LA CAUSE PREMIÈRE ET LES CAUSES SECONDES
ce sens que Dieu ne puisse faire un être qui ait quelque puissance et quelque efficace. Il n'y a point entre l'idée de créature et l'idée d'efficace cette incompatibilité que Malébranche suppose. Tout au contraire, si la créature est conçue comme essentiellement impuissante, il faut dire qu'elle n'est pas, et par conséquent, que Dieu ne fait rien, et par conséquent encore qu' il n'est point créateur. Dire qu'il est créateur, c'est dire qu'il a la puissance de faire des êtres réels, subsistants et agissants, capables d'être eux-mêmes des causes, et s'il n'a pas ce privilège vraiment divin de pouvoir être cause de causes, alors il faut renoncer à l'appeler lui-même une cause.
Ainsi, il y a des causes secondes et il y a une Cause première. Une cause seconde intelligente est vraiment la raison suffisante de tout ce qui est fait par elle : par rapport à ses effets, elle est première; ce qu'elle fait a commencé d'être, subsiste, s'explique par elle. Mais elle n'a en elle-même la raison suffisante, ni de sa propre existence, ni de sa puissance, ni de son opération. Elle n'est donc point première, dans le vrai sens du mot, car elle n'est point indépendante, elle n'est ni absolue, ni parfaite. Elle a une initiative propre, elle agit, elle fait quelque chose : elle est une cause. Elle n'a rien de soi, elle est par Dieu : elle est une cause seconde. < La raison qui a fait exister les choses par Dieu, les fait
encore dépendre de lui en existant et en opérant. > C'est vrai, et on peut dire < qu'elles reçoivent continuellement de lui ce qui les fait avoir quelque perfection * . » Mais si Dieu opère dans ses créatures, ce n'est point pour qu'elles ne fassent rien du tout, c'est pour qu'elles agissent : Agunturutagant^ non ut ipsi nihil agant, comme dit saint Augustin *. Il ne faut pas dire que Dieu opère tout seul, il faut dire qu'il opère en tout ce qui opère, qu'il agit dans tout agent, selon l'exacte et belle formule de saint Thomas : Deus operatur in omni opérante. Opposons donc aux craintes de Malebranche, effrayé de voir diminuer l'empire de Dieu, si les créatures font quelque chose, opposons le témoignage de l'âme même, c'est-à-dire de l'œuvre vivante de Dieu, et le témoignage de la raison, qui déclare que la plus grande marque de la toute-puissance, c'est de faire l'être, de faire des causes si réelles, qu'elles semblent échapper à l'action créatrice elle-même. C'est là créer, c'est là agir en Dieu. Non, Dieu ne fait pas tout immédiatement, il agit par le moyen des causes secondes qui agissent par lui. Et ce n'est pas là une défaillance de sa puissance, mais un effet de la surabondance de sa bonté : il veut communiquer aux créatures Vhonneur d'être des causes. Admirables expressions de saint Thomas qui dissipent toutes