VovcXelVéclaircissemenU
semble se contredire^ et que Téquité naturelle ou une raison plus forte nous oblige à l'accorder avec lui-même, il me semble qu'on a une règle infaillible pour découvrir son véritable sentiment : car il n'y a qu'à observer ^uand cet auteur parle selon ses lumières et quand il parle selon l'opinion commune. Lorsqu'un homme parle comme les autres, cela ne signifie pas toujours qu'il soit de leur sei^timent. Mais lorsqu'il dit positivement le contraire de ce qu'on a coutume de dire, quoiqu'il ne le dise qu'une seule fois, on a raison déjuger que c'est son sentiment, pourvu qu'on sache qu'il parle sérieusement et après y avoir bien pensé. » Encore une fois, la règle est bonne : mais l'application que Malebranche en fait à saint Augustin est-elle bien légitime? Où sont donc ces textes si forts, si nets, si décisifs où « saint Augustin a bien fait connaître quelle était la disposition de son esprit et de son cœur à l'égard de la question dont nous parlons? » Voici celui que Malebranche cite tout entier : c'est apparemment le plus considérable : « Nous avonë coutume dé dire que les prodiges sont contre la nature, mais cela n'est pas vrai. Car la volonté du Créateur étant la nature de chacune des créatures, comment ce qui se fait par la volonté de Dieu serait -il contraire à la nature? Les miracles ou les prodiges ne sont donc pas contre la nature, mais contre ce qui nous est connu de la na-
ture*. » Oui, saint Augustin dit : t Quura voluntas tanti utique conditoris conditse rei eujusque natura sit. > Les expressions sont énergiques, elles sont belles : voilà la toute-puissance divine vigoureusement afiBirmée : si un être a telle constitution, telle nature, c'est que Dieu le veut, Dieu qui en créant cet être l'a constitué de cette manière. De là résulte-t-il que les créatures n'aient aucune efficace et que la volonté de l^ieu soit leur force ou leur nature au sens où l'entend Malebranche, c'est-à^ire en ce sens que Dieu seul fait tout en elles? Je ne \ois pas que l'on puisse donner à ce texte un sens si déterminé, si systématique, sans lui faire quelque violence; et il me semble impossible d'accorder à Malebranche que saint Augustin ayant examiné sérieusement la question, a fait connaître en quelques endroits de . ses ouvrages sa vraie pensée : à savoir, que les créatures sont dépourvues de toute activité, et que Dieu est, non pas seulement la cause première, la cause souveraine, mais la seule cause. Peut-on dire du moins que, si saint Augustin n'a point formellement exprimé cette opinion, ses principes y conduisent; mais que, n'ayant point fait de réflexion particulière sur ce sujet, il a parlé selon l'opinion commune, a comme entraîné par l'impression des
1. De civU. Dei, lib. XXI, cap. vin. Voir aussi le môme ouvrage, lib. V^ ch. xi^ et la lettre 205 à Gonsentius, § 17.
sens à croire une chose qui paraît certaine jusqu'à ce qu'on l'examine avec quelque soin? » Je conviens que saint Augustin n'a point de système sur cette question, et ce n'est pas un mal ; mais que, toutes les fois qu'il attribue aux causes secondes quelque efficace (et selon moi il le fait partout), c ce qu'il en dit ne soit qu'une suite du langage, lequel se forme et s'établit sur les préjugés, > voilà ce qui me parait inadmissible. C'est un esprit audacieux et pénétrant, qui n'a pas peur d'approfondir les questions, qui ne recule pas devant les opinions hardies. Il a un très-vif sentiment de la toute-puissante action de Dieu et de la dépendance essentielle de la créature; il a étudié en particulier les rapports de l'âme et de Dieu dans l'acte volontaire; il n'a pas craint de montrer avec force et presque d'exagérer le pouvoir de la grâce : s'il n'a jamais enlevé aux créatures leur part d'activité et d'efficace, de même qu'il n'a jamais cessé de maintenir le libre arbitre, peut-on dire qu'il l'a fait sans y bien penser, et qu'en cela il a cédé à son insu aux préjugés? Non : c'est au sens commun qu'il a cédé, et à la force de la vérité, qu'aucun entraînement systématique ne l'exposait à méconnaître. Il sait bien que la créature ne peut rien sans Dieu; aguntur homineSj dit-il : Malebranche n'a pas de mot plus fort; mais voyez la suite : aguntur ut aganty non ut ipsi nihil
agantK La créature agit donc, et le but même de Taction de Dieu en elle et sur elle, c'est de la rendre agissante.
Ainsi, quoi qu'en dise Malebranche, non-seulenpient saint Augustin ne favorise point son système sur rinefficace des causes naturelles, mais il y est même contraire, et cela à bon escient ^.
C'est en suivant les principes cartésiens et en les poussant jusqu'à leurs conséquences extrêmes, que Malebranche a établi ce qu'il regarde comm^la vérité la plus essentielle et la plus assurée de la méta-
\, De corrept.j cap. ii.
2. Saint Thomas est admirable de mesure et d'élévation dans toute cette question, a Les créatures sont conservées dans leur être par Dieu (conservantur in esse a Deo) ; elles dépendent de lui de telle façon que sans lui elles ne peuvent être. Toute créature n'est être que par participation, son essence n'étant pas son être. » {Sum. iheol.^ !■, q. civ, art. 1.) Mais si Dieu est la cause première et principale, il y a aussi des causes secondes et intermédiaires. (/&., art. 2.) Ces causes agissent véritablement. « Si Dieu gouvernait seul, la perfection i5ausatrice, la perfection qui consiste à être cause manquerait aux choses {perfectio causalis subtraheretur a rébus.). . . 11 y a plus de perfection pour une chose à être non-seulement bonne en soi, mais encore source de bonté pour les autres, que d'être uniquement bonne en soi. Et c'est pourquoi Dieu gouverne les choses de telle sorte qu'il en établit quelques-unes comme causes des autres. Major perfectio est quod aliquid in se bonum, et etiam sit aliis causa bonitatis, quam si esset solummodo in se bonum. Et ideo sic Deus gubernat res, ut quasdam aliarum in gubemando causas instituât. » (76., q. cru, art. 6.) Voir encore q. xix, et q. xxii, art. 3, où nous lisons ces mots : a Inferiora gubernat per superiora, non propter defectum suae virtutis, sed propter abundantiam suîb bonitatis, ni' dignitatem causalitatis etiam creaiuris communicet. » Et enfin q. cv, 5 : « Omnes res creatœ viderentur quodammodo esse frustra, si propria operatione destituerentur. . . subtraheretur ordo causse et causati a rébus creatis, quod pertinet ad impotentiam creantis. . . Sic intelligendum estDeum operari in rébus, quod tamen ipsse res propriam babeant operationem. »
physique. Les lignes suivantes, où tous les mots doivent être pris dans leur rigueur littérale, eussent peut-être causé non moins d'étonnement à Descartes qu'à saint Augustin ; mais celui-ci eût trouvé dans sa doctrine de quoi réfuter cette théorie, tandis que celui-là eût été forcé d'y reconnaître le développement même de ses propres principes : lisons avec attention ces lignes, où la philosophie de Malebranche est tout entière en raccourci :
< Il n'y a qu'un seul vrai Dieu et qu'une seule cause qui soit véritablement cause, et l'on ne doit pas s'imaginer que ce qui précède un effet en soit la véritable cause. Dieu ne peut même communiquer sa puissance aux créatures, si nous suivons la lumière de la raison ; il n'en peut faire de véritables causes, il n'en peut faire des dieux. Mais, quand il le pourrait, nous ne pouvons concevoir pourquoi il le voudrait. Corps, esprits, pures intelligences, tout cela ne peut rien . C'est celui qui a fait les esprits, qui les éclaire et qui les agite. C'est lui qui a créé le ciel et la terre, qui en règle les mouvements. Enfin, c'est l'auteur de notre être qui exécute nos volontés : Semel jussit , semper paret. 11 remue même notre bras lorsque nous nous en servons contre ses ordres ; car il se plaint par son prophète que nous le faisons servir à nos désirs injustes et criminels^ >
l. Rech. de la vér., lib. VI, part, ii, ch. m.
Corps, esprits, pures intelligences, tout cela ne peut rien. Mais si tous les phénomènes de la nature ont Dieu pour unique cause, si Tâme même est incapable d'agir, pourquoi conserver ces substances créées qui ne font rien? La créaCure n'agit pas : donc elle n'est pas. N'est-ce point la conclusion naturelle du principe posé? Cette belle philosophie, qui se proposait de montrer l'universelle et incessante action de Dieu dans les êtres créés, ne vat-elle pas supprimer toute distinction substantielle entre Dieu et le monde? Dire que les créatures peuvent quelque chose, c'est en faire des dieux selon Malebranche. Mais prétendre qu'elles ne peuvent rien, n'est-ce point faire de Dieu, qui seul agit, l'unique substance dont toutes les créatures ne sont que les modes et les manifestations?