‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 125 sur 237 · Recherche de la vérité ^ liv. V, ch. i, et /«"^ Éclaire · texte numérisé non relu

Recherche de la vérité ^ liv. V, ch. i, et /«"^ Éclaire

plaisir sensible causé en nous par l'action de Dieu, nous fait attribuer aux choses qui nous paraissent bonnes, la puissance de nous rendre heureux. Cette double erreur nous conduit à une véritable idolâtrie : douée du pouvoir d'agir sur nous et de contribuer à notre félicité, la substance corporelle est à nos yeux une sorte de divinité, et nous lui donnons notre amour. Séduits par ces plaisirs sensibles si vifs, oubliant que Dieu est l'unique cause de tout plaisir, nous devenons indifférents à la beauté de la vérité et du bien véritable ; nous ne pensons plus qu'aux corps, nous n'aimons plus que les corps. Eclairés de la divine lumière, touchés par l'efficace divine, mus par le divin amour, nous abusons de Dieu même, et nous faisons servir son action à notre injustice. L'union de l'âme au corps, singulièrement augmentée aux dépens de l'union avec Dieu, voilà ce qui cause nos erreurs et nos misères ^ Cette union médiate avec la matière nous fait oublier l'union immédiate avec notre auteur, sans laquelle nous ne penserions pas, nous ne sentirions pas, nous n'aimerions pas, sans laquelle nous ne serions pas. Les plaisirs prévenants dont le corps est l'occasion, nous aveuglent et nous asservissent. Nous n'avons plus une vue claire et distincte des choses et de leur vraie nature ; nous ne sommes plus à l'égard des biens particuliers dans

l. Voir la.' Pré face de la Recherche âe la vérité.

cet équilibre où consiste la liberté. A peine le bien sensible s'est-il présenté à notre esprit et a-t-il ému notre cœur, trompés et emportés par l'apparence, nous consentons, ou plutôt nous cédons. C'est « aimer par mstinct » que d'aimer avant de voir clairement qu'une chose est bonne ; c'est avoir le plaisir actuel uniquement pour principe et pour motif*. Alors nos inclinations sont corrompues par le péché, corrompues, non pas détruites. « Tous les pécheurs tendent à Dieu par l'impression qu'ils reçoivent de Dieu, quoiqu'ils s'en éloignent par l'erreur et l'égarement de leur esprit. Ils aiment bien, car on ne peut jamais mal aimer, puisque c'est Dieu qui fait aimer ^, mais ils aiment de mauvaises choses; mauvaises seulement, parce que Dieu, qui donne même aux pêcheurs le • pouvoir d'aimer, leur défend de les aimer, à cause que depuis le péché elles les détournent de son amour ; car les hommes, s'imaginant que les créatures causent en eux le plaisir qu'ils sentent à leur occasion, se portent avec fureur vers les corps, et tombent dans un entier oubli de Dieu, qui ne paraît point à leurs yeux ^. »

t. Médit, chrét,, xiv, 5.

2. La même chose est dite avec beaucoup de force dans la Mch raUf I, ch. m, 15. « Pour aimer le mal, il faut aimer le bien ; car on ne peut aimer le mal que parce qu'on le regarde comme un bien, que par rimpression naturelle qu'on a pour le bien. » Voir encore Convers, chrét.y m.

3. Rech. IV, ch. i, 4. — Voir encore Rech. III, part, ii, oh. vi.

304 ]?REMIÊRE PARTIE. — CHAPITRE lY.

L'amour déréglé du corps renverse donc toute l'économie de notre nature. Etant unis à un corps, il faut bien que nous éprouvions des émotions sensibles, et ces émotions qui nous inclinent à aimer notre corps et tout ce qui peut être utile à sa conservation, ce sont les passions. Le corps venant à prédominer, ces passions qui se produisent à l'occasion du corps, et qui ont son bien pour objet et pour fin, agitent l'esprit d'une manière violente*, et le jettent dans une entière dépendance du corps fait pour servir, et dans une indifférence déplorable pour Dieu, son auteur, sa lumière et son bien, la seule cause de son être, de sa perfection et de sa félicité. C'est là, manifestement, un désordre.

Le péché du premier homme est la cause de ce désordre. Avant la chute, le plaisir et la douleur, au lieu de troubler les idées, de tirer Thomme hors de lui*, d'appliquer l'âme tout entière aux besoins du corps ^, respectant en Adam son innocence et la majesté divine*, l'avertissaient sans le rendre incapable de penser aux vrais biens ^. Maintenant,

1. Rech. V, I. — Jbid. IV, ch. x, 1. « Le plaisir, au lieu de nous attacher à celui qui seul est capable de le causer, nous en détache pour nous unir à ce qui semble faussement le causer : il nous détache de Dieu pour nous unir à une vile créature. »

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