Voir la troisième et la quatrième lettre de Malebranche
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à la manière des corps, mais aussi bien que les corps, parce qu'autrement l'existence et la possibilité des corps seraient inexplicables. Je ne juge pas ici cette théorie, mais je dis que c'est bien là le sens qu'elle a dans Malebranche, et je rappelle que c'est ce qui en fait la profondeur et l'originalité. Il a été convaincu, comme le lui dit Mairan, « qu'il fallait regarder l'étendue comme étant une des perfections et des réalités qui constituent l'essence divine ou de l'être infini et nécessaire. »
Cela étant, comment distinguer l'étendue créée ou matérielle de rétendue incréée ou intelligible? Prenez-y garde : elles sont l'une et l'autre ou également abstraites ou également réelles. Vous dites : les corps créés ont Vexistence^ et l'étendue intelligible est une idée: mais qu'est-ce que cette existence matérielle dont vous parlez, et que donnet-elle aux corps qui ne soit déjà dans l'étendue intelligible? car enfin, dans ces corps, vous ne concevez rien autre chose que l'étendue pure, c'est-à-dire un pur concept, une abstraction, à moins que vous n'y ajoutiez quelque notion de force active, dont vous ne dites pas un mot, parce que votre système la repousse. Mais, d'un autre côté, vous prétendez que cette étendue intelhgible, qui est une idée, est chose très-réelle : de ce qui semble une abstraction vide vous faites une réalité, Comme entre les corps, choses étendues, et l'étendue intelligible elle-même,
je ne vois aucune différence, si cette existence qui appartient à l'étendue intelligible, est réelle, les corps que vous dites réels, sont réels de cette réalité-là, et je n'en puis concevoir d'autre. C'est si bien celle-là qui est la seule vraie qu'à vos corps créés vous ne laissez rien faire ; vous ne voulez pas qu'ils agissent les uns sur les autres, vous ne voulez pas qu'ils puissent être perçus ni sentis : c'est l'étendue intelligible qui nous touche, qui nous modifie, ce ne sont pas les corps, et leurs qualités se partageant, si je puis dire, entre leur archétype éternel et les âmes, il ne leur reste, à eux, rien que leurs limites. Et puis on vient dire qu'ils sont des êtres, on vient parler de leur réalité. Encore une fois, ils n'ont pas d'autre réalité que celle de l'étendue intelligible, c'est-à-dire de la substance divine qui les représente et à laquelle ils participent. Vous voulez leur conserver ce que vous appelez la réalité matérielle : vous avez raison, mais vous ne le pouvez pas : car vous n'avez la notion de cette réalité matérielle que par les sens dont vous récusez le témoignage, et quand vous cherchez à l'expliquer, vous supprimez en elle tout ce qui pourrait la distinguer de l'étendue intelligible. Vous dites que la substance et l'essence sont choses différentes : vous avez raison, mais la substance telle que vous la faites se confond malgré vous avec l'essence même. Vous ne concevez bien qu'une
réalité, c'est celle de l'essence ; l'autre, vous semblez ne la maintenir, que par préjugé, parce qu'à l'expérience qui la donne, vous refusez toute valeur scientifique.
On le voit, cette correspondance entre Malebranche et Mairan est féconde en leçons. Elle nous apprend :
1° Que la méthode de Malebranche est défectueuse, parce que s'appuyant avec raison sur l'expérience, il en conteste à tort le caractère scientifique ; et voyant nettement, plus nettement que dans tous ses autres écrits, l'insuffisance et les périls de la démonstration géométrique en philosophie, il laisse croire cependant qu'elle est la seule voie par laquelle se puisse faire la science.
2** Que par cela même Malebranche ne réfute que faiblement le spinozisme, puisqu'il semble ne lui opposer que des préjugés quand il lui oppose les attestations irrécusables de la conscience.
3** Qu'il est lui-même entraîné logiquement au spinozisme qu'il abhorre, puisque la théorie de Tétendue intelligible ne laisse aucun moyen de distinguer les substances corporelles de leur essence.
4* Enfin, qu'à moins d'introduire d'une part dans la notion de substance la notion de force active, et de se fier d'autre part à la double expérience des sens et de la conscience, interprétée, mais non contredite par la raison, on ne saurait
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maintenir sans inconséquence et par des moyens scientifiques cette distinction entre les choses et leurs idées, que Malebrauche trouve si imporlante, proclame si hautement, objecte sans cesse à Spi- "-"" et en définitive compromet lui-même ou rend impossible dans son système.
Le jugemeal de Leibniu.
tes les théories de Malebranche trouvent en tz un critique bienveillant. Il y en a trois
particnUërement examinées et appréciées : >n en Dieu, les causes occasionnelles, l'opli- . Sur ces trois points, il se montre bien plus é à chercher les ressemblances ou du moins dogies avec ses propres doctrines, que soûle signaler les divergences. Très-perspicace -pénétrant, il voit bien les défauts, et il les
Mais il a le P. Malebranche en singulière ess'il le contredit parfois, il ne le combat jaet on dirait qu'il ne le reprend que pour iorer. Il y rencontre toujours quelque chose 1 qu'il tient à mettre en lumière. Ici, c'est 1 qui gâte la vérité ; là, au contraire, c'est une complète qui fausse les choses : Leibnitz donc che ou ajoute, corrige ou développe, toujours
désireux d'amener Malebranche à son système, toujours occupé à lui montrer qu'en beaucoup d'endroits l'accord existe, et que partout il est possible. On pourrait faire une édition des Entretiens métaphysiques j par exemple, où les remarques de Leibnitz serviraient au texte de commentaire ; et assurément ce serait chose intéressante et profitable que de voir à chaque instant ce qui sépare ou rapproche sur les mêmes questions ces deux grands philosophes.
Leibnitz est un tout autre homme que Malebranche. Tout pénétré, lui aussi, de l'action divine, il ne s'enferme pourtant pas en Dieu. Il pense toujours, il médite peu, si méditer c'est s'isoler, comme le veut Malebranche, sous le regard de Dieu. Il s'occupe de tout, il se mêle de tout : c'est par la géométrie, la physique et la théologie réunies qu'il arrive à cette conception des monades qui est le fondement de son système. Toujours agissant, il a un vif sentiment de l'activité, et il conçoit les substances comme des forces vives tendant à l'action ; puis, comme si dans un continuel commerce avec les hommes, il n'avait jamais rien reçu d'eux, mais seulement trouvé des occasions d'exciter et de développer sa propre pensée, il prétend que les forces ou monades n'agissent point les unes sur les autres : il ne leur donne qu'une activité tout interne, et explique leurs rapports entre elles par une correspon-
i54 DECXIËHB PARTIE. — CHAPITRE I.
daoce ou harmonie éteraellemeot préétablie par
Dieu leur auteur.
C'est cette conception de la substance identifiée
avec la force active qui explique la plupart des
différences remarquées par Leibnitz tui-mëme enla doctrine et celle de Malehraache.
'abord il ne peut admettre la théorie de l'éteninlelligible iniinie, puisque pour lui l'essence corps ne consiste point dans l'étendue. Dans camen des Principes du P. Malebranche ', Phite, qui est Leibnitz lui-même, discute longueit l'opinion d'Arîste, disciple de Théodore, c'estrë de Malebranche. c L'étendue n'est autre ;e qu'un abstrait^ et elle demande quelque chose soit étendu. Elle a besoin d'un sujet, elle est Ique chose de relatif à ce sujet, comme la durée, suppose même quelque chose d'antérieur dans lujet. Elle suppose quelque qualité, quelque ibnt, quelque nature dans ce sujet, qui s'étende, îpande avec le sujet, se continue. L'étendue est Iffusion de cette qualité ou nature. > Ce qu'il y ! vraiment réel dans la matière, pour Leibnitz, t ta forc«, la monade, substance simple et insible. Dès lors, la matière et l'espace ne sont I confondus comme dans Malebranche. La mai se résout en définitive dans la force, et l'es-
Êd. Erdmanii, p. 6S0.
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pace n'est rien de réel, parce qu'il n'y a point de sujet qui n'ait rien que de l'étendue, c L'étendue est en quelque façon à l'espace comme la durée est au temps. La durée et l'étendue sont les attributs des choses; mais le temps et l'espace sont pris comme hors des choses, et servent à les mesurer. > Mais s'il est vrai que la force active est la substance et qu'il n'y a point d'autre substance que la monade simple et indivisible, les corps ne méritent point le nom de substances dans la rigueur philosophique et en langage métaphysique. € Car le corps n'a point de véritable unité; ce n'est qu'un agrégé, que l'Ecole appelle un per accidensy un assemblage comme un troupeau; son unité vient de notre perception. C'est un être de raison, ou plutôt d'imagination, un phénomène. » De là il résulte que « tout se peut expliquer mécaniquement dans les choses matérielles, » comme le veut Malebranche avec les Cartésiens : oui tout, excepté une seule chose, mais Irès-importanle, c excepté les principes même du mécanisme. » De là il résulte encore que la connaissance des corps ne s'explique pas par la vision en Dieu de l'étendue qui serait leur archétype, mais par une autre hypothèse liée au système de Leibnitz. Chaque monade est un miroir vivant ou doué d'action interne, représentatif de l'univers. Chaque âme contient d'une certaine façon dans ses replis tout l'univers, et a ainsi une
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iofinité de perfections confuses qui enveloppent tout. Qu'il y oit du relief et du distingué dans ces perceptions, et voilà la connaissance. L'âme, qui connaît tout, qui connaît Tinfini, mais confusé- , ne connaft les choses dont elle a perception itant qu'elle en a des perceptions distinctes et ées. C'est encore l'idéalisme, comme dans Manche, mais avec cette différence que l'esprit 16 le conçoit Malebranche, n'a d'ouverture, si is dire, que du côté de Dieu où il voit tout, et 'âme, telle que l'entend Leibnitz, est une force 3 enfermée en elle-même, sans fenêtres sur le es, mais contenant en soi, par le seul fait de la ion et de l'union à Dieu, l'univers tout entier oppé dans ses replis qui se développent senîient avec le temps suivant l'ordre réglé par
isi, Leibnitz a beau introduire dans la métaque la notion de l'activité : il ne sort pas de lisme, et cela parce qu'il ne reconnaît pas tionades la puissance d'agir les unes sur les s.
? la question des vérités éternelles, il est d'acivec Malebranche : mais combien il est plus ï et plus exact ! Malebranche soutient que les sont des réalités, des réalités nécessaires, im-
onadologie, g 20 et suiv., et Principes de la nature et delà
muables, absolues, qui agissent sur l'esprit quand il connaît. Leibnitz distingue nettement entre les idées et les vérités, c Les idées sont des notions, c'est-à-dire des modifications de notre âme. > Les vérités, ce sont les pensées éternelles de Dieu ou ses perfections absolues. Nos conceptions sont bien à nous, mais elles supposent quelque chose qui n'est pas nous, un être réel, actuel, absolu, où les vérités, les essences, les possibilités aient leur fondement. € On vous accordera, dit Philarète à Ariste, qu'il y a des vérités éternelles, mais tout le monde n'accordera pas qu'il y a des réalités éternelles qui se présentent à notre âme quand elle envisage ces vérités. On dira qu'il suffit qtie nos pensées aient un rapport en cela à celles de Dieu^ en qui seul ces vérités éternelles sont réalisées. » C'est là un langage net, qui supprime toutes les difficultés inhérentes au système de Malebranche, dissipe toutes les chimères, et conserve ce qu'il y a de solide dans la théorie. Mais continuons, t Rien ne prouve que nous ayons besoin de la présence de certaines idées subsistantes et différentes des modifications passagères de notre pensée, car il- semble d'abord que nos pensées y suffisent. » Pourquoi ne verrais-je pas en moi ces choses que selon Malebranche' je ne puis voir qu'en Dieu ? < Il est vrai que je vois leur essence ou possibilité, lors même que je ne m'aperçois point de leur existence ; et que ces possibilités,
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lors même que nous ne les voyons point, subsistent toujours comme des vérités éternelles, des possibles dont toute la réalité doit pourtant être fondée dans quelque chose d'actuel, c'est-à-dire en ; mais la question est si nous avons sujet de que nous les voyons en Dieu. > Leîbnitz valonc attribuer à l'âme la puissance de penser [ue Dieu pense, d'avoir des conceptions qui t du rapport aux pensées de Dieu, sans expli- ' cette puissance par la présence et l'action de même? Non, il est trop métaphysicien pour ettre que nous puissions voir les vérités éter- ;s en nous sans Dieu. Ëcoutons-le : c Nous is la perception de l'infini en perfectioD, de lolu, parce que nous y participons, en tant que
> avons quelque participation de la perfection. > st-ce à dire? que nous contemplons dans l'in- ^nce divine les vérités éternelles,- et que nous icipons ainsi à la raison souveraine? NuUet : c'est la doctrine de Malebranche, ce n'est celle de Leibnitz. Nous sommes des êtres créés, indaat de Dieu, ne subsistant que par Dieu :
de Dieu que nous recevons sans cesse ce que
> avons d'être et de perfection ; si nous pensons ni, le parfait, l'absolu, c'est que nous sommes )ntact avec l'Être infini, parfait, absolu, c'est
agit en nous et sur nous. « Je suis persuadé, -eiboitz, que Dieu est le seul objet immédiat ex-
terne des âmes, puisqu'il n'y a que lui hors de l'âme qui agisse immédiatement sur l'âme.» Au lieu de ^er^Zy mettez principal^ et tout ce passage d'une métaphysique si profonde sera irréprochable, c Nos pensées, avec tout ce qui est en nous, en tant qu'il marque quelque perfection, sont produites sans intermission par son opération continuée. Ainsi, en tant que nous recevons nos perfections finies des siennes qui sont infinies, nous en sommes affectés immédiatement. Et c'est ainsi que notre esprit est affecté immédiatement par les idées éternelles qui sont en Dieu, lorsque notre esprit a des pensées qui s'y rapportent et qui en participent. Et c'est dans ce sens que nous pouvons dire que nous voyons tout en Dieu. »
Voilà bien la critique la plus équitable, la plus sagace, la plus mesurée, la plus exacte qui se puisse faire de la vision des vérités éternelles en Dieu. Deux choses affaiblissaient la critique d'Arnauld. Il semblait ôter aux vérités nécessaires leurs caractères propres, et ne savait pas bien les rattacher à Dieu ; d'un autre côté, quand il s'agissait d'expliquer la connaissance du nécessaire et de l'absolu par l'homme, il se trouvait embarrassé, soupçonnant que cette connaissance suppose quelque autre chose qu'une perception pure et simple de l'esprit, mais n'indiquant qu'^ demi ce quelque chose d'autre, et paraissant même en beaucoup d'endroits
disposé à s'en passer. Leibnitz résout le problème avec une admirable netteté, sans rien exagérer, sans rien laisser d'indécis ou d'équivoque.
1 critique des causes occasionnelles, frès-vive endroits, est faite néanmoins dans le même esde conciliation.
n dirait qu'un abime sépare les deux philoso- 5, puisque l'un croit les créatures entièrement uissantes, et que l'autre ne peut les concevoir comme des forces actives et agissantes'. Pour «branche, les substances sont choses inertes et tes ; Leibnitz déclare que tout est plein de vie : le, c'est la force active, la force vraie, et il en partout dans les corps. Malebranche dit que : diviniser les créatures que de leur supposer que puissance; Leibnitz écrit: € Cette doee qui résout les choses créées en purs accidents i substance divine, semble faire de Dieu, avec loza, la nature même des choses; car ce qui it point, ce qui manque de force active, ce qui rien qui le différencie, enfin ce qui est dépouillé oute raison et de tout fondement d'existence, eut nullement être une substance. » Malebran-
Réponse aux objectioru du P. Lamy (ErdmaaD, p. 4&8). ■ Je B aux créatures une cerUiae nature agissaDte, une force, une :te distinguée <le la puissance de Dieu . . . Pour dire la vérité, je impreuds rien dans le sentiment contraire. » Cet opuscule !nt une critique solide des causes occasionnelles. Cependant :i[E dit : <■ Si quelqu'un veut prendre ce syslène d'une manière Iransronne au mien. Je n'en serai pas fiché. »
•bWnche admet la création continuée, entendue à la rigueur ; Leibnitz fait des réserves : € En conséquence de cette doctrine, dit-il, il semble que la 'crëatture n'existe jamais, et qu'elle est toujours naissante et toujours mourante, comme le temps, le mouvement et les autres êtres successifs *. > Et, contrairement à Malebranche, il admet dans les créatures quelque chose qui subsiste, vim insitam^ une puissance qui enveloppe Teffort, qui tend à l'acteet y va si rien ne Tempêche ; et il soutient que se faire une autre idée des créatures, c'est nonseulement les anéantir, mais ruiner l'efficace divine elle-même en ne lui laissant que le misérable pouvoir de créer des ombres et des fantômes ^. Assurément l'opposition est grande entre les deux philosophes ; et cependant Leibnitz a écrit : c Je ne trouve pas que les sentiments du R. P. Malebranche soient trop éloignés des miens. Le passage des causes occasionnelles à l'harmonie préétablie ne paraît pas fort diflScile ^. » Leibnitz a raison. En refusant aux substances actives toute activité extwne, il a ramené dans le monde les causes occasionnelles, légèrement modifiées. Qu'importe que Dieu remonte à chaque instant les deux horloges pour les accorder, ou qu'il les ait mises d'accord