‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 122 sur 237 · Rech, de la vér,, liv. IV, ch. i · texte numérisé non relu

Rech, de la vér,, liv. IV, ch. i

THÉORIE DK LA YOLOrsTÉ. 297

à la conservation de notre être propre, et à la conservation des autres êtres. Nous avons donc trois sortes d'inclinations primitives : l'une pour le bien en général , laquelle est le principe de tous nos mouvements, la seconde pour la conservation de notre être ou de notre bien-être, la troisième pour les autres créatures. Comme ces inclinations ne peuvent rencontrer leur objet sans qu'il y ait en nous quelque amour actuel et un sentiment de plaisir, dans ces inclinations se trouve l'origine de tous nos amours et de tous nos plaisirs. Comme nous sommes libres, et que, tournés vers Dieu naturellement, nous avons la puissance de nous détacher et de nous ^ détourner de lui, nos inclinations ne sont réglées que lorsque nous aimons Dieu de toutes nos forces, et toutes choses pour Dieu par le choix libre de notre volonté ^ Voilà quel est le principe de nos inclinations; voilà quelle en est la fin, et comment elles doivent être réglées.

Or, ce qui ressort évidemment de cette doctrine, c'est que l'unique objet de l'amour est au fond Dieu même. Lui seul est aimable par soi, le reste est aimable en lui et par lui. Il est en conséquence le principe et la cause de l'amour : étant ce que l'on aime, il est aussi ce qui fait qu on aime-y et pour

i. Rech. de la vér.^ liv. IV, ch. i, 4.

2. Rech. de la vér,, liv. IV, ch. i, 4. « C'est Dieu qui fait aimer. ,» Traité de morale^ I, ch. m, 15. « Certainement l'homme ne voit

298 PREMrÊRE PARTIE. —CHAPITRE IV.

ces raisons il doit seul être aimé pour soi, en sorte qu'il est encore la fin dernière de l'amour. Imprimant dans les êtres créés un amour pareil au sien, il est leur modèle et leur règle. Ils aiment comme lui par la nécessité même de leur nature, et ils doivent encore aimer comme lui par un choix libre de leur volonté.' Dans ce choix est la part faîte à la créature dans l'amour ; et ce choix consiste moins à agir positivement qu'à ne pas entraver le mouvement naturel imprimé par Dieu. On ne l'entrave pas en suspendant son consentement à l'égard des faux biens et de l'erreur, et on a ce pouvoir de ne pas s'arrêter aux faux biens et à l'erreur parce qu'on t a du mous^ement pour aller plus loin. » Errer ou pécher c'est s'arrêter avant le temps. C'est cela qui est proprement et uniquement de nous. Les consentements positifs qui tendent au bien ne sont point tant des consentements que des mouvements qui se continuent*.

Ainsi Dieu nous pousse' sans cesse et par une impression invincible vers le bien en général ; Dieu nous représente l'idée d'un bien particulier et nous

que parce que Dieu l'éclairé ; il ne veut que parce que Dieu Tanime ou le fait aimer. »

1. Médît, chrét., vi, 19.— Voir, dans les Réflexions sur la prérnolion physique y les efforts que fait Malebranche pour montrer que l'âme, impuissante physiquement à se donner aucune modalité, dépourvue de toute efficace, n'ayant de modifications que celles que Dieu produit en elle, est cependant la cause immédiate et directe de ses déterminations morales et de ses actes libres.

en donne le sentiment; Dieu nous porte vers ce bien particulier. Mais ce dernier mouvement n'est pas invincible : si nous nous reposons dans ce bien particulier, c'est que nous ne le considérons pas assez pour voir qu'il ne renferme pas tout bien et ne mérite pas d'arrêter notre amour. Or, avertis par les reproches secrets de la conscience, sinon éclairés par la lumière de la raison, nous pouvons voir que ce bien ne renferme pas en soi tous les biens, et cela à cause de notre union au bien universel, qui nous permet de vouloir penser à d'autres biens, et, y pensant, de les aimera Ainsi tout ce qu'il y a de réel et de positif dans l'amour est de Dieu : le pécheur ne fait rien, car le péché n'est rien.

Comment, la volonté ainsi entendue, peut-on expliquer les passions? De la même manière que Ton explique les sens et l'imagination, bien que l'entendement soit essentiellement uni à Dieu.

On appelle sens ou imagination l'esprit, lorsque le corps est cause naturelle ou occasionnelle de ses pensées ; et on l'appelle entendement lorsqu'il agit par lui-même, ou plutôt lorsque Dieu agit en lui, et que sa lumière l'éclairé en plusieurs façons différentes, sans aucun rapport nécessaire à ce qui se passe dans le corps.

De même, la volonté, prise en soi, n'est autre chose que l'impression de la nature qui nous porte

Page 1