‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 146 sur 237 · Traité de morale, II, ch. ii · texte numérisé non relu

Traité de morale, II, ch. ii

toute sage. Tout ce qu'il y a de pensée et d'activité dans cet univers appartient à Dieu seul. La physique tout entière peut se ramener à la géométrie : mais au principe des choses, il y a Dieu, Dieu qui crée sans cesse puisque la conservation n'est qu'une création continuée, Dieu qui sans cesse obéit dans son action aux lois qu'il s'est faites. Donnez donc à Descartes de l'étendue et du mouvement, ^et il fera le monde. Oui, car tout se réduit à un problème de mécanique. Mais l'étendue, qui la fait? C'est Dieu, et il la fait sans cesse ; et le mouvement, qui le produit et le règle ? C'est Dieu encore. Il faut donc toujours en revenir à Dieu, à son action incessante, à son immuable sagesse. On ne comprend pas que Pascal ait accusé Descartes de se passer de Dieu dans l'explication du monde. Le mécanisme cartésien suppose tellement, au contraire, l'action divine, qu'il conduit tout naturellement au système de Malebranche, et qu'au fond, ces créatures toutes passives ne sont déjà pour Descartes comme pour Malebranche que des causes occasionnelles entre les mains du Créateur. Seulement les pensées religieuses et morales n'animent pas la philosophie de Descartes comme celle de Malebranche ; sans en être absentes, elles ne s'y montrent pas sans cesse, elles ne vivifient pas toutes les recherches, elles ne dominent pas tout ; la préoccupation scientifique l'emporte. Et puis, autre différence, Descartes n'a pas

la hardiesse métaphysique de Malebranche. Considérez leur langage : Malebranche dit sans cesse que la créature ne peut rien, que Dieu est la seule cause ; il aime ces mots vifs qui mettent la pensée à nu et en laissent voir toutes les profondeurs et aussi tous les dangers. Descartes, le plus souvent, s'abrite en sûreté sous les bons vieux mots autorisés par l'usage, éprouvés par le temps. Pour désigner l'action divine, quel terme emploie-t-il de préférence? Celui de concours. Il parle sans cesse du concours divin. Je sais bien que s'il vient à expliquer ce mot, il dira que le concours divin consiste dans la création continuée ; et il déclarera que c'est attribuer aux créatures la perfection du créateur que de vouloir qu'elles persévèrent dans l'être indépendamment de lui; il s'appuiera sur tous les arguments reproduits ensuite par Malebranche, et se servant d'une comparaison reprise aussi par son disciple, il dira qu'une maison peut bien subsister sans l'architecte qui l'a faite, parce qu'elle dépend de lui seulement quant à sa production , secundum fieri^ tandis que la créature ne peut subsister sans Dieu, parce qu'elle dépend de lui dans le fond de son être, secundum esse. Je sais tout cela ; mais, à part ce qui est dit de la création répétée à chaque instant, je ne vois là que l'affirmation de la dépendance essentielle de l'être créé à l'égard du créateur, et je ne puis pas ne pas remarquer que, la plupart

du temps , cette dépendance est exprimée par le mot de concours, mot timide, si Ton veut, mais sage, qui semble laisser quelque chose à la créature sans aucun préjudice pour la toute-puissance divine. Or, ce même mot, Malebranche le déclare € inintelligible. » N'est-ce pas une chose caractéristique ?

Si nous considérons particulièrement les rapports de l'âme et du corps, nous avons à faire les mêmes remarques. Descartes tend à la théorie des causes occasionneHes, y arrive presque, et pourtant se retient. 11 ôte à l'âme le pouvoir de produire du mouvement : il ne lui laisse que la puissance de le diriger. Et puis, voyez comment il explique la connaissance des objets sensibles. Les idées (Ju'il appelle quelquefois adventices, ne sont-elles pas innées, à vrai dire, et de son aveu même*? Elles ne sont pas dues à l'action des organes ; elles naissent dans l'âme à l'occasion des mouvements qui ont lieu dans les organes; à l'occasion, le mot y est, et il faut le noter. Mais l'âme agit-elle sur le corps? Non. Écoutons cette phrase : t C'est Dieu qui a disposé toutes les autres choses qui sont hors de nous, pour faire que tels ou tels objets se présentassent à noà sens à tel ou tel temps, à l'occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou

1. Voir le texte cité au chapitre m du présent ouvrage, p. 253.

telle choses » A Toccasion, voilà le mot pour la seconde fois; nous sommes bien près des causes occasionnelles de Malebranche. Cependant cherchons dans Descartes un seul-passage où il nie formellement toute communication réelle entre les substances créées : nous n'en trouverons point. Nous lisons, au contraire, dans un de ses ouvrages, ces lignes remarquables : < que l'esprit qui est incorporel puisse faire mouvoir le corps, il n'y a ni raisonnement, ni comparaison tirée des autres choses, qui nous le puisse apprendre; mais néanmoins nous n'en pouvons douter, puisque des expériences trop certaines et trop évidentes nous le font connaître tous les jours manifestement. Et il faut bien prendre garde que cela est l'une des choses qui sont connues par elles-mêmes et que nous obscurcissons toutes les fois que nous voulons les expliquer par d'autres^. »

Considérons maintenant l'âme en elle-même avec les facultés dont elle est douée. Nous trouverons dans Descartes la comparaison de l'esprit et de la cire que Malebranche a développée au commencement de la Recherche de la Vérité. Voilà l'âme passive. Descartes nous dira encore que Dieu a mis en nous toutes les inclinations de notre volonté. U ne

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