Reckerehe de la véritéy liv. I, ch. ii
cette liberté où nous sommes à l'égard des biens particuliers en tant que notre esprit nous les représente, découle notre liberté à leur égard en tant qu'ils sollicitent notre amour. Toutes les fois que nous pouvons suspendre notre jugement, nous pouvons suspendre notre amour. Pour ne pas aimer une chose qui semble bonnç, il faut penser à d'autres choses afin de détourner ailleurs le mou-^ vementde la volonté; pour aimer selon l'ordre, il faut voir les rapports vrais qui sont entre les choses; pour sacrifier à Dieu les biens particuliers et ainsi aimer Dieu d'un amour libre et méritoire, il faut voir que Dieu vaut infiniment mieux que toutes les créatures ensemble, connaître l'excellence de cette nature parfaite et en juger bien. Donc, si nous sommes libres dans nos amours, c'est que nous le sommes dans nos jugements; si nous pouvons déterminer à tel ou tel bien le mouvement de la volonté, c'est que nous pouvons consentir ou non aux représentations de l'entendement et porter notre esprit vers tel ou tel objet. Et comment le pouvons* nous? Par notre union à Dieu, être universel en qui sont tous les biens, Étant en Dieu, nous avons sans cesse présents à notre esprit tous les êtres, à notre cœur tous les biens : cette inépuisable abondance fait qu'aucun être particulier ne peut arrêter en lui notre connaissance,^ aucun bien particulier terminer à lui notre amour. Quels que soient les objets
que l'esprit nous représente, « l'âme ne s'en contente pas, parce qu'il n'y a rien qui puisse arrêter le mouvement de l'âme que celui qui le lui imprime. Tout ce que l'esprit se représente comme son bien est fini, et tout ce qui est fini peut détourner pour un moment notre amour, mais il ne peut le fixer*. » Par notre union à Dieu, nous sommes donc libres à l'égard des êtres et des biens particuliers, parce que, en communication incessante avec la source de l'être et du bien, nous pouvons toujours y puiser d'autres pensées qui portent ailleurs notre amour. Sans cette union à Dieu, si par impossible nous pouvions encore penser et aimer, nous serions les esclaves des êtres et des biens particuliers. D'un autre côté, nous l'avons vu, si Dieu nous apparaissait tel qu'il est dans une vive lumière, notre volonté acquiescerait à la vérité totale et évidente, consentirait au bien universel et souverain , sans contrainte, mais invinciblement; et si alors on pouvait dire d'elle qu'elle serait libre d'une parfaite liberté, ce ne serait assurément pas de cette liberté d'indifférence que nous avons en cette vie. Cette liberté d'indifférence, nous savons ce qui la rend possible , et nous pouvons maintenant dire ce qu'elle est : c'est la force qu'a l'esprit de détourner l'impression naturelle vers les objets qui nous plai-