Rech. de la Vér., Uv. I, ch. i, 1. — • Liv. V, ch. i
imaginations. Comment donc l'intelligible devientil sensible ?
D'abord les corps n'agissent pas sur notre esprit. Il faudrait pour cela qu'ils fussent d'une nature plus excellente que la nôtre, doués d'une puissance toute divine, ce qui est monstrueux et horrible à penser. Toutes les qualités sensibles que nous leur attribuons sont de pures modifications de notre esprit. Ni la lumière, ni les couleurs, ni la chaleur, ni la douceur, ni l'amertume n'appartiennent aux corps ni ne sont dans les corps. Ces choses sont en nous. Il faut juger des ouvrages de Dieu par les idées qui représentent ces ouvrages et sur lesquelles ils ont été formés. Or, si l'on consulte les idées qui éclairent et non les sentiments qui touchent, on comprend que les corps n'ont point d'autres qualités que celles qui résultent de leurs figures, ni d'autre action que leurs mouvements divers; on voit que les corps ne sont que l'étendue capable de mouvement et de diverses figures, on se convainc qu'ils n'ont rien de semblable aux sentiments que nous avons.
Voilà donc toutes les qualités sensibles enlevées aux corps, et du même coup toute communication réelle rompue entre les corps et l'âme. Non-seulement le sentiment ne nous instruit pas de l'essence des choses, mais il ne nous met en aucune façon en relation avec elles ; il n'est point le résultat d'une
'action qu'elles exerceraient sur nous. Ces suppositions sont autant de chimères qu'il faut rejeter. Les sens nous avertissent par des sentiments prévenants de ce qui regarde le bien du corps. C'est là tout leur office : faux témoins, par rapport à la vérité, moni* teurs fidèles par rapport à la conservation et à la commodité de la vie, ils nous donnent des preuves courtes, vives, sûres, mais confuses du rapport que les objets ont à notre corps selon les dispositions où il est actuellement. Ils ne nous font pas apercevoir les objets eux-mêmes. Si toutes les qualités que nous prêtons aux corps ne sont que nos propres modalités, est-ce donc à dire que l'âme se modifie elle-même quand elle sent? Mais elle subit ces modifications et ne les fait pas. Ces sentiments sont en elle; mais elle n'en est nullement la cause. C'est Dieu même qui touche l'âme par le sentiment, comme c'est lui qui l'éclairé par l'idée. L'étendue intelligible infinie est toujours présente à notre esprit : si nous la considérons en elle-même avec attention, nous connaissons; si une partie déterminée de cette étendue touche sensiblement notre âme et la modifie par le sentiment de quelque couleur ^ nous sentons ou nous imaginons. « Ainsi l'étendue intelligible, diversement appliquée à notre esprit, peut nous donner toutes les idées que nous avons des figures mathématiques (exemple de connaissance pure), comme aussi de tous les objets que nous ad-
mirons dans l'univers (exemple de connaissance sensible), et enfin de tout ce que notre imagination nous représente, car de même que l'on peut par Faction du ciseau former d'un bloc de marbre toutes sortes de figures, Dieu peut nous représenter tous les êtres matériels' par les diverses applications de l'étendue intelligible à notre esprits > La douleur et toutes les autres qualités qui font sentir à l'âme l'étendue, ne sont point étendues etles^ mêmes. C'est toujours c l'idée ou l'archétype des eorps qui touche l'âme lorsqu'elle voit ou qu'dle smt les qualités sensibles comme répandues dans les corps. » « C'est l'idée ou l'archétype des corps qui nous affecté diversement. Je veux dire que c'est la substance intelligible de la raison qui agit dans notre esprit par son efficace toute-puissante et qui le touche et le modifie de couleur, de saveur, de douleur, par ce qu'il y a en elle qui représente les eorps *. ï> Et c'est pour cela que nous pouvons apprendre quelques vérités évidentes par le témoignage des sens. L'étendue intelligible est là présente : l'idée est jointe au sentiment. Ce n'est pas le sentiment, pure modalité de l'âme, qui nous apprend quelque chose par lui-même ; c'est l'idée, et cette idée, quoique jointe à la couleur ou à la douleur, sentiments qui la rendent sensible, n'est point