DIEU, SEULE CAUSE EFFICACE
Impuissance des créatures matérielles et spirituelles. — Dieu, cause imique qui fait tout et qui règle tout. — Les créatures^ causes occasionuelles.
La conclusion naturelle des deux théories que nous venons d'exposer, c'est gue Tètre créé n'a en soi aucune efficace, c'est-à-dire n'est pas véritablement cause.
L'objet intelligible pour se faire voir, l'objet aimable pour se faire aimer et goûter, doivent agir sur l'âme qui Voit, aime et jouit. Ces modifications supposent de la puissance, non pas dans l'âme qui les reçoit, mais bien dans l'objet qui les produit; et la détermination volontaire elle-même consiste moins en un acte positif de l'âme qu'en un mouvement qui se continue. A parler exactement, l'esprit créé n'a que des capacités, et l'activité qui paraît dans la connaissance et dans l'amour, ap-
partient tout entière à l'objet connu et aimé. Or, le seul objet véritable de toute connaissance et de tout amour, c'est Dieu. 11 n'y a donc de puissance véritable ni dans l'âme ni dans les choses. La créature n'a aucune efficace : l'unique vraie cause, c'est Dieu * .
La théorie de la cause est ainsi tout entière dans la théorie de la connaissance et dans celle de la volonté. Lisez les Entretiens métaphysiques. C'est dans le septième Entretien qu'il est ^traité de l'inefficace des causes naturelles ou de l'impuissance des créa-
1. Malebranche revient dans tous ses écrits, et presque à chaque page, sur Timpuissance des créatures, l'efficace divine, et les causes occasionnelles. Mais il traite particulièrement ce sujet dans les endroits suivants :
Recherche de la vérité, liv. VI, part, ii, ch. m. De l'erreur la plus dangereuse de la philosophie des anciens (ce titre est significatif). — X* Éclaircissement (Rép. à la i^ object.) : sur les mots faculté et naivre. — xv« Éclaircissement : touchant l'efficace attribuée aux causes secondes. — Convers, chrét. i et ii. — Médit, chrét, v et vi. Dieu et la seule cause véritable de tout ce qui se fait dans le monde, et Dieu seul fait, comme cause véritable, tout ce que les hommes font comme causes occasionnelles ou naturelles. Dieu fait tout comme cause véritable et comme cause générale. — Remarquer le g 5 de la y/* méditation, où ce qui est établi jusque-là est résumé avec beaucoup de force, et le § 22 où se trouve la conclusion : « Non, Seigneur^ la puissance qui donne l'être et le mouvement aux corps et aux esprits, ne se trouve qu*en vous. Je ne reconnais point d'autre cause véritable que l'efficace de vos volontés. Toutes les créatures sont impuissantes : je ne les crains point ; je ne les aime point. Soyez Tunique objet de mes pensées et la fin générale de tous les mouvements de mon cœur. » — IX. De la puissance de Dieu : on n'a point d'idée claire de la puissance. — xii, 2-9. Devoirs envers Dieu, et raisons de ces devoirs tirées de la souveraineté du Créateur sul* les créatures. — KntreL métaph. iv, 11, et va. De l'inefficace des causes naturelles ou de Timpuissance des créatures. — Réflexions sur la prémotion physique,
tures. Mais les six premiers, que contenaient-ils, implicitement du moins, sinon l'affirmation de ce même principe? Et souvent même Malebranche s'était plu à l'énoncer formellement, comme pour s'animer lui-même et exciter son lecteur par la vue anticipée du terme de ses recherches. La même remarque s'applique aux Méditations chrétiennes. C'est d'ailleurs un procédé ordinaire à Malebranche : nous avons déjà eu occasion de le remarquer. Il n'y a pas dans ses ouvrages de théorie importante qui ne soit ainsi montrée d'avance, et même plusieurs fois, avant que le moment vienne de l'exposer en détails. C'est que tout se tient dans cette philosophie : les théories diverses s'impliquent les unes les autres, et de quelque endroit que l'on parte, la chaîne des déductions se déroule avec la même facilité et la même rigueur. Seulement, tantôt on remonte, tantôt on redescend la série. Prenez le fait de la connaissance : vous ne pouvez pas l'expliquer sans arriver à ce principe que toute connaissance a Dieu pour cause première, en même temps que pour objet immédiat. Prenez le fait de l'amour : l'expliquerez-vous sans admettre un mouvement imprimé par Dieu à la créature, «t la poussant vers le bien qui est Dieu même, en sorte que la cause première en même temps que l'objet de l'amour, c'est encore Dieu? Ainsi, toutes les explications aboutissent à un même principe, et
cela, parce que toutes supposent ce principe. Quand donc on a usé d'un principe dans les théories particulières [qui se sont faites grâce à lui, et qui ont servi à le mettre en lumière, que reste-t-il à faire encore, sinon de l'énoncer sous une forme générale ? Malebranche ayant expliqué la connaissance par la vision en Dieu, l'amour par l'impression de Dieu sur nous^ n'a plus qu'à déclarer que tout ce qui se fait dans l'être créé est une action immédiate de Dieu même. Mais ce principe étant ainsi présenté dans toute sa généralité, les raisons qui l'ont établi doivent également être ramenées à des propositions générales, simples et évidentes ; puis, comme l'expérience semble le contredire, ces apparentes difficultés doivent être dissipées, et alors il faut, à la lumière du principe général, examiner de nouveau les faits, non pour vérifier le principe qui est assuré, mais pour mieux voir que, dans sa féconde généralité, il renferme rexplication de ces faits que tout d'abord on était tenté de lui opposer. Voilà ce que fait Malebranche.' Il consulte l'idée de la créature, et il trouve que ridée de puissance ou d'eflfîcace. n'y est point contenue. Il y a plus : il découvre entre ces deux idées une absolue incompatibilité. Qu'est-ce que la puissance ou l'efficace ? Une liaison nécessaire entre une volonté et ce que l'on appelle ses effets *. Mais
1. « Une cause véritable est une cause entre laquelle et son effet,
en quoi consiste cette liaison nécessaire? Thomme l'ignore; et aucun être créé ne peut le savoir. Pourquoi ? parce que précisément c'est quelque chose de divin qui n'a point d'analogue dan^ la créature * : « si l'on vient à considérer attentivement l'idée que l'on a de cause ou de puissance d'agir, on ne peut douter que cette idée ne représente quelque chose de divin ^. » Celui-là seul peut agir et agit qui est l'être par soi. Or, qu'est-ce qu'une créature ? un être qui n'est point par soi, mais qui est par autrui ; un être essentiellement dépendant de celui qui le fait être^, et par cela même nécessairement impuissant. Attribuezlui la puissance, vous lui ôtez son caractère essentiel qui est la dépendance absolue, pour lui donner quoi? un caractère divin par excellence. C'est une évidente contradiction. Supposer dans la créature la moindre efficace, c'est la diviniser, puisque toute efficace, quelque petite qu'on la supposé, est quelque chose de divin et d'infini*. La créature adhère sans cesse, si je puis dire, à celui qui la fait être :
l'esprit aperçoit une liaison nécessaire. » Recherche de la vérité, VI, part. i[; ch. m.