SaiDlPmil, Ev. aux Rom., ti
der de donner pour des dogmes de foi des opinions ou même des imaginations particulières, propres à inspirer aux âmes soit d'excessives terreurs, soit une trompeuse sécurité. Mais ce qu'il est bon de savoir, c'est que sur tous ces points les théologiens les plus illustres et les plus autorisés émettent ou permettent, soutiennent ou défendent d'admirables conjectures pleines d'élévation, très-propres à sauvegarder la justice de Dieu, et môme très-miséricordieuses. Qu'on n'en parle pas à tout propos dans des exhortations toutes morales, destinées à exciter le zèle des chrétiens : cela se conçoit. Mais n'en rien dire dans une exposition philosophique où le péché originel et l'Incarnation servent d'explication au dessein universel de la Providence, c'est ce qu'on ne comprendrait pas, si l'on ne savait l'influence exercée au XVII® siècle par le jansénisme, même sur les esprits qui n'en acceptaient pas les propositions expressément condamnées.
C'est cette étroitesse et cette dureté de l'esprit janséniste que je retrouve partout dans les conceptions théologiques de Malebr anche. La grâce, cette chose si excellente qui a un si beau nom, si doux, si attrayant, prend ici, par moments, je ne sais quoi de dur, et pendant qu'on me fait admirer avec quelle sagesse Dieu la dispense, je ne puis m'empêcher de remarquer dans cette sage distribution une parcimonie mesquine qui me semble iûdi-
gne de la suprême Bonté. VÉglise , dans laquelle j'aime à distinguer avec les théologiens l'âme et le corps, en sorte que je lui puis donner de vastes proportions dans l'espace et dans le temps, l'Église m'est ici présentée comme une assemblée très-restreinte où n'entre qu'une portion infiniment petite de l'humanité. Le Ciel y où je me plais à considérer la surabondance de la divine bonté, est ici extrêmement resserré par une sagesse que je ne m'explique guère, et quoique assurément une récompense si disproportionnée avec nos mérites soit une pure grâce*, je m'étonne que Dieu semble mettre sa gloire à être avare de ce grand don. Le Purgatoire, admirable invention de la justice et de la miséricorde saintement conciliées, semble ici ne tenir aucune place dans le système des choses: on nous dit bien que la crainte salutaire de ces peines terribles doit nous inspirer des sentiments de pénitence, on ne nous montre pas quelle carrière immense ce lieu d'expiation ouvre à la bonté du Créateur, qui là, par mille moyens à nous inconnus, peut purifier tant d'âmes si tard et si imparfaitement changées ici-bas, et poursuivre avec une infaillible sûreté l'œuvre du salut commencée dans les angoisses de la mort. Non : de tout cela on
1. Une récompense est due à la vertu : cela, c'est justice*, meus le ciel que Jésus-Christ nous prometj dépasse nos mérites, connue nous Tavons déjà remarqué, p. 444, n. 1.
ne dit rien ; on aime mieux nous montrer sans cesse Y en fer ^ regorgeant des victimes du péché; et tandis que certains théologiens veulent que la miséricorde, conservant jusqu'au bout ses droits divins, s'exerce dans Tenfer même pour y adoucir quelque peu les peines éternelles, on semble se complaire dans le spectacle de ces tourments effroyables, et l'on y précipite avec un calme étrange, au nom de la sagesse souveraine, la plus grande partie de l'humanité.
Mais de la terre elle-même on fait un lieu de supplice: on prétend que le genre humain, qui l'arrose de sueurs et de larmes, la traverse sous le coup d'une absolue malédiction. On regarde la concupiscence et l'orgueil comme les uniques ressorts de la société, et l'on ne voit dans l'histoire du monde qu'un perpétuel conflit de passions mesquines ou terribles. Les hommes alors sont comme une troupe de condamnés à mort, s'agitant dans un sombre cachot, et attendant leur tour. Quelques-uns, acceptant avec humilité par la grâce de Jésus-Christ ce sort si triste, se préparent pour l'autre vie la délivrance et l'éternelle félicité. Tout le reste se perd.
1 . Je sais que dans la langue théologique le mot enfer désignant la privation de la vision béatilHiue ou de la Mie face à face de Dieu, on peut dire que l'enfant mort sans baptême, par exemple, est en enfer, i>ien qu'on admette qu'il jouit d'un certain bonheur naturel. Mais précisément je reproche à Malebranche do ne faire jamais ces distinctions, et l'enfer qu'il prodigue est toujours ou semble toujours être pour lui un lieu d'épouvantables supplices.
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Vaoitô, folie, mîsôre, crime, voilà c« monde. Est-ce bien là l'œuvre de Dieu ? Est-ce ià le sens des choses ? Ah! que nous aimons bien mieux considérer l'histoire tout entière comme l'éducation de l'humanité sortant peu à peu de l'enfance et marchant vers la virilité. Et il nous semble qu'elle est encore dans sajeunesse. Nous la regardons comme un seul homme qui va, sous l'œil de Dieu, avec le secours de Dieu, grandissant toujours à travers bien des épreuves: souvent vaincu, il s'arrête et recule, mais il se relève, recommence le combat, et il avance. Ou bien, ce qui est plus exact, nous regardons l'humanité comme une grande famille dont les membres dispersés tendent à se rapprocher: les dissensions sont nombreuses et terribles ; mais du moins dans ces querelles, les caractères se trempent; et puis les plus avancés travaillent à l'éducation de ceux qui sont arriérés, et peu à peu la lumière gagne, apportant avec elle la justice et la paix. En définitive, c'est la vérité qui est la reine du monde ; et c'est à établir son empire par les libres efforts des hommes que tout concourt. Les indi dus qui travaillent à ce grand ouvrage disparaisse et reçoivent ailleurs leur salaire. Mais en6n la ce quête du monde avance, et le règne de la vér s'étend e( s'affermit. Or, le règne de la vérité, c'i le règne de Dieu; et dans ce monde où Jésus-Chr a paru, Dieu ne règne que par Jésus-Christ. To
ce qui est lumière est bon, et vient de Dieu, et va à Dieu : la science est bonne, la philosophie est bonne. Tout ce qui est force morale ou esprit est bon aussi, et vient de Dieu, et va à Dieu : l'industrie qui dompte la matière est bonne, l'art qui la transfigure est bon, les institutions sociales quand elles sont pénétrées de justice sont bonnes, l'autorité légitime et la liberté réglée sont bonnes. Oui, dans toutes ces choses humaines il y a un rayon divin; aucune d'elles ne mérite notre mépris ou notre indifférence; par elles toutes le règne de Dieu, vérité et bien, se propage et se consolide. Mais rien ici-bas n'a son achèvement, rien ici-bas n'a toute sa force et sa vigueur, rien n'a vraiment son intégrité naturelle et son entière efficace, si Jésus-Christ ne s'en mêle. C'est que notre état n'est pas celui de la pure nature, et notre monde est un monde réparé par THomme- Dieu. Ne croyons donc pas que les choses aient rien à perdre à être rattachées par de solides liens, visibles ou cachés, à Jésus-Christ lui-même. Cela au contraire les relève, et leur rend toute leur vertu. C'est à Jésus-Christ de régner. Qu'il s'avance donc à travers l'humanité, resplendissant de beauté et de grâce, qu'on admire sa démarche ravissante, et qu'il règne. Specie tua et pulchritudine tua iniende y prospère procède y et régnai Mais encore une fois qu'on