LES CRITIQUES DE MALEBIUKCHE
métaphysique. La peur de la chimère leur donne la hardiesse de critiquer saint Augustin et de braver le ridicule d'une interprétation vraiment étrange du platonisme de ce Père. A les entendre, saint Augustin n'aurait pas admis que la lumière de la vérité fût présente dans tous les esprits : tout ce qu'il dit d*un maître intérieur et de la lumière divine ne s'appliquerait qu'à certaines âmes saintes qui auraient le privilège d^avoir avec Dieu cette communication intime dont on ne saurait trop dire si elle est naturelle ou surnaturelle. Il est bien vrai que saint Augustin n'admet pas précisément la vision en Dieu, même pour les vérités éternelles, nous l'avons montré dans la première partie de cette Ëtude; il est bien vrai aussi que, selon lui, l'âme épurée sait reconnaître Dieu présent dans cette lumière dont nous sommes éclairés, et qu'elle jouit de Dieu tandis que les autres ne contemplent que les simulacres divins. Mais ne pas avouer que saint Augustin admet que la Vérité éternelle, c'est-à-dire Dieu même, illumine tous les esprits, c'est faire violence aux textes, c'est méconnaître le sens du platonisme augustinien, c'est fermer les yeux à l'évidence ^ Leibnitz a fait la critique des critiques de Maie-
1. icrU cité plus haut, 2« poiut, art. 14 et 15. — Le P. Duteitre, BéftUation, t. II. — Le P. Hardouin, it/ian delecH, art. Janséaius et Ambrosius Victor.
'1M DEUXIÈME FARTlt. — CHAPrmB I.
branche dans une lettre où il apprécie la réfatation du P. Dutertre'. Analyser cette lettre et en citer les principaux passages, ce sera la meilleure manière de résumer Timpression que nous laisse la lutte des jésuites contre Malebranche.
c La réfutation du système de ce Père (Malebranche) est sans doute d'un habile homme, car elle est nette et ingénieuse : j'en approuve même une partie, mais une partie en est outrée.
» On y témoigne trop d'éloignement des sentiments de Descartes et du P. Malebranche, ^^ même quils reçoivent un bon sens. l\ serait temps de quitter ces animosités que les Cartésiens se sont peut-être attirées en témoignant trop de mépris pour les Anciens et pour VÉccU^ où il y a pourtant aussi des solidités qui méritent notre attention; ainsi on doit se rendre justice de part et d'autre, et profiter des découvertes des uns et des autres, comme on a droit de rejeter ce que les uns et les autres avancent sans fondement. »
Voilà pour l'appréciation générale : il est impossible de juger des choses avec plus de mesure et de justesse.
Entrant dans le détail, Leibnitz trouve d'abord qu'on a raison de réfuter les Cartésiens quand ils disent que l'âme n'est autre chose que la pensée,
I. U'ttre à Rémond de ^iOQtmort, 1715. (Bd. Brdmaan, p. 735.)
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comme aussi quand ils disent que la matière n*est autre chose que retendue. Car Tâme est un sujet ou concretum qui pense, et la matière est un sujet étendu ou doué d'étendue.
Leibnilz accorde aux Cartésiens que Tâme pense toujours actuellement, mais non qu*elle s'aperçoit toujours de ce qu'elle pense.
Leibnitz trouve € qu'on a grande raison de réfuter le P. Malebranche lorsqu'il soutient que l'âme est purement passive. Toute substance est active, et l'âme surtout. »
Jusqu'ici, Leibnitz est d'accord avec l'auteur de la Refutaùon : mais le voici arrivé à l'idée de l'infini. Il lui semble que Dutertre ne coifibat pas bien le sentiment du P. Malebranche. c Si l'esprit, dit le Jésuite, avait une vue claire de l'infini, le P. Malebranche n'aurait pas eu besoin de tant de raisonnements pour nous y faire penser. Mais, par le même argument, répond très-bien Leibnitz, on rejetterait la connaissance très-si n) pie et très-naturelle que nous avons de la Divinité. Ces sortes d'objections ne valent rien, car on a besoin de travail et d'application pour donner aux hommes l'attention nécessaire aux notions les plus simples, et on n'eii vient guère à bout qu'en les rappelant de leur dissipation à eux-mêmes. » Puis, comme Dutertre confond l'infini avec l'indéfini et dit que l'esprit forme cette idée en mettant bout à bout des longueurs
iOO DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE U
répétées tant qu*OQ voudra, Leibnitz fait celte remarque profonde : « C'est déjà connaître Tinfini qae de connaître qae cette répétition se peut toujours faire. »
Le Jésuite reproche à Malebranche cette expression : Dieu est Tètre en général. Il prend cela- pour un être vague et notionnel, comme est le genre dans la logique. Leibnitz ne justifie pas Texpression, mais croit que Malebranche a entendu, non pas un être vague et indéterminé, mais r£(re absolu.
Voici enfin la théorie des idées. C*est à la fois le point le plus vulnérable et le plus solide de la philosophie de Malebranche. Leibnitz voit cela, et avec une incomparable netteté, fait la part du vrai et du faux, rejette le chimérique, conserve le solide, cherchant le fond de la pensée au lieu de s*arrèter au dehors, comprenant les intentions sous les mots, et sachant dégager d'une formule erronée la vérité qui y est pour ainsi dire en souffrance. Il faut citer textuellement:
€ Il y a plus d'apparence de combattre le sentiment du P. Malebranche sur les idées. €ar il n'y a aucune nécessité, ce semble, de les prendre pour quelque chose qui soit hors de nous. Il suffît de considérer les idées comme des qotions, c'est-à-dire comme des modifications de notre âme. C'est ainsi que TËcole, M. Descartes et M. Àrnauld les prennent. Mais comme Dieu est la source des possibf-
LES CRITIQUES DB MALBBRANCHE. lOi
litési et par conséquent des idées, on peut excuser et.mème louer ce Père d'avoir changé de termes, et d*avoir donné aux idées une signification plus relevée, en les distinguant des notions, et en lés prenant pour des perfections qui sont en Dieu, auxquelles nous participons par nos connaissances. Ce langage mystique du Père n'était donc point nécessaire; mais je trouve qu'il est utile, car il nous fait mieux envisager notre dépendance de Dieu. Il semble même que Platon parlant des idées et saint Augustin parlant de la vérité, ont eu des pensées approchantes que je trouve fort raisonnables ; et c'est la partie du système du P. Malebranche que je serais bien aise qu'on conservât, avec les phrases et formules qui en dépendent, comme je suis bien aise qu'on conserve la partie la plus solide de la théologie des mystiques. Et bien loin de dire avec l'auteur de la Réjutaiion que le système de saint Augustin est un peu infecté du langage et des opinions platoniciennes, je dirais qu'il en est enrichi, et qu'elles lui donnent du relief. >
Enfin Leibnitz trouve qu'on peut excuser et même louer cette expression que nous voyons tout en Dieu , c pourvu qu'on la prenne bien, car il est plus aisé de s'y méprendre que dans l'article précédent des idées. > Et le moyen de bien la prendre, c'est de considérer que Dieu exerce sur nos âmes une influence réelle, que toutes nos perceptions sont un
;. ; >102 DBDXIÈIIB PAmi. — CBAFITIUI I.
^r ^ doD continuel de Dieu, une participation bornée de