Ibid., vn. — Médit, chrét. v et vi
divin ; leurs plaisirs, des actions de Dieu sur eux ; leur être, une participation de l'être de Dieu : tout ce qu'ils ont de positif et de vraiment réel est de Dieu, et cela seul est d'eux qui est erreur ou péché, c'est-à-dire défaut, c'est-à-dire rien. C'est donc Tefficace de la substance divine qui nous fait à chaque instant ce que nous sommes, et entre Dieu et nous le rapport est non-seulement nécessaire et continuel, mais intime et vivant.
Malebranche n'ignore pas que l'expérience semble démentir ces déductions. Lps hommes attribuent aux corps une certaine puissance; faites • qu'ils reconnaissent sur ce point leur erreur, ils continueront du moins à se croire eux-mêmes capables d'agir sur leur propre corps et par son moyen sur les objets qui les environnent. Délivrezles encore de cette fausse persuasion, montrez-leur qu'ils ne peuvent rien en dehors d'eux, jls s'attribueront à tout le moins le pouvoir de produire leurs idées. Détrompez-les : quand vous aurez ainsi vaincu leur résistance sur tous les points, ils se diront encore les maîtres absolus de leurs volontés, et ils ne consentiront pas aisément à se dessaisir de cette prétendue puissance qu'ils se flattent de posséder. Mais l'inflexible logique exige encore ce dernier sacrifice. On a beau protester que cette efficace, on l'a reçue de Dieu, cela ne suffit pas: il faut reconnaître que nous n'avons aucune puis-
imÉOAIE DE LA CAUSE. 327
sance à nous, et que cette efficace que nous nous attribuons est celle de Dieu même.
Malebranehe s'applique donc à montrer que, si le principe évident de l'inefficace des créatures rencontre en nous de la résistance , cette résistance Tient de l'imagination et de l'orgueil. Les sens et la conscience ne nous autorisent nullement à supposer, soit dans les corps, soit dans notre esprit, une puissance véritable ; car ni les sens ni la conscience ne nous montrent de liaison nécessaire entre les faits successifs que leur témoignage nous révèle. Que devons-nous faire? Rejeter ce témoignage ? Non pas. Les sens sont d'assez bons témoins quand ils'agit de faits, et le sentiment intérieur que nous avons de ce qui se passe en nous ne trompe jamais. Accepter le témoignage des sens et de la conscience, mais ne pas le dépasser, voilà la règle que prescrit la prudence, ou, en d'autres termes, ne supposer précisément que ce que l'expérience nous apprend. Or, que faisons-nous? Ayant une idée vague de puissance ou d'efficace à cause de notre union immédiate avec l'être infini qui est la cause générale et seule puissante, nous appliquons cette idée toutes les fois que nos sens et notre conscience nous montrent un effet produit; et nous avons raison de juger que cet effet produit suppose de la puissance : mais nous avons tort de mettre cette puissance soit dans les corps, soit dans les esprits. En effet, les sens et
la conscience ne nous attestant que le fait, c'est à nous d'en juger par les idées claires. Si nous jugions de la sorte, nous ne supposerions point dans les êtres cçéés une efficace que Texpérience ne nous fait pas voir et que la raison nous montre comme incompatible avec la condition de créature. Mais, peu attentifs aux idées claires, nous jugeons en suivant notre imagination et notre orgueil ; et voilà comment ignorants et philosophes arrivent, d'un commun accord elt par les mêmes causes, quoique par des voies différentes, à peupler le monde de puissances, de vertus, de facultés, ou de formes substantielles, toutes vaines fictions, qui, sous des noms divers, transportent à la créature la puissance créatrice et lui attirent les hommages d'adoration du^ à Dieu seul. Ainsi l'expérience n'est pas contraire à la raison, comme elle paraissait l'être; ce qui ne s'accorde pas avec la raison, c'est l'imagination, esclave des passions, c'est l'orgueil que la vue de notre impuissance désole. Malebranche dissipe toutes ces illusions; il se réjouit de rétablir, avec la vérité claire, les droits de Dieu, et de retrancher à rhomme successivement tout sujet de vanité. Consultant l'idée claire de l'étendue, il n'y trouve que la figure et le mouvement qui y sont renfermés; rien d'autre ne peut donc appartenir aux corps ; les voilà dépouillés de toutes les qualités de toutes sortes qu'on leur attribue et qui les humanisent,
OU plutôt les divinisent. Reste la forcé mouvante; mais ce qui est renfermé dans leur idée, c'est le mouvement et non pas la force mouvante : les voilà absolument impuissants. Considérant les esprits, Malebranche s'efforce de montrer qu'entre nos volontés et les effets produits, nous ne voyons aucune liaison nécessaire, que l'effort n'est point l'efficace, qu'il est plutôt une marque d'impuissance : nous avons de cet effort un sentiment intérieur; mais sentons-nous qu'il soit la cause véritable des mouvements qui le suivent? Non, nous ne sentons pas cela, et pour peu que nous réfléchissions, nous voyons que ce n'est pas possible. « Rien n'est plus mobile qu'une sphère sur un plan : toutes les puissances imaginables ne pourront l'ébranler si Dieu ne s'en mêle ^ » Il n'y a que celui-là seul qui crée les corps qui puisse les mouvoir, et le plus puissant des esprits n'a point véritablement la force de remuer ce qu'on appelle un atome. Notre impuissance ne se montre pas moins clairement dans la connaissance. Les idées nous apparaissent quand nous souhaitons de les voir ; mais conclure de là que nous les produisons nous-mêmes, c'est mettre une liaison nécessaire et une puissance efficace là où l'expérience ne nous montre qu'une exacte correspondance ou une succession régulière. Que la raison