‹ La philosophie de Malebranche (volume 4)Chapitre 79 sur 93 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Malebranche répète souvent que Tinfini est à la fois un et toutes choses, que dans sa riche simplicité il enferme tout, qu'il est l'Être universel, l'Être indéterminé, l'Être sans restriction, l'Être tout court. Méditons un peu sur le sens métaphysique de ces mots. Toute chose réelle ou simplement possible, ayant en Dieu sa raison ou son idée, suppose en Dieu connaissance et puissance : rien n'est intelligible que par Dieu, rien n'est subsistant ou susceptible d'être que par Dieu ; et si Dieu conçoit et peut faire les choses, c'est qu'elles répondent d'une certaine manière à ses perfections infinies. Ces choses sont donc éminemment en lui, parce qu'il les pense, parce qu'il peut les produire, parce qu'elles ont quelque analogie avec ses propres attributs. Elles

ne forment point son être par une sorte d'additic mais, au contraire, tenant de lui seul et leur int€ gibilité et leur être, elles ont dans son indivisi unité leur vrai principe. En lui donc elles exist d'une existence supérieure, immuable, éterne distinctes les unes des autres, et cependant ur toutes entre elles, parce que c'est une même et u que pensée qui tes conçoit toutes, comme c'est i même et unique puissance qui peut toutes les p duire. En ce sens, l'infini est la richesse même ai bien que la simplicité même : il est un et tou choses. Et, comme aucune de ces choses qui s par lui ne donne de lui une idée complète, c&ih toutes ensemble n'épuisent point son abondan et que, pris en lui-même, il dépasse înfmiment t ce dont il est la raison et le principe, il ne faut dire qu'il est ceci ou cela, car c'est le limiter ; ij faut pas prétendre déterminer ce qu'il est, en appliquant tel ou tel terme convenant aux êl finis, car c'est le concevoir à l'Image de ces êti lui donner'les mêmes bornes qu'à eux, et, en attribuant telle chose, exclure de sa substance t< autre chose. Il ne faut pas dire qu'il est corps, même, au sens étroit de ce mot, qu'il est esprit ; il est éminemment ce qu'il y a de positif et de p fait dans l'idée d'étendue, et, s'il est esprit, ce n' point avec les défaillances, les limites, les imp fections que nous remarquons dans nos âmes. I

cune des qualités créées ne réussit à exprimer ce qu'il est ; car il est ce qu'il y a de bon dans cette chose créée, et aussi ce qu'il y a de bon dans toutes les autres, et plus encore et mieux que cela. Craignons donc, quand nous parlons de lui, d'en faire une chose comme les autres, particulière, bornée, confinée en un lieu, se développant dans le temps, ayant telles ou telles qualités exclusives et limitées. Craignons de l'humaniser, c'est-à-dire de le faire à notre image, et de nous figurer qu'il pense et veut de la même manière que nous. Appelons-le l'Être indéterminé et uni>^ersel, dont aucune détermination f)artrculière ne peut égaler l'infinité. Immense, éternel, infini, il est^ tandis que les autres sont à la fois et ne sont pas. Il est celui qui est. Il est l'Être tout court.

Assurément, il est difficile d'exprimer avec plus de force l'impossibilité où est notre pensée de comprendre Dieu ou de s'en faire une idée adéquate. 11 est difficile de mieux montrer que rien n'est que par Dieu et que Dieu n'est rien de ce qui esf par lui, ou en d'autres termes, que tous les êtres sont par lui et même en lui, et que, par cela même, il n'est point l'un d'eux.

Le naturalisme et l'anthropomorphisme méconnaissent la radicale et essentielle distinction qui existe entre ce qui est fait et ce qui est par soi. Malebranche la rappelle énergiquement. Ils sou-

mettent Dieu aux conditions d'existence de la créature. Malebranche établit que celui qui est le principe et la raison des créatures est précisément en dehors de ces conditions, ce qui constitue pour cet être à la fois singulier et universel une existence supérieure à toute autre, vraiment souveraine, très-réelle, et même, si l'on veut, la seule ( tout à fait réelle, en ce sens qu'il n'y en a pi tre qui soit absolue, originale, indépendante comme celle-là. Mais combien dans ces cl délicates et si peu connues les plus séduisan mules ne sont-elles pas à craindre! Alors < écartent un péril, elles en font nattre un aut peler Dieu l'Être universel, dire qu'il est un tes choses, c'est parler un langage hardi qv soin d'explications, d'éclaircissements, de co taires; et quand, d'ailleurs, le système ôta créatures toute réalité propre avec toute t véritable, expose l'esprit à les confondre ave< infini à force d'exagérer la différence qui les lingue, alors ces sortes d'expressions devi tout à fait dangereuses. Dieu est un et tout( ses : quoi donc ! L'être des choses, est-ce don de Dieu même, et la substance infinie est-elli que substance? D'un autre côté, dire que E l'Être indéterminé, c'est laisser la suprëmi tence dans le vague, et cela ne vaut rien. La de Dieu est mystérieuse, et doit toujours l'êti

ne doit pas être vague. Si nous croyons pouvoir embrasser Dieu dans notre pensée finie et le faire tenir dans une formule, nous nous trompons grossièrement. Mais est-ce une raison pour n'avoir aucune pensée distincte dans l'esprit quand nous voulons parler de Dieu d'une manière digne de lui? Songeons-y : dire qu'il est l'être tout court, ce n'est rien dire, si par être on n'entend pas l'être parfait ; et dès qu'on parle de perfection, on sort de l'indétermination absolue, on énonce quelque chose de positif.

Malebranche le sait bien, et c'est pour cela qu'il dit sur les attributs divins des choses nettes et précises. Néanmoins, quand il parle en métaphysicien pur, il en revient toujours à l'être indéterminé ; et il semble alors qu'à ses yeux Dieu soit indéterminé,

par cela même qu'il est parfait, oii parfait, en cela même qu'il est indéterminé. N'est-ce pas ici encore la notion d'activité qui fait défaut à notre philosophe? Si en prononçant ces mots: < l'Être » ou < l'Être infini, » il entendait ce qui agit, et ce qui agit de soi et par soi et sans limite aucune, le fantôme insaisissable de la substance indéterminée, ce reste de matérialisme abstrait qui l'obsède, disparaîtrait pour toujours.

Au lieu d'être partagé entre deux tendances contraires, l'une qui le porte à donner à Dieu toutes les perfections positives, sans lesquelles Dieu n'est

plus rien pour la morale et la religion, l'autre qui le pousse à ne laisser en Dieu que l'existence nue, de peur de ravaler la perfection infiniment parfaite en la déterminant, il comprendrait que < 1' *-'■'■ suprême ',> comme dit Leibnitz, est esprit, l'est nécessairement et excellemment; que, s rétait pas, il ne serait plus l'être par soi. Lt esprit, en effet, ne désigne pas comme le me tièrë quelque chose de resserré et d'imparfait ; notion de l'esprit n'est point négative, elle esi positive. Pour l'appliquer à Dieu, il n'y a pas ■ finer, il n'y a qu'à suivre le sens le plus natui faut un détour pour découvrir en Dieu qu chose de positif qui réponde à l'étendue ; il n qu'aller tout droit pour dire que Dieu est espi en voici la raison :

Une chose est essentiellement dépendant qu'elle a d'intelligible ou d'aimable ne vtei d'elle : elle ne le connaît même pas, son et pour elle comme s'il n'était pas, et, obéissant lois que non-seulement elle n'a pas faites, qu'elle ignore, elle se développe sans avoir conscience, ni la direction de ce développ forcé. Celui qui la connaît, et qui la connai peut en disposer, celui-là lui est de beaucoup rieur ; et elle dépend de lui de toutes les mar

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