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I I. Influence de Malebranche sur les grands esprits du xvii* siècle.
Dans la première période, je vois l'influence de Malebranche s'étendre à peu près partout en philo* Sophie. Bossuet et Fénelon, qui le combattent, ont sur des points de première importance la même opinioii que lui, et Ton peut dire que, par ses ouvrages, il les a aidés dans leurs méditations. La vision en Dieu est, dans Bossuet, réduite, il est vrai, à la connaissance des vérités éternelles, et là même at* ténuée par cet aveu d'ignorance : c C'est en Dieu, mais d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, c'est en Dieu, dis-je, que je vois ces vérités. » La vigueur de la pensée, une sage retenue.
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je ne sais quoi de solide, de net et de décisif dans ces spéculations métaphysiques, voilà ce que Bossuet n*a reçu de personne. Mais, sans Malebranche, eût-il si bien interprété et si bien reproduit la doctrine de Platon et de saint Augustin ? Dans Fénelon, les traces de Malebranche sont bien plus marquées, nous l'avons déjà vu. Celui qui a écrit sur les deux raisons les belles pages que Ton sait, connaissait Malebranche assurément, avait médité la philosophie des idées et savait Tapprécier. Enfin, Leibnitz lui-même a puisé dans ses relations directes avec Malebranche, ou dans la lecture des écrits de ce philosophe, des idées qui ne lui ont pas été inutiles dans la formation de son système, et nous venons, de le voir signaler complaisamment les points par où les deux doctrines se rapprochent.
C'est un grand honneur pour Malebranche d'avoir exercé quelque influence sur de tels esprits. Et je remarque que ce qu'ils recueillent dans sa philosophie comme étant le plus conforme à leurs propres pensées, c'est sa doctrine sur la nature et l'origine des vérités éternelles.
Dans un rang inférieur, mais à une place honorable encore, Nicole se montre à nous, charmé, lui aussi, par cette belle doctrine qu'il reconnaît, grâce à Malebranche sans doute, dans saint Augustin : il ose la soutenir contre Ârnauld, son cher et terrible ami, et dans la lutte, qui appelle-t-il à son se-
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cours? Un disciple de Malebranche, le bénédictin dom Liamy.
A rOratoire même, un confrère de Malebranche qui a dû être son mattre en théologie, le P. Thomassin, adopte aussi la théorie des idées et la vision des vérités étemelles en Dieu. Platon et Plotin, les premiers Pères et saint Augustin ne sont pas les seuls qui inspirent Thomassin dans ses Dogmes théalogiques. L'influence de Malebranche est visible, bien qu'il ne soit jamais nommé ; et c'est une chose curieuse que de voir dans cet ouvrage la double tradition philosophique et théologique appelée en témoignage et déposant en faveur des doctrines platoniciennes renouvelées par Malebranche. L'histoire, qu'il a tant méprisée, travaille ici en son honneur ^
A l'étranger même, l'influence de la philosophie des idées se fait sentir. Entre Berkeley et Malebranche il y a assurément bien des différences ^. L'auteur des Dialogues entre Hjrlas et Philonoûs n'admet point la vision en Dieu. Mais il soutient que les seuls objets immédiats de nos perceptions
1. Voir ce que nous avons dit de Thomassin, dans notre première ^ partie, ch. i, p. 45.
2. Berkeley est né en 16S4, et mort seulement en 1753. Mais le Traité tur les principes de la connaissance humaine a été publié en 1710, et les Dialogues entre Hylas et PhiionoOSf en 1713, c*est-à-dire du vivant de Malebranche. Berkeley a lui-même vu les ressemblances de sa doctrine avec celle du grand philosophe français, et il a soigneusement marqué les différences.
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sont les idées, et que les idées sont en Dieu* c Ces objets immédiats, dît Philonoiis à Hyias, qui selon vous ne sont que des apparences des choses, ce que je fais moi, c'est de les prendre pour autant d*ètres réels. » Or, cies idées, qui sont des réalités, subsistent indépendamment de la perception que nous en avons ; et quand aucun esprit humain, quand aucun esprit fini comme le nAtre ne les connaîtrait, elles seraient encore. Des idées ne pouvant résider que dans un esprit, il y a nécessairement un esprit infini qui en est le siège, qui les aperçoit toutes éternellement, sans intermittence, sans défaillance, et qui les communique à nos esprits bornés, suivant les règles qu'il a faites luimême, règles que nous appelons lois de la nature. C'est donc en Dieu que réside le monde des idées, et c'est Dieu qui, en agissant sur les âmes, y produit toute connaissance. Dès lors le monde extérieur ne sert à rien : Berkeley le supprime. En cela, il va beaucoup plus loin que Malebranche. Hais, à vrai dire, la vision en Dieu, aussi bien que l'hypothèse de Berkeley, rend les corps parfaitement inutiles, et dans les deux systèmes la logique en réclame la suppression. Ajoutons enfin que, de même que Malebranche croit rendre à la morale et à la religion un grand service en ôtant aux prétendues causes naturelles toute efficacité, Berkeley, qui ôte aux corps non-seulement la puissance d'agir
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mais Tètre même, espère ruiner par là {^athéisme et le matérialisme, et éteindre dans le cœur des hommes les folles passions excitées par les choses sensibles.
En Italie, Michel- Ange Fardella, né en 1650, mort en 1718, doit être compté parmi ceux qui, sansêtre des disciples de Malebranche, ont senti son influence. Fardella d'ailleurs a passé à Paris trois ans, de 1677 à 1680 : il a vu Malebranche, il s*est entretenu avec lui. Ce penseur italien ne manque pas d'originalité: esprit vif, ardent, très-savant, et néanmoins digne d'être compté parmi les méditatifs^ il met son empreinte aux choses qu'il puise au dehors. Dans le grand ouvrage où, sous le nom de saint Augustin, il expose sa propre métaphysique, Animœ humanœ natura ab jiugustino détecta^ etc., ce n'est pas précisément la vision en Dieu qu'il adopte. L'âme unie intimement à Dieu son exemplaire et son principe, vivant en Dieu dont elle reproduit en partie quelques perfections, ne peut penser sans penser Dieu, et elle découvre en elle Dieu même parce qu'elle est de toutes parts enveloppée et pénétrée de Dieu par qui elle est : Idea sut in ideam Dei veluti lofa immergiiur. Si je ne me trompe, il y a entre cette théorie et celle de Leibnitz quelque analogie. De même, sur la question de la nature des corps, Fardella, selon les expressions de Leibnitz lui-même, c donne fort dans la nouvelle