Blampignon, Corresp. inéd.y p. II
22 PREMIÈRB PARTIE. — CHAPITRE I.
^ Dès que ses correspondants, au lieu de chercher ia vérité dans la méditation des principes qu'il leur communique, lui posent des questions oiseuses, lui demandent des éclaircissements, il a peur d'être engagé dans quelque dispute; et, comme il veut ménager son temps, il répond d'une manière brève, puis a soin de déclarer que philosopher par lettres n'avance à rien. A ses meilleurs amis il fait cette déclaration peu encourageante; il les exhorte à méditer, et il ajoute que les entretiens valent mieux que les lettres : on s'y instruit en moins de terrps, et les malentendus sont plus vite dissipés. Mais ces entretiens, nous savons qu'il les redoutait dès qu'ils ressemblaient à des controverses, et alors il jugeait préférable de consigner par écrit les questions en litige pour qu'on pût les examiner avec plus de loisir et de calme. Mairan lui-même, soumettant à son ancien maître de graves difficultés qu'il lesupplie d'éclaircir, n'obtient à des lettres si sérieuses et si respectueusement pressantes, que des réponses parfois courtes et même un peu sèches. Si, par intérêt pour une âme en péril, Malebranche consent à entrer dans quelques développements, c'est presque à contre-cœur : il a hâte d'en finir avec une discussion qui lui paraît inutile et causée d'ailleurs par une curiosité outrée : avec un peu plus de foi> on se mettrait en repos, et, au lieu de s'épuiser dans ces doutes et ces disputes, on s'appliquerait àd'u-
tiles méditalions. Il dirait volontiers comme Pascal quelque part : « Cela est incertain, et inutile, et pénible. » Il met donc un terme à cet échange de lettres, après avoir rappelé les principes de sa philosophie et la nécessité de ne pas s'écarter de la foi pour bien philosopher, avertissant Mairan du danger où une téméraire curiosité l'expose, et priant la Sagesse éternelle de l'éclairer. Nous trouvons là l'exemple le plus frappant de l'éloignement, nous pouvons dire de l'horreur de Malebranche pour la controverse. L'opposition , même sous la forme respectueuse d'un doute ou d'une question, déconcerte sa bonté et le glace. C'était « un maître dans l'art de penser et d'amener les autres à sa pensée ^ » Lui échappaient-ils, l'enchanteur n'avait ni le goût, ni l'art, ni la puissance de les ramener par la discussion.
Leibnitz, dans une lettre adressée à Malebranche lui-même, a parfaitement caractérisé, non sans quelque ironie peut-être, les dispositions de cet étrange correspondant, en les comparant aux siennes propres, si différentes. « Le tête-à-tête est le plus commode pour conférer sur la philosophie ; mais des gens comme moi, qui se trouvent dans des endroits éloignés des grandes villes, ont le malheur
1. C'est Mairan lui-môme qui parle ainsi clans V Éloge de Vabbé de Molières, Gela fait penser à ce que les "Grecs appelaient si bien
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de ne pouvoir profiter par ce moyen des pensées des excellents hommes dont Paris ou Londres abondent, et à qui on n'oserait ni ne doit demander qu'ils se donnent la peine de s'expliquer par lettres: ce qui surtout a lieu, mon révérend père, à votre égard. Vous et autres personnes d'un mérite extraordinaire êtes chargés de l'instruction du genre humain, et vous emploieriez mal votre temps si vous vouliez vous appliquer à instruire des particuliers en écrivant des lettres. Il n'en est pas de même de moi, car mes pensées n'étant pas encore assez fixées en système mis par ordre, je trouve du profit dans les objections et les réflexions que je.renconlre dans les lettres de mes amis. Je prends plaisir de voir les différents biais dont on prend les choses, et, cherchant à satisfaire à un chacun (supposé qu'il cherche sincèrement Ja vérité), je trouve ordinairement des nouvelles ouvertures, lesquelles ne changeant rien au fond de la chose, lui donnent toujours un plus grand jour *. »
Leibnitz a raison : il trouve partout du profit ; il ne perd jamais son temps. Malebranche est de ceux qui n'aiment point à se donner la peine de s'expliquer par lettres : il ne s'instruit que par la méditation, et ses pensées sont fixées en système : les objections et les réflexions de ses amis eux-mêmes
1. Blampignon, Corresp. inéd.j p. 77-78. Hanover, l**- janvier
sont pour lui des causes de trouble et non des secours.
Cependant, sur un point de mécanique, dans cette même correspondance poursuivie par Maiebranche comme à regret, Leibnitz a eu cet honneur de convaincre l'homme du monde le plus attaché à ce qu'il avait vne fois admis comme vrai, et Malebranche a donné un bel exemple de courage philosophique en revenant entièrement sur son opinion première, déjà rendue publique et consig iée dans ses ouvrages. En 1692, il avait fait un Traité des lois de la communication des mouvements qui contenait déjà quelques modifications à plusieurs propositions du \h livre de la Recherche de la vé^ riié. En 1698, il écrit à Leibnitz : « En relisant à la campagne, où j'avais quelque loisir, le méchant petit Traité de la communication des mouvements^ et voulant me satisfaire sur les troisièmes lois, j'ai reconnu qu'il n'était pas possible d'accorder l'expérience a/ec le principe de Descartes, qifé le mouvement absolu, demeure toujours le même. J'ai donc tout changé ce traité, car je suis maintenant convaincu que le mouvement absolu se perd et %s'augmente sans cesse, et qu'il n'y a que le mouvement de même part qui se conserve toujours le même dans le choc. J'ai donc tout corrigé ce traité, mais jenesais pas encore quand on le réimprimera. Je vous dis ceci, monsieur, afin que vous continuiez
d'être persuadé que je cherche sincèrement la vérité et que je mérite en partie, par cette disposition de mon esprit, que vous continuiez à m'aimer autant que je vous honoreV. » Belles et simples paroles, qui font bien de l'honneur à celui qui les a dites. Leibnitz le félicite à bon droit : « Pour ce qui est de votre Traité de la commiuiication des mouvements y que vous me mandez, mon révérend père, de vouloir réformer, je reconnais en même temps en cela votre pénétration et votre sincérité. Il faut être bien plus pénétrant pour voir ce qu'il y a à changer dans le sien que pour le découvrir chez les autres ; mais il faut être fort sincère pour l'avouer... ^ » Nous voyons que Malebranche était capable de profiter d'un avis et savait quitter une opinion quand il en reconnaissait la fausseté. Mais, en écrivant à celui-là même dont les critiques une fois au moins lui ont paru utiles, il exprime souvent la crainte que cette correspondance ne soit une grande perte de temps, et il répète que rien n'est plus ennuyeux et désagréable que de philosopher par lettres, surtout quand on a d'autres affaires plus pressées^. Et puis c'est seulement sur une question de mécanique qu'il a mo-
1. CovLsin, Fragmenls philosophiques j déjà cités, 2^ partie. Correspondance de Leibnitz et de Maîebranchej cinquième lettre de Malebranche, 1698.