nous faut une morale qui comprenne mieux notre vrai rôle et nous apprenne plus efficacement à le remplir.
Nous avons, pour ainsi dire, parcouru trois fois ia philosophie de Malebranche : une première fois pour ia connaître en elle-même; une seconde fois pour la considérer aux prises avec ses adversaires ou entre les mains de ses adeptes; une dernière fois, pour en faire nous-mème Texamen critique. Nous pouvons dire maintenant ce qui dans cette philosophie nous semble condamné à périr, et ce qui subsiste fit peut être mis à profit.
Malebranche estime que philosopher est unechose très-sérieuse : il a raison, et il donne lui-même sur ce point uo salutaire exemple en même temps que des préceptes excellents.
Sa méthode, bonne en bien des choses, est défectueuse en plusieurs autres.
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Ainsi, il veut que rame rentre en elle-même pour se connaître : rien de mieux. Mais il refuse à la connaissance de soi-même toute valeur véritablement scientifique : erreur féconde en résultats fâcheux. D*un autre côté, il recommande cette même étude, il la pratique ; et, si elle n*est chez lui ni assez régulière ni assez savante, elle a du moins lavantage de n*être pas purement abstraite. Enfin, si le psychologue, malgré sa pénétration, est incomplet, le moraliste est admirable par la clairvoyance, la finesse, la profondeur même: je ne lui trouve qu'un défaut, mais grave, c*est de voir la nature humaine trop en mal et de s'imaginer que tout ce qui s'éloigne de sa vie à lui, vie de méditatif, est mauvais ou du moins dangereux.
Il a beaucoup de goût pour la géométrie, ce qui est fort bien. Mais il a le double tort de se contenter trop souvent d'une rigueur apparente, et de croire qu'en dehors des déductions géométriques il n'y a pas de science véritable. 11 faut apprendre de lui à aimer la rigueur, et puis avoir de plus sévères exigences et se garder de voir dans la démonstration géométrique le modèle accompli de toute science.
Il y a chez lui beaucoup de mysticisme. Ce mysticisme lui fait oublier Tactivité de l'esprit dans la connaissance, ce qui est un tort grave ; mais jamais il ne l'entraîne à rejeter les lumières de la raison,
et c'est un grand mérite. Il faut puiser à son école Tart de se recueillir pour consulter celui qu'il appelle le Maître intérieur, c'est-à-dire Dieu même, et puis il faut établir nettement et fortement que Tâme agit quand elle connaît.
Parlant des rapports de la raison et de la foi, il semble, par moments, appuyer la philosophie sur les dogmes révélés. Mais, en général, il se fait une idée juste de ce que Ton peut appeler la PhilMophie chréiietme. Les chrétiens qui veulent philosopher sans sacrifier leur foi trouvent donc en lui un modèle, pourvu qu'ils aient le soin de mieux distinguer la philosophie et la théologie, ne cherchant pas dans le dogme le fondement des vérités purement naturelles-, et ne donnant pas du dogme des explications suspectes ou chimériques.
Voilà pour la méthode.
Si nous considérons la doctrine, nous rencon* trons tout d'abord une théorie capitale, la théorie de la connaissance. Dire que l'esprit ne voit que les idées, seul objet immédiat de la pensée, et que les idées étant Dieu même, il ne voit que Dieu; prétendre que l'archétype du monde matériel, c'est rétendue intelligible infinie, source et exemplaire de tous les corps, et qu'en elle seule nous voyons les objets particuliers qui en sont les participations actuelles; rompre entre les corps et nous toute communication réelle, et soutenir que Dieu seul
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nous éclairant par Tidée de retendue, et nous louchant par le sentiment, nous voyons tout en Dieu qui fait tout en nous; affirmer que nous n'avons point d'idée de Tesprit, et que si Tàme, n'étant jamais séparée d'elle-même, se sent en elle-même, elle est cependant obscure, inintelligible à ellemême, incapable de se connaître au sens vrai du mot ; appeler Dieu l'Être indéterminé, et donner à entendre que la façon la plus digne de penser à Dieu, c'est de penser à l'Être sans restriction, ou à l'Être tout court: c'est avancer des propositions dont les unes sont manifestement fausses, et les autres singulièrement téméraires et pleines de périls.
Mais, d'autre part, quelle magnifique théorie de la raison ! Il y a des vérités éternelles qui ne dépendent pas de notre esprit, qui ne sont pas établies par un libre décret de la volonté divine, mais qui sont éternellement subsistantes en Dieu qui les pense éternellement. Ces vérités sont les fonde* ments de toutes les sciences et de la morale. C'est parce que nous les connaissons que nous sommes raisonnables; et par la raison, nous entrons, nous et tout ce qu'il y a d'esprits, dans une espèce de société avec Dieu même.
Voilà ce qu'il faut recueillir, voilà ce qu'il faut méditer, voilà ce qu'il faut tâcher de mettre à profit, en ayant soin de rétablir l'activité de l'esprit, méconnue ou même niée par Malebranche.
Dans la th4k)rie de l'amour et de la liberté, nous avons remarqué que s'il y a toujours une trèsgrande élévation morale, les explications métaphysiques risquent de réduire TAme à Tétat de machine intelligente et d'en faire une sorte d'automate spirituel. Mais, ce péril écarté par une notion plus juste de ce que c'est qu'aimer et vouloir, on trouve dans cette théorie un bel enchaînement de vérités.
Dieu, étant l'être parfait, est souverainement aimable en même temps que souverainement intelligible : il est le Bien en même temps que la Raison souveraine. Nous ne sommes capables de connaître et nous ne connaissons que parce que nous sommes unis à la Raison divine. De même, le principe de l'amour en nous, c'est l'inclination vers le bien : inclination qui précède toute émotion de plaisir et de peine, mais qui ne peut entrer en acte et rencontrer son objet sans que nous éprouvions du plaisir, ou le manquer sans que nous ressentions de la peine. L'âme ne peut jamais rester indifférente à son propre état : elle ne peut aimer le bien sans en jouir. Au fond, l'inclination vers le bien n'est autre chose que l'inclination vers Dieu même ; c'est de Dieu que partent, si l'on peut dire, et c'est à Dieu que vont les aspirations de notre cœur.
Si l'on en croît Malebranche, les créatures sont
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entièrement impaissantes. Dans les corps il n*y a que des mouvements, et Dieo en est la cause. Dans les esprits, la connaissance, l'amour, la détermination libre même ne supposent de la part de la créature aucune action positive. II fout supprimer tout ce que Ton appdle force ou focultés dans les êtres créés. Leur accorder quelque efficace, c'est en foire des divinités. Dieu seul foit et règle tout. Il est la seule cause véritable. Les créatures ne sont que des causes occasionnelles qui ne font rien, mais, qui déterminent l'action divine en vertu de lois générales établies par Dieu même. Cela est entièrement faux, et doit être rejeté, au nom de l'expérience et au nom de la raison. Mais ce qui est très-solide et très-vrai, c'est qu'entre la créature et le Créateur il y a dépendance essentielle et continuelle. Oui, Dieu est le principe des êtres parce qu'ils ne subsistent que par lui. Il est leur fin parce qu'ils ne subsistent que pour lui. Il est plus particulièrement la fin des créatures raisonnables, qui ne peuvent trouver qu'en lui leur perfection et leur félicité. Il est en même temps leur modèle, car elles doivent, par un libre efibrt, juger, aimer, agir conformément à Tordre immuable, à cette loi que Dieu suit inviolablement et qui est Dieu même. C'est ainsi que, de quelque manière que nous considérions les choses, nous trouvons Dieu, et c'est ce que Malebranche établit admirablement.
Dire que Tlnfini est à la fois un etloiites choses, c'est parler un langage obscur, équivoque, dangereux ; prétendre qu'il est étendu aussi bien que les corps quoique d'une autre manière que les corps, c'est se jeter dans une métaphysique aventureuse où l'on ne se garantit de l'erreur qu'à force d'explications et de distinctions. Mais dans toute cette étude sur les attributs divins, quel sentiment vif de l'insuffisance de la pensée humaine, uni à la plus étonnante intrépidité ! et que d'aperçus heureux et ' vrais!
Malebranche prétend que Dieu ne pouvant agir que selon ce qu'il est, doit, supposé qu'il crée, faire un ouvrage qui soit, et par son excellence propre et par la simplicité des voies d'exécution, le meilleur possible. L'univers existant , avec l'Incarnation de Jésus-Christ, qui le tire de son état profane, est le plus parfait qui puisse être : aucun autre ensemble de choses ne ferait à Dieu le mènTe" honneur, aucun autre ne serait comme celui-ci digne de son auteur. Considéré en Jésus-Christ, cet univers a un prix infini et vaut l'action créatrice qui est infis nie. Toute cette théorie repose sur une perpétuelle
\ confusion entre le créé et le divin, ce qui en est la
; condamnation philosophique. De plus, cette ma-
nière d'entendre l'Incarnation du Verbe substitue à un acte merveilleux de la bonté divine une sorte ^ de nécessité, la sagesse n'ayant pas, si je puis dire,
488 ntsuMÉ.
d*aatre expédient pour trouver on moUf de créer runivers* Ce qui, au point de vue théologiqoe, condamne cette opinion. Mais, ai Ton écarte ces vues *;. systématiques, quelques vérités solidement établies
apparaissent dans tout leur éclat.
i^ / Le ?^|^de,qui est l'œuvre de l'Être parfait, ne
\}' ^ peut ét^BÉML bon. Dieu étant sage, l'univers pris ?.c\ dans son Viâftmble, avec ses lois constantes et ses
combinaisons si variées, est un chef-d'œuvre de sagesse. Dieu étant juste, les créatures raisonnables sont traitées selon leurs mérites, heureuses ou malheureuses suivant l'usage qu'elles ont fait de leur \ liberté durant l'épreuve de la vie. S'il y a du mal
-.' \ dans l'univers, ce n'est pas que Dieu le veuille por;:; sitivement, mais c'est que ce mal est la condition
^ ' ' de biens qui lui sont de beaucoup supérieurs.
La théorie de la grâce, qu'on ne peut séparer de la théorie de la Providence, est inconsistante, téméraire, en opposition avec les principes de la foi, et nullement satisfaisante pour la raison. La liberté est tantôt exaltée au point que Malebranche a pu être accusé de pélagianisme, et tantôt elle est tellement amoindrie que la volonté semble, comme dans le jansénisme, invinciblement déterminée au mal par la concupiscence, ou invinciblement déterminée au bien par la grâce. Ajoutez à cela le principe de la simplicité des voies poussé à Textrèmé, et toutes sortes de duretés choquantes attribuées à la
kl-
Providence ÀQ nom de la sagesse. Mais Malebranche a compris d*ane part qu'une philosophie complète doit tenir compte et de la faiblesse de la volonté humaine et du secours divin de la grâce; d'autre ; part, que dans Tordre surnaturel comme dans Tordre naturel, la sagesse présidant à toutes les^ ^ • '>!f combinaisons, il n'y a point de place pour le ca- .''jf-^ price et l'arbitraire. ' • ; ^yl^
En morale, Malebranche, unissant au mystidsme \^ un rigorisme janséniste, soutient ou tend à soufe^ ^■''''^^ nir que tout ce qui n'a point un rapport direct avec * :y:}<^ Dieu en Jésus-Christ, ne mérite ni notre attention ^'/^^% ni notre amour. Impuissantes et profanes, les VvT
créatures ne doivent ôtre, dans la rigueur des ter- ^ \:^^ mes, ni aimées, ni haies. En cela Malebranche se ''^^ trompe. Mais il établit la morale sur son véritable > }p:\i: fondement. Et puis il a pour la souveraine Raison '^^
un admirable respect, et il montre avec force que 'Z''U Dieu est seul notre fin dernière comme il est notre ::r
principe. - ' <^
On le voit une fois de plus par ce résumé: ce qui 5*
gâte la philosophie de Malebranche, ce sont certaines exagérations systématiques. Qu'on rétablisse dans le monde l'activité qu'il est si soigneux d'en bannir, et la plupart de ses erreurs, en métaphysi- , ^y
que et en morale, se trouvent corrigées : son sys* :^j^
tème est renversé; ce qu'il y a de bon et de beau dans sa philosophie demeure. Il prétend que Dieu
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