‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 132 sur 237 · Leiire UW. — Édit. Garnier, t. ffl, p · texte numérisé non relu

Leiire UW. — Édit. Garnier, t. ffl, p

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nomène physiologique. Malebranche, par la distinction nette qu'il établit entre Tinclination et la passion, éclaircit tout : la passion est à Tinclination ce que les sens sont à Tentendement; et ces choses, profondément distinctes, sont cependant liées entre elles. L'inclination subsiste indépendamment du corps; mais, dans une âme unie à un corps, elle donne naissance aux passions, et les sentiments les plus purs et les plus intellectuels ne vont pas sans quelque émotion sensible qui s'y mêle.

Enfin, Descartes pose avec raison le libre arbitre comme un fait incontestable; mais il n'établit pas de lien entre la détermination libre et l'amour, et la source même d'où sortent tous les. amours et toutes les passions lui échappe. Malebranche nous montre la volonté créée faite à l'image de la volonté ' divine, ayant même principe et même fin, consistant en une impression continuelle de l'amour divin sur l'âme, ou un mouvement donné de Dieu vers le bien en général, c'est-à-dire au fond vers Dieu même.

C'est ce que Platon entrevoyait quand il disait qu'en toute chose l'âme poursuit le bien, qu'elle est incapable d'aimer le mal pour le mal, mais que dans le choix du mal même elle est séduite par l'apparence du bien, en sorte que, d'une certaine manière, nul ne fait le mal de plein gré.

C'est ce qu'Aristote disait lui aussi quand ilexpli-

quait la volonté par l'attrait du désirable et concevait l'âme intelligente comme suspendue au bien souverain, et y aspirant par une continuelle et irrésistible aspiration.

C'est ce que saint Augustin exprimait d'une manière à la fois précise et vive, montrant dans l'amour la racine de la volonté, et dans le bien l'objet de l'amour, et en Dieu le principe de tout bien, le bien lui-même dont la notion est imprimée en nous S qui est présent au plus intime de notre être, sève vivifiante de l'âme, source de lumière et de joie \ beauté souverainement aimable qui rend belle toute belle chose, que l'on aime en toute chose aimable, que l'on poursuit jusque dans les égarements du cœur, mais qu'il faut aimer pour elle-même d'un amour éclairé, ardent, fort, pour trouver en elle la vie pleine et le repos véritable ^.

C'est enfin ce que saint Thomas enseignait, distinguant sous le nom de volonté de nature et de volonté formelle, d'une part ce désir inné et instinctif du bien qui n'est autre chose que l'impulsion divine, principe de la volonté, et d'autre part le

1. De Trinit,, lib. YIII, cap. m. « Nobis impressa notio ipsius boni. M

2. De miMtca, VI, ch. xiii, 40. « Vegetari Dei praesentia. » — /n Joan. tractatus, xxiii, 5. a Ânimam humanam et mentem rationalem non vegetari, non illuminari, non beatiûcari, nisi ab ipsa substantia Dei. »— Voir encore Confess,, lib. X, cap. xrv.

3. Confess.j lib. X, cap. xxix. « Irrequietum est cor nostrum donec requiescat in te, Deus. »

choix éclairé qui est l'œuvre de la volonté en acte, du libre arbitre ^ .

Malebranche, avec les plus grands philosophes, cherche donc dans l'amour l'origine même de notre faculté de vouloir, et explique l'amour par uue incessante impulsion du souverain bien qui est Dieu. Puis il montre la liberté apparaissant dans le consentement et dans le choix, là liberté nettement distinguée de l'entendement et de l'inclination, mais qui n'existerait point sans la connaissance et sans l'amour. L'amour éclairé et libre, voilà le fruit commun de toutes nos facultés se déployant harmonieusement et selon leur fin.

C'est ainsi que Malebranche corrige et complète Descartes par saint Augustin. Et, chose remarquable, dans cette belle théorie de l'aniour et de la volonté, il se garde des excès des néo-platoniciens et des quiétistes où quelques-unes de ses opinions semblaient l'entraîner. Il parle souvent du bien indéterminé, du bien en général qui est Dieu même, et il réduit presque à rien la part de la créature, tout en déclarant libre la volonté. S'il fût venu dire avec Plotin que pour s'unir au bien il faut sortir de soi-même par l'extase, et se perdre et s'abîmer dans le divin objet de l'amour, s'il eût dit avec le Fénelon des Maximes des saints ^ que passant au-dessus

1. Summa theolog., P, JI", q. vni, art. 1 ; q. x, art. l et 4; q. xiii, art. 1 et 6.

de tout ce qui est sensible et distinct, compréhensible et limité, Tâme ne doit s'arrêter qu'à l'idée purement intellectuelle et abstraite de l'être qui est sans bornes et sans restriction, et une fois là, s'oublier complètement elle-même, se perdre, s'anéantir, eût-il fait autre chose, ce semble, que de tirer les conséquences naturelles de ses doctrines ? Et si nous ouvrons le Traité de V amour de Dieu, n'y lisons-nous pas, en effet, que dans le ciel notre union avec Dieu étant très-étroite, < notre transformation, pour ainsi parler, sera parfaite, » que l'âme « s'oubliera elle-même, » qu'elle « s'anéantira » (les mots sont textuels); et plus loin : « qu'on s'anéantit, qu'on se perd, qu'on se transforme dans l'objet aimé ? » et enfin , « qu'on ne peut concevoir une transformation plus parfaite, un amour plus pur ou avec moins de retour sur soi que celui des saints, eux qui connaissent clairement leur vide et l'impuissance de leur nature, et qui savent bien qu'ils ne sont à eux-mêmes ni leur lumière, ni leur vie, ni leur béatitude, mais une pure capacité du souverain bien. » Or, malgré toutes les apparences, Malebranche n'admet rien qui ressemble à l'extase de Plotin , ou au renoncement chimérique des quiétistes, et dans les textes mêmes où se trouvent les fortes expressions que nous avons rapportées, il se propose de montrer et il montre que, bien que la nature de l'amour soit d'occuper si fort

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de l'objet aimé qu'on s'oublie soi-même d'une certaine manière (ce qui est vrai), néanmoins, on ne peut pas s'empêcher de trouver son plaisir dans ce qu'on aime, on ne paraît précisément s'oublier que parce qu'on trouve son bonheur dans la jouissance de ce qu'on aime, et ainsi l'amour le plus ardent et le plus pur ne détruit pas le sentiment de notre personnalité. D'un autre côté, Malebranche n'entend jamais l'amour d'une façon qui en exclue la connaissance ; il ne croit pas que la méditation le puisse troubler ou corrompre; il n'aurait jamais écrit ces mots de Plotin : « Dans la contemplation, œuvre de l'intelligence, l'âme est encore prudente et raisonnable ; mais le bien est comme un nectar qui l'enivre de l'ivresse de l'amour. Et mieux vaut pour l'âme être en une telle ivresse que de demeurer plus sage^ » Il n'aurait pas dit non plus avec les quiétistes que l'oraison parfaite est celle qui n'est pas aperçue de celui qui la fait. Pour lui, il n'y a rien de plus excellent que la sagesse, rien « de plus sûr que la lumière ; » il veut être rempli du bien, le posséder, le goûter, comme il le dit si souvent; mais comment goûter le bien sans le connaître? Aimer véritablement, est-ce donc « aimer d'instinct?» Non, c'est « aimer par raison; » et il n'y a de bons et de beaux que les actes où resplendit la lumière

1. Ennéades, VI, vu, 35. C'est ainsi que traduit M. Ravaisson (Essai sur la métaph.y t. Il, p. 452).

de la raison \ aussi bien qu'il n'y a de solides et paisibles plaisirs < que ceux qui sont éclairés el raisonnables. »

Malebranche a donc su éviter Técueil où l'on pouvait croire qu'il irait se briser. Mais , malgré tant de mérites, sa théorie de la Tolonté nous laisse, comme tout à l'heure sa théorie de la connaissance, inquiets et défiants. Et en effet, le péril conjuré d'un côté reparaît de l'autre. Est-ce que l'action de Dieu ne se substitue point partout à l'activité créée? Si Dieu faisait tout et était tout dans la connaissance, n'est-ce point Dieu encore qui fait tout et qui est tout dans l'amour et la volonté? Et dès lors, s'il est vrai que la liberté reste à l'âme, on se demande si. Dieu faisant tout, ce peut être autre chose qu'un semblant de liberté. Que va devenir la créature dans ce système où nous la voyons peu à peu diminuer, s'eflfacer et s'évanouir ?

1 . G*est une belle expression de saint Thomas, u in quibus lumen rationis resplendet. »(/n episL I ad (7or.,cap. xi, lect. 2.). Malebranche a parlé lui-môme quelque part de Tàme « tout éclatante de la lumière de la raison. y> {Médit, chrél,) ,

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