LES CRITIQUES DE MALEBRAHGHB
1er sincèrement et y voir autre chose qu'une folie. Ne fallait-il point que Malebrancbe le regardât en face, et en fit un examen sérieux et une vigoureuse réfutation ? L'honneur de la vérité et le bien d'une âme exigeaient, ce semble, cet efforts Néanmoins, Mairan, malgré des instances réitérées, ne put jamais obtenir la discussion régulière et suivie qu'il souhaitait^ ; sur les quatre réponses qu'il provoqua
1. Première lettre de If tiran. « J'espèfe que vous ne ia*eiq)oseres point au préjugé qui poui rait naître de votre silence ou d'une réponse vague. J'attends tout de vos bontés pour moi et de votre lèle pour la cause de la vérité. » — Deuxième lettre. « Vous travaillerez par là (en marquant positivement, et non d'une manière vague, où est la première démarche qui a conduit Spinoza dans le précipice) pour la gloire de Dieu et pour le salut de votre prochain; en quoi je suis bien persuadé que vous ne vous écarterez pas de votre occupation ordinaire. »
2. Troisième lettre. « Je vous avoue, mon Révérend Père, que je ne puis comprendre comment depuis le temps que vous faites servir avec tant de force et de justesse les connaissances métaphysiques aux vérités de la religion, vous avez pu ou ne compter pour rien i'uuteur dont il s'agit, ou, le comptant pour quelque chose, ce qu'il mérite bien assurément, ne pas le réfuter de la seule manière qui pou» vait désabuser les gens qui croient l'entendre. Car enfin, les objections vagues, les inductions, ne détruisent pas, parmi les géomètres, un système régulier et géométrique. Si je n'éuis autant en garde que je le suis contre les préjugés, j'aurais quelquefois de la peine à me défendre de celui que vos ouvrages et vos lettres font naître tour à tour dans mon esprit. D'un celé, je ne puis voir tant de pénétration et de lumière» tant de justesse d'esprit et tant de droiture de conir, et n'être point tenté de croire, sans autre examen, que ce que vous condamnez comme fkux ne saurait éviter de l'être; de l'autre, je ne saurais songer aux instances que je vous fais inutilement, depuis près d'une année, de me montrer en rigueur géométrique le paralogisme d'un système que l'intérêt public et particulier vous engage de détruire, sans être un peu porté à croire qu'il faut qu'il soit invincible de front, puisque vous ne jugez à propos de le combattre qu'indirectement. Mais «ncan de ces motifs ne me déterminera jamais à le njeter ou à l'admettre. L'un et l'antre serait également opposé à vos sages maximes. Je suis résolu de les suivre et de ne me rendre qu'à l'évidence toute pure. »
non sans peine, nne seule est longuement développée ^ ; et encore est-ce surtout une exposition destinée à prévenir toute réplique. Mairan, après ravoir reçue, ayant résisté encore et renouvelé ses objections, une dernière lettre assez courte et presque sévère vint le prier de mettre fin à une correspondance manifestement inutile.
Quoiqu'il en soit, ces lettres ont un très-grand intérêt philosophique : la doctrine de Malebranche et celle de Spinoza y sont en présence ; et, qui plus est, Mairan soutient que Malebranche, impuissant à combattre le spinozisme, a des principes et des théories qui ne peuvent aboulir logiquement qu'au spinozisme lui-même*.
Je remarque d'abord que Mairan et Malebranche n'entendent point de la même manière la philosophie et ne pratiquent point la même méthode.
Ce que Mairan demande à un système de métaphysique, c'est d'être clair et régulier. Les objections tirées du sens commun, de la morale, ou de la foi, peuvent mettre en défiance contre ce système, et engager à l'examiner de près : mais enfin ce ne sont \k que des préjugés, et si l'on ne parvient à ébranler ni les principes eux-mêmes ni les démonstrations, rien ne peut prévaloir contre la ri-
1. Pour cette lettre de Malebranche, qui est la troisième, Toir la note de la page précédente.
2. C^t dans la seconde lettre qae cette assertion est présentée pour la première fols, et elle est soutenue dans les deux suivantes.
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geeur géométrique : quelles que puissent être les conséquences du système, il faut ràdmettre, car il consiste en un enchaînement rigoureux d'idées elaires, et là Terreur n'entre pas ^
Halebranche croit aussi que les idées claires sont les principes de toute démonstration véritable, et il a une très-grande confiance dans lad^uction. Mais il pense que si, en mathématiques, les idées claires sont faciles à consulter et à suivre, il n'en est point de même en métaphysique. Les sens, l'imagination, l'esprit pur lui-même peuvent nous jeter dans toutes sortes d'illusions et d'erreurs. Pour nous défendre contre ces dangers, nous avons l'autorité infaillible de la foi qui tient au-dessus de toutes nos atteintes les dogmes obscurs, mais certains ; nous avons aussi cette horreur que nous inspirent les conséquences de certains systèmes, avertissement salutaire qui nous met en garde contre l'erreur, avant même que nous sachions clairement où elle est'. Mépriser les
1. Voir la deuxième lettre de Mairan, n* 1 et 2 : « Les réflexions que Je fis m*ayanl fait trouver que . . . rien n*était plus solide et mieux lié que ses principes, je n*ai pas cru que Thorreur qui me restait pour certaines conséquences, dût absolument me les Taire rejeter : car il me semble que Tborreur et tous les autres mouvements de cette nature ne partent que d'un préjugé bon ou mauvais, et ne renferment que des notions bien con fuses, qui ne sauraient entrer en parallèle avec Tévidence d'une démonstration. • Voir aussi le commencement de la troisième lettre.
2. Première lettre de Malebranche. « J*en ai lu autrefois une partie (de VElhique de Spinoza), mais j'en Ais bientôt dégoûté, non-seulement par les conséquences, qui font horreur, mais encore pour le faux des prétendues démonstrations de l'auteur. . . U suffit de reconnaître qu'il suit de son principe une infinité de contradictions et de senti-^
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enseignements de la foi, sous prétexte qu'ils sont obscurs, surmonter ces répugnances de la conscience, comme si elles ne Tenaient que des pré* l jugés, ce n'est point force et liberté d'esprit, c'est j présomption et témérité. Alors, on risque de pren- j dre pour des idées claires les fantômes de l'imagi- \ nation ou les« vaines abstractions de l'esprit; et, I séduit de cette manière, plus on raisonne exactement, plus on s'égare ^
Malebranche admet donc ce que dans les Entretiens métaphysiques et dans le Traité de Morale^ il appelle Yexpérience incontestable de la foi. Dans ses lettres à Mairan, ce mot ne se trouve pas, mais l'impossibilité de philosopher comme il faut sans la foi, est exprimée en termes qui méritent un sérieux examen. Il dit dans la troisième lettre :
c Trois personnes sie trouvent ensemble, un philosophe, un géomètre, un goutteux. Le géomètre dit au goutteux: Vous croyez que vous avez la goutte, mais il n'en est rien, je vous le démontre. La douleur ne peut être causée que par votre corps, ou par votre âme, ou de Dieu seul, i"" Elle ne peut être causée par le corps, car votre corps ne peut agir sur votre âme; demandez-le à monsieur le philosophe ; 2* Ce n'est pas votre âme qui se
menu impies, pour se défier de ses prétendues démonstrations, même quand elles nous p arattraiont convaincantes. »
1. Voir ce que nous avons dit de la Méthode de Malebranche au chap. II de la première partie du présent ouvrafe.
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tourmente elle-même, car si la douleur dépendait de vous, vous n*en souffririez jamais. Enfin , ce ne peut être Dieu, car Dieu i^e la connaît pas, la douleur : certainement Dieu ne tire ses connaissances que de lui-même ; or, il n*y a point en Dieu de douleur ; il serait malheureux ; il ne peut donc pas en vouloir produire en vous, puisquMl ne sait ce que c'est. Cela est démontré, demandez-le au philosophe, ou montrez-nous précisément le défout de la démonstration. — Je sais qu'elle est fousse, répond le goutteux, et vous vous moquez de moi. Adieu. Le vrai fidèle foit comme le goutteux, il n'écoute pas seulement ceux qui attaquent la foi, de peur d'être embarrassé par des objections qu'il ne pourrait pas résoudre ; car perdre la foi, c'est tout perdre, et la foi ne vient que par la révélation, et non de la spéculation des idées claires des mathématiques et des nombres. »
Et la dernière lettre se termine par ces mots : « Pour moi, je ne bâtis que sur les dogmes de la foi dans les choses qui la regardent', parce que je suis certain par mille raisons qu'ils sont solidement posés ; et si j'ai découvert quelques vérités théologiques, je les dois principalement à ces dogmes sans lesquels je me serais égaré comme plusieurs autres qui ne se sont pas assez défiés d'eux-mêmes. Je prie Jésus-Christ, qui est notre sagesse et notre
1. Même si elles sont en elles-mêmes de Tordre naturel, comme ici.
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lumière, et sans lequel nous ne pouvons rien, qu*il Vous découvre les vérités qui vous sont nécessaires pour vous conduire dans la voie qui conduit à la possession des vrais biens. »
Assurément, le conseil est bon : rappeler qu'it y a des entraînements, des défaillances, des éblouis* sements, dont la raison se défend mal sans la foi, c*est très-sage. Mais il y a ici, ce me semble, une confusion qu*il importe de démêler. Dites qu*une Ame, séduite par un faux système dans les choses qui touchent à Dieu, aura bien de la peine à rompre le charme par des arguments purement philosophiques ; dites que, si elle a laissé s*ébranler ses convictions religieuses, naturelles et surnaturelles,, par une vaine et indiscrète curiosité, l'humilité et la- prière les raffermiront mieux que les discussions; conseillez donc à celui que le doute envahit de le combattre par un effort de volonté en se tenant amoureusement attaché à Dieu, pendant qu'il travaille à surmonter par Tétude les difficultés soulevées. Ce sont là des préceptes de direction morale et religieuse, qui sont excellents. Mais si vous ne considérez plus cette âme souffrante,, coupable peut-être d'orgueil et de témérité, si vous envisagez les questions elles-mêmes, si vous avez à soutenir un débat purement philosophique,, ne donnez pas à entendre que, les dogmes n'étant plus supposés, vous n'avez plus rien à dire de so-
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lide et de fort. Da reste, quand la foi est ruinée dans un esprit, quand c'est un fait accompli, un fait regrettable, déplorable, condamnable, mais enfin un fait, il faut bien que vous ne présentiez plus à cet esprit que des arguments fournis par la raison naturelle, ou il faut que vous Tabandouniez comme une proie à toutes les illusions et, à toutes les erreurs : mais si vous vous croyez réduit à cette triste nécessité, ce n*est plus une salutaire défiance que vous recommandez, c'est le scepticisme que vous proclamez, et vous devez dire avec Pascal : Hors la foi, le pyrrhonisme est le vrai. Malebranche n'en est certes pas là. Si j'entre au fond de sa pensée, dans ces lettres, pas plus que dans ses autres écrits, je ne le trouve sceptique : seulement il est étonné et attristé. Chez lui, la foi et la raison ont toujours été d'accord : les voyant violemment séparées dans une âme, il est comme déconcerté. Contre Ârnauld qui l'accusait de témérité impie, il maintenait énergiquement le droit d'éclaircir les dogmes par des méditations philosophiques ; à Mairan qui fait dépendre des spéculations métaphysiques la foi elle-même, il rappelle avec tant de force le devoir de contenir et de régler l'esprit par cette infoillible autorité, qu'il semble douter de la raison même. Â vrai dire, il veut, non pas diminuer la raison, mais au contraire la sauver de ses propres excès, de même qu'en combattant
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Aroaold, il prétendait, non pas diminuer Thumble soumission aux yéritës révélées, mais y ajouter l'intelligence et la lumière.
^ Néanmoins, je maintiens qu*il s'exprime ici d'une manière dangereuse. Si le scepticisme n'est pas dans sa pensée, il est dans ses paroles prises à la lettre; il est d'une certaine manière dans sa conduite même. De quoi s'agit-il en effet? de combattre le spinozisme : or, la foi ôtée, il semble juger le combat inutile et la victoire impossible. Non que le spinozisme lui paraisse Tonde en raison; mais si l'on ne doit pas croire ce système démontré, on ne doit pas non plus, à son avis, croire démontrables, hors la foi, les vérités opposées à ce même système. Démontrer, proprement, c'est développer une idée claire et en déduire avec évidence ce que cette idée renferme nécessairement. Or, certainement Spinoza ne voyait pas l'essence divine infinie en elle-même; mais le philosophe qui le combat, ne la voit pas davantage, cette essence : ne raisonnant point sur des idées claires, comment aurait-il l'évidence^? Les vérités métaphysiques ne sont donc ni démontrées ni démontrables en rigueur géométrique ; et cependant il n'y a de science véritable que de ce qui se démontre. Qu'est-ce à dire, sinon que la philosophie ne peut rieo édifier de certain si elle n'a la foi pour fondement? Erreur grave, que Maie-
U Voir la fin de la 3* et de la 4* leUre de Malebranche.