I.B8 CaiTIQURS DE MALEBIUNGBB
pas OU n'essaiera-t-il pas au moins de les altérer, même à son insu, pour les plier à ses pensées? En un mot, c*est le triomphe du sens propre et du libre examen outré que le malebranchisme prépare, et cela avec des apparences mystiques qui aggravent encore le danger. Est-ce donc que les jésuites prétendent qu*il faille renoncer à la raison? Méprisentils la philosophie? Non, ils usent eux-mêmes de la raison, et ne dédaignent pas de philosopher. Seulement ils veulent : l"" qu'on prenne bien garde de ne point choquer la foi par des nouveautés téméraires; V qu'on se souvienne que la science de rhomme est humaine et qu'on ne croie pas avoir la science divine : prétention folle et insupportable qui finit par renverser la raison en même temps que la foi.
Bossuet avait, lui aussi, signalé les périls de la philosophie cartésienne mal entendue, et il avait prévu que de grands combats seraient livrés à l'Ëglise au nom des idées claires ^ Ce sont ces dangers que lés Pères de la Compagnie de Jésus veulent conjurer, et, au nom de la religion et du bon sens, ils poursuivent à outrance Tidéalisme. Mais, moins
1. « Il 8*iiitroduit sous ce prétexte (des idées claires) une liberté déjuger qui fait que, sans égard à la tradition, on avance témérairement tout ce qu*on pense. » (LeUre à un dUcipU de MaUbranche,) Amauld {Rifles, philos, et théol.y 1, ch. viu) et Fénelon {RéftUation, ch. xix) avaient exprimé les mêmes craintes en voyant 11 alebranche expliquer par des tropologies les passages de l'âcrilure qui lui étaient contraires.
88 FRBMltaS PAKTU. — GHAPITRB I.
mesura que Bossuet, ils enveloppent dans ienr défiance et dans leur haine le bien et le mal. La pear les rendant parfois aveugles, ils frappent de leurs coups la raison même qu*ils veulent guérir de la folie de Tidéalisme ; en se raillant d'un dogmatisme intempérant qui prend la place de Dieu et juge de tout avec une souveraine autorité, ils risquent d*ébranler la science même qu'ils se proposent de ramener à la modestie; enfin, en défondant la foi sur tous les points où ils la croient menacée, ib font souvent eux-mêmes une confusion semblable à celle qu'ils reprochent à leurs adversaires; et si les malebranchistes décident en philosophes sur des questions de foi, les jésuites décidant trop aisément en théologiens sur des questions de pure philosophie, s'exposent à remplacer la libre recherche par des définitions, parfois arbitraires, érigées en dogmes ou à peu près : chose fâcheuse et pour la raison arrêtée dans son essor, et pour la religion compromise en des questions qui ne la regardent pas.
Quoi qu'il en soit, les ridicules et les périls de l'idéalisme sont parfaitement signalés par les écrivains de la Compagnie de Jésus. A la vigilance pour la foi qui éveille leurs soupçons et leur zèle, ils joignent dans leur manière déjuger un remarquable bon sens pratique. C'est l'esprit de la Société qu'il faut prendre l'homme tel qu'il est, et
us 'QRRIQUE8 W JULBUAHCHK. ^
non le traiter comme un pur esprit ; .qu'il fout le régler en tenant compte des circonstances, etAon tirer simplement les conséquences rigoureuses des principes posés. Ainsi Thomme a des sens, il est doué d'imagination, il a des passions : mépriserat-on tout cela? Non pas, ce serait folie, ce serait se placer en dehors des conditions actuelles de Thumanité. Pour mener une âme au bien, par exemple, on la prendra par les sens, par l'imagination, par toutes ses puissances à la fois ; on ne rejettera rien de ce que les hommes estiment ; et on cherchera dans les choses indifférentes ou mêmes vaines ce qu'elles peuvent avoir dé bon ; on ne lancera pas l'anathème sur la poésie, sur les arts, et les jeux mêmes du bel esprit trouveront grâce devant une indulgente sagesse. Puis, on ne découragera pas la faiblesse humaine par les principes d'une morale outrée; on n'exigera pas toujours d'une âme tout ce que la règle demande, on verra ce que cette âme peut porter et peut faire, et sans faire fléchir les principes sur lesquels on ne doit point transiger, on ne cherchera pourtant pas à les retrouver toujours dans l'application avec leur idéale rigueur. Entreprise diflScile que celle-là ! A force de regarder la réalité, on risque de ne plus voir qu'elle; à force de tenir compte des difficultés de la pratique et de la faiblesse .de llhomme, on peut affaiblir les principes mêmes; à force d'entrer dans .le dédale infini des circonston-
90 DBUXiilfB PAETIE. — CflÂPITRB I.
ces pour jager des iatentions, pour mesarer ce qui ét&it possible ou noOt pour apprécier ce qui était permis ou illicite, on finit par perdre de sa droî* ture. Les jésuites se défient, dans les choses de la vie, de Fesprit géométrique : ils en redoutent la rigueur et la raideur. Ils ont Tesprit de finesse, et je le dis dans le bon sens : les choses pratiques sont choses de finesse, comme dit Pascal : c*est là qu'il faut avoir bonne vue pour saisir ces principes si déliés et en si grand nombre, qui échappent; c'est là qu'il faut un sens délicat et bien net pour sentir ces choses si délicates et si nombreuses : mais encore une fois, quel danger! Qui peut dire le moment précis où à la finesse succéderont les finesses? Qui sait au juste où la prudence s'arrête et^où commencent les accommodements et les transactions et les compromis?
J'ai indiqué le dessein des jésuites, et j'ai tâché de montrer quel était leur esprit. Rien n'y est plus contraire' que l'idéalisme. L'idéalisme oublie la réalité dans la contemplation des vérités étemelles; il méconnaît la vraie nature de l'homme, le réduit à la raison, et néglige ou méprise le reste; il juge de tout en se plaçant pour en juger dans l'absolu ; il ne parle que du nécessaire, de l'invariable, de l'étemel, dont il est épris, et ne voit pas que la vie se passe au milieu du changement et est assujettie à mille accidents qui y rendent tout relatif. A
LB8 GMTIQUSS DE MALBMIÀIIOBE, 9i
l'idéalisme enivré des choses divines, les Pères de la Compagnie de Jésus sont là qui crient : € Qui veut faire l'ange, fait la béte. >
Par une conséquence naturelle de tout ce que nous venons de dire, une troisième et dernière différence éclate : la voici. Nous trouvons chez les jésuites un sentiment vif de la personnalité : ils soutiennent la liberté humaine comme philosophes et comme théologiens; ils soutiennent aussi laliberté divine, et répètent sans cesse que Dieu est un être singulier^ c'est-à-dire, comme nous dirions maintenant, un être déterminé et personnel. L'habitude qu'ils ont de regarder et de manier la réalité, la grande attention qu'ils donnent à la pratique, le soin avec lequel ils pèsent les intentions et la responsabilité, leur fidélité scrupuleuse aux décisions de l'Église qui maintiennent avec tant de fermeté la liberté humaine en *même temps que l'action de la grâce; puis leur peu de goût pour les spéculations métaphysiques, où Tabstrait et l'universel dominent et envahissent tout, enfin le caractère même de leur piété, qui se platt à considérer Dieu par où il se rapproche le plus de rhomme» et qui entre avec lui dans un commerce presque familier : tout cela réuni explique bien pourquoi ils défendent avec tant de persistance la personnalité humaine et la personnalité divine. L'idéalisme, au contraire, tend à affaiblir en nous
M nOXlÉHI PABT». — CBAmiI u
^le seniiment de notre activité; et, comme il ha* bite ces haates fëgions où le froid glacial de Tabatraction fige et finît par tuer la vie, il supprime dans notre âme la liberté ou Taltère, exalte en Dieu la sagesse aax dépens de la liberté, et se perd dans rËtre universel, qui n*est plus tel être, mais qui est rètre, Tètre sans restriction, Tètre tout court. , Soin de conserver la foi intacte, bon sens po- .^itif et pratique, sentiment vif de la personnalité, voilà donc ce qui explique, si je ne me trompe, Topposition constante des Pères de la Compagnie de Jésus au malebranchisme. Yoyez-les à Tœuvre.
Faire consister Tessence des corps dans retendue, o*est rendre impossible le mystère de la trans* substan tiation , c*est aller contre le sens commun qui suppose dans les corps quelque autre chose : donc Tessence des corps ne consiste pas dans retendue, et vies jésuites disent : c II est vrai que nous n'avons point d*idëe claire d'aucun corps où l'extension ne soit renfermée. Mais comment démontrer que nous connaissons le fond de l'essence, soit d'aucun corps en particulier, soit de la matière?... Après tant de recherches des philosophes anciens et récents, pas un de ceux qui ne supposent que de l'extension dans le monde corporel n'a pu rendre bien raison de la chose la plus commune qui soit dans la nature : c'est de bien expliquer en quoi consiste la
.«ii
'zf:^:
LB8 CMTmUES » MAtBBRAlIGHB/ 93
Mlidité des corps durs, et la floidîté des liqueam^ » Soatenir que nous croyons les corps dans cette meryeilleuse étendue intelligible dont Halebranehe fiarle tant, c'est avancer sans preoYe une chose fort extraordinaire, c'est rendre impossible la connaissance du monde extérieur, c'est méconnaître la perfection divine, c'est aller contre le sens commun : il faut donc rejeter cette chimère, et les jésuites pensent que « nous sentons très-immédiatement les objets qui frappent les oi^anes de nos sens; » ils reconnaissent d'ailleurs c que jusqu'ici aucun philosophe n'a encore pu bien expliquer la manière dont nous connaissons les choses qui sont hors de nous '• >
Admettre que nous voyons quoi que ce soit en Dieu, c'est renverser les notions communes selon lesquelles les idées ne sont point distinguées de nos perceptions; c'est contredire le témoignage de la conscience, qui atteste € que nous ne connaissons rien que par une action vitale de notre ftme, et qu'il est impossible de percevoir et de connaître quoi que ce soit sans agir réellement et physiquement*; > c'est démentir Texpérience qui prouve bien que nous n'avons pas cette prétendue idée
\. Écrit en réponse à la UUre du P. André au P. Prainneialf 1712, 1« point, «rU 25 et 26. (Cousin, Fragm. de philos, mod., U^parti^^ p. 350.)
t. ;Wd., 2* point, art. 13, 2*.