‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 119 sur 237 · DIEU, BIEN SOUVERAIN ET MOTEUR DES ESPRITS · texte numérisé non relu

DIEU, BIEN SOUVERAIN ET MOTEUR DES ESPRITS

La volonté et la liberté. — Les inclinations et les passions. — Le plaisir, le péché et la grâce. — > Dieu, objet, principe, modèle et fin de l'amour.

Dieu est à la fois le principe et la cause, le modèle et la fin de toute intelligence créée : nous connaissons en lui et par lui, comme lui et pour lui; et à vrai dire, nous ne connaissons que lui seul. Ce qui est vrai de l'intelligence est vrai aussi de la volonté*. L'iatelligence consiste à connaître, la volonté à aimer. Or, le principe et la cause, le modèle et la fin de notre amour, c'est Dieu ; nous aimous en lui et par lui, comme lui et pour lui, et : dans le fond nous n'aimons que lui seul ^.

1. Rech, de la vér,, liv. V, ch. v. « Voir comme Dieu voit, aimer comme Dieu aime. »

2. Les principaux textes relatifs à la volonté et à Tamour se trouvent dans les ouvrages suivants : Rech. de la vér», liv. I, ch. i, ii, m ; liv. IV, ch. 1, II, IX ; liv. V, ch. i, ii, v. Éclaire. 1 et II. -^ Entret.

En effet, Dieu infiniment parfait s'aime infiniment lui-même ; et comme il voit ses perfections inégalement participables par une multitude de créatures, non-seulement il aime ses perfections en elles-mêmes et prises absolument, mais ces êtres intelligibles qu'il voit, il les aime selon le degré de perfection qu'il aperçoit en eux, c'est-à-dire suivant qu'ils ressemblent plus ou moins à la perfection divine, qu'ils l'expriment et l'imitent d'une façon plus ou moins approchante. Ainsi, Dieu s'aime invinciblement lui-même, et en lui, toutes choses selon le rapport qu'elles ont à lui. Et cet amour divin, amour nécessaire et parfait, est conforme à l'ordre immuable des perfections divines, à la loi éternelle de la vérité et de la justice. Enfin, dans cet amour parfait. Dieu trouve une joie parfaite. Être infini et perfection souveraine, il est le bien, et il^ne se peut pas qu'étant ie bien et s'aimant, il ne jouisse pas de lui-même : la perfection connue et aimée produit la souveraine félicité.

Maintenant, que Dieu fasse un esprit, c'est-àdire un être capable de connaître et d'aimer. Pour qui Dieu fera-t-il cet esprit ? Pour qui lui donnera-

métaph., passim el spécialement vu, 16, et viit. — Médit, chrél. passim ; mais surtout m et iv sur l'ordre ; vi, sur la puissance que les hommes ont de vouloir ou d'aimer le bien; x, sur le plaisir; xiv, sur la grâce de sentiment. - Traité de morale, passim, surtout I, ch. i. — Traité de la nature el de la grâce, spécialement Disc. II, part, ra, et Disc. III part, i, sur la liberté. — Traité de l'amour de Dieu.

t-il la capacité de connaître et d'aimer? Si Dieu est à soi-même sa propre fin, il ne se peut pas qu'il propose aux êtres créés par lui une fin différente. il doit les faire pour lui-même, il doit les faire capables de connaissance et d'amour, pour être connu et aimé d'eux. C'est lui seul qu'ils doivent connaître, lui seul qu'ils doivent aimer. Et cela, remarquons-le bien, d'une double manière : d'abord par l'institution même de leur nature, et puis par un choix libre ; car, étant des esprits, il faut qu'ils s'attachent librement à celui qui est seul leur principe et leur fin, et que parla ils méritent la félicité. Mais n'anticipons pas. Comprenons bien d'abord que par l'institution même de leur nature, sans aucun choix de leur part, les esprits créés aiment invinciblement Dieu, et aiment en lui et par lui tout ce qu'ils aiment d'autre. De même que toute connaissance s'explique par la présence en nous et la vision de l'être indéterminé, et que les connaissances particulières sont des limitations de cette vaste idée de l'être, de même tout amour a son origine dans le mouvement même qui nous porte vers le bien indéterminé, et tous nos amours particuliers sont des déterminations actuelles de cette impression première. Nous allons, par un mouvement naturel, invincible, incessant, vers le bien en général : or, dès que l'esprit nous représente un certain bien particulier, ce bien qui nous apparaît

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dans la lumière de l'idée, nous l'aimons, et, l'aimant, nous en jouissons. La vérité pure nouséclaire, mais le bien nous touche : quand l'esprit nous représente une chose comme un bien, nous découvrons dans cette chose déclarée bonne une certaine beauté, qui nous attire et nous charme; nous sommes donc heureux, et cette chose nous apparaît comme la cause de notre perfection et de notre félicité. Considérons l'âme telle qu'elle doit être. Elle voit clairement que Dieu seul est son bien, comme seul il est sa lumière. Dieu se montrant à elle, non-seulement elle le connaît, mais elle l'aime. Elle suit sans y faire obstacle cette impression naturelle qui la porte vers Dieu ; et comme ce mouvement part de Dieu, il va jusqu'à Dieu, tout droit, sans que rien le détourne, et l'âme y cédant sans contrainte et le laissant se terminer à Dieu comme en sa fin naturelle et seule légitime, goûte le bien qu'elle aime, et trouve dans cet amour une joie solide, durable et délicieuse. Présentez à cette âme un bien particulier : elle verra clairement deux choses : la première, c'est que ce bien est une limitation du bien indéterminé ; la seconde, c'est que ce bien mérite d'être aimé selon la mesure où il participe au bien en général. Aussi, que fera cette âme? Elle déterminera à ce bien particulier le mouvement qu'elle a reçu vers le bien indéterminé, mais elle n'arrêtera pas ce mouvement à ce bien

particulier : elle lui donnera l'amour qu'il mérite, dans la mesure que l'ordre exige, et puis elle passera outre ; et, reconnaissant que ce bien n'est bien que par sa participation à Dieu même, à l'occasion de ce bien, elle pensera à Dieu qui en est le principe, elle laissera le mouvement du cœur aller jusqu'à Dieu, et elle reconnaîtra d'une part que rien, en dehors d'elle comme en elle-même, n'est bon que par Dieu, d'autre part que Dieu seul la touche et la réjouit. Ainsi, de même que rien n'est vrai et intelligible qu'en Dieu et par Dieu, de même rien n'est bon et aimable qu'en Dieu et par Dieu, et comme l'unique principe de l'intelligibilité et de l'intelligence est l'être parfait, ce même être parfait est le principe de l'amabilité et de l'amour ; enfin, comme c'est lui qui opère dans les âmes le connaître^ c'est encore lui qui y opère le vouloir et V aimer, si je puis parler ainsi, et tout amour produisant de la joie, Dieu, cause de l'amour, est aussi la cause de la joie, et par là l'unique auteur de notre félicité.

Qu'est-ce donc que la volonté? c'est l'impression ou le mouvement naturel qui nous pousse vers le bien indéterminé. Cette impression ne contraint pas, mais elle nécessite : dans l'inclination naturelle, il n'y a donc pas de place pour la liberté d'indifférence ; nous ne sommes pas libres d'aimer ou de n'aimer pas le bien en général, nous ne sommes

pas libres de désirer ou de ne désirer pas d'être heureux. Mais les biens particuliers nous laissent libres : quand notre entendement nous représente comme bon tel ou tel objet particulier, nous pouvons retenir notre amour, penser à d'autres choses et aimer d'autres biens, ou encore considérer cet objet particulier, voir dans quelle mesure il est aimable, l'aimer selon Tordre, après l'avoir comparé à d'autres objets, et ainsi, au lieu de terminer à lui notre amour, aller jusqu'au bien universel et souverain qui renferme en soi tous les autres biens, de même qu'étant l'être universel et souverain, il renferme en soi tous les êtres. A l'égard donc desbiens particuliers nous sommes libres ; non-seulement ils ne contraignent pas notre amour, mais ils ne le nécessitent pas, et à cause de cela nous devenons capables d'aimer d'un amour libre Dieu même vers qui nous pousse la nécessité de notre nature. En effet, si Dieu se montrait à nous dans toute sa splendeur, il effacerait tous les biens particuliers, et nécessairement notre amour irait à lui sans pouvoir se détourner ailleurs : ravis et charmés, nous n'aimerions que lui seul. Mais Dieu en cette vie ne nous apparaît point avec cet éclat. Les biens particuliers venant à nous toucher, nous pouvons les comparera Dieu, les estimer leur prix dans cette lumière, les sacrifier à Dieu, et par là déterminer librement vers Dieu notre mouvement

vers le bien, puisque nous ne l'arrêtons pas dans la créature : toujours dépendants de Dieu dans ce pouvoir même, puisque ne faisant rien de positif, nous n'avons qu'à ne pas entraver le mouvement naturel qui vient de Dieu et va à Dieu ; libres cependant, puisque ce mouvement pouvait se détourner vers quelque bien particulier, s'y arrêter, et qu'en suspendant notre jugement et notre amour, nous avons empêché cet arrêt et laissé le mouvement se terminer en Dieu. Voilà donc comment notre amour pour l'auteur de tout bien peut être libre et méritoire.

On voit aussi par là quel lien étroit il y a entre l'entendement et la volonté, et comment la lumière de ridée déterminant le mouvement de la volonté, nous ne serions pas libres si nous n'étions pas capables de porter l'entendement vers tels ou tels objets. La liberté du jugement fait la liberté de l'amour.

Il est à remarquer que, si les choses que l'esprit nous représente comme vraies nous apparaissent quelquefois avec une évidence telle qu'en y consentant nous ne sommes pas libres d'une liberté d'indifférence, celles qu'il nous représente comme bonnes ne se montrent pas dans une aussi grande lumière; nous pouvons toujours trouver quelque raison de douter que nous les devions aimera De

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