Aviarci, c'est le mot de Platon dans ïe Gorgias
le faire jamais trop grand. Et parmi les hommes mêmes, pourquoi ne penserions-nous pas que la plus grande part revient à Dieu, j'entends à Dieu qui récompense, et non à Dieu qui punit ?
Mais Malebranche ne reste point dans Tordre purement naturel. Il entre dans l'ordre surnaturel, et sa philosophie est mêlée de théologie. Examinons ses théories à ce nouveau point de vue.
Nous considérons avec joie cet ensemble de vérités de foi qui s'ajoutent si heureusement aux vérités établies par raison : l'homme orné par la grâce de dons précieux qui l'élèvent au-dessus de sa nature, et lui communiquent comme par un excès d'amour la vie divine ; ces richesses surnaturelles perdues par le péché, l'homme dépouillé de cette divine parure, et, dans sa nudité naturelle, se sentant déchu; l'équihbre de ses facultés rompu, sa volonté, non pas détruite, mais affaiblie, en même temps que sa raison obscurcie sans être éteinte ; puis cette chute divinement réparée, ces misères divinement consolées par l'incarnation du Verbe; «l'état de rédemption cent fois meilleur que l'état d'innocence* ; » dans ce mondé que Jésus- Christ régénère, des grandeurs morales et de divines tendresses que l'on ne voit point dans l'ordre
1. Saint François de Sales, déjà cité plus haut, t. I, p. 404.
purement naturel; de là part de Dieu^ l'amour poussé jusqu'à l'apparente folie de la croix, et de la part de l'homme, des vertus portées jusqu'à l'héroïsme de la sainteté ; enfin, après cette vie, la vue même de Dieu, éternelle récompense des bons, et l'immortelle société des esprits rendant par Jésus- Christ et en Jésus-Christ l'hommage de l'adoration et de l'amour à l'auteur puii^ant, sage et bon de la nature et de la grâce.
Voilà les splendeurs qu'il nous est donné de contempler quand, nous laissant guider par la foi, nous entrons dans l'ordre surnaturel. Certes la Providence nous paraît alors et plus admirable et plus aimable que jamais.^ Ces mystères, qui nous confondent, ont une beauté qui nous ravit, et malgré leurs obscurités, salutaires d'ailleurs, ils jettent sur le plan des choses des lumières vives que la raison n'eût jamais pu découvrir d'elle-même.
Mais sur plusieurs points nous devons nous séparer de Malebranche.
D'abord, il regarde l'Incarnation comme nécessaire, en ce sens que, si Dieu n'eût pas trouvé le moyen de diviniser son œuvre. Dieu n'eût pas créé^ Nous avons déjà discuté cette opinion. Bornonsnous ici à rémarquer qu'entendre ainsi ce mystère, c'est lui ôter ce qui en fait le charme divin : car on n'y voit plus la libre effusion d'un amour qui pour se contenter exécute les choses les plus extraordi-
naires ; on n'y reconnaît plus la merveilleuse invention d'une bonté infinie. « Dieu a tant aimé les hommes qu'il leur a donné son Fils unique. i^ Dieu a tant aimé les hommes : étrange parole, mais lumineuse et douce, qui remue notre cœur tout entier et nous donne la raison de la conduite divine ^ Dieu aime et la bonté se communique: Dieu se fait homme, l'Homme-Dieu meurt sur une croix. Encore une fois, ne me montrez point là l'artifice d'une sagesse qui n'avait pas d'autre expédient pour faire une œuvre qui valût la peine d'être créée.^Montrezmoi Dieu infiniment bon, créant par bonté, et puis, pour parler un langage humain, portant à l'excès cette bonté et en donnant le témoignage le plus magnifique et le plus tendre, jipparuit gratia DeiSaU vatoris nostri omnibus hominibus... Benignitas et humanitas apparaît Sahatoris nostri Dei ^. Gratia, benignitas, humanitas, dans le texte grec ytXovepw- TTta, grâce, bénignité, tendresse pour les hommes : voilà les expressions par lesquelles l'Écriture parle de ce mystère, et à la vue de ces merveilles nous
1 . s. Jean, m, \ 6. Malebranche gâte cette divine parole en n'y voulant voir qu'un excès de bonté par lequel Dieu favorise nos préjugés en nous faisant croire que Jésus-Christ s'est fait homme uniquement pour notre salut. {Traité de la nat, et de la gr,, dise. I, ii, 56.) Sans doute il est vrai que Tlncarnation a, comme toute chose, pour suprême fin la gloire même de Dieu ; mais résulte-t-il de là qu'il faille admirer et glorifier dans l'Incarnation je ne sais quelle bonté singulière, qui favorise nos préjugés et notre amour-propre, et non une bonté réelle, effective, éclatant dans le don que Dieu nous fait de lui-même ?