CHAPITRE VI
Je n'inventais pas à plaisir des périls imaginaires, quand je signalais tout à l'heure les conséquences logiques des théories de Malebranche. Qu'on ouvre la neuvième Méditation. Le Disciple soumet humblement au Maître intérieur les difficultés qui l'embarrassent. Il est tenté de regarder la matière comme un être éternel, nécessaire, in créé. Quand le Maître a éclairci ses doutes, il avoue son 'erreur. « Mais, je vous prie, ajoute-t-il, parlant toujours au Verbe qui l'instruit, je vous prie, n'avais-je pas quelque sujet de croire que Tétendue est éternelle? Ne doit-on pas juger des choses par leurs idées? En peut-on juger autrement? Et puisque je ne puis m'empêcher de regarder l'étendue intelligible comme immense, éternelle, nécessaire, n'avais-je
pas sujet de penser que l'étendue matérielle a tous les mêmes attributs? » Le Maître divin, dans sa réponse, montre à son Disciple combien il est dangereux de ne comprendre les choses qu'à demi, et par l'exemple du « misérable Spinoza, » il lui fait voir dans quels égarements on peut tomber en raisonnant juste, lorsqu'on suit un faux principe témérairement admis. < Un homme qui raisonne mal peut se redresser, et reprendre par hasard et par préjugé les routes communes. Mais un homme exact et téméraire suit constamment l'erreur et se perd sans ressource. » Effrayé par ce terrible exemple, le Disciple supplie son Sauveur et son Maître de lui faire bien distinguer le vrai du vraisemblable. Il a peur de juger avant d'y être forcé par l'évidence de la lumière ou par l'autorité de la parole de Dieu. Qu'arrivera-t-il si, fatigué par ses efforts, il se repose et tâche de se consoler par une possession imaginaire de la vérité ? Il se fera peut-être de ces systèmes qui renversent les fondements de la foi. En ce moment même, réfléchissant sur sa propre substance, il se demande avec anxiété ce qu'il est. « Je suis, mais que suis-je? Je pense, mais comment? Je veux, mais quoi! je ne connais point clairement ce que c'est que vouloir. . . Je ne suis que ténèbres à moi-même; ma substance me paraît inintelligible ; et si vous ne m'éclairez de votre lumière, l'amour que j'ai pour la vérité me précipi-
terâ dans quelque erreur, car je me sens porté à croire que ma substance est éternelle, que je fais partie de l'être divin, et que toutes mes diverses pensées ne sont que des modifications particulières de la raison universelle. »
Ce texte est bien remarquable. Malebranche avoue qu'il a été tenté de panthéisme ; et pourquoi ? D'abord parce que faisant consister exclusivement dans l'étendue l'essence. de la matière, et identifiant avec la substance divine l'étendue intelligible, il ne sait plus comment distinguer de l'étendue idéale incréée l'étendue matérielle créée; en second lieu, parce que faisant consister l'essence de l'esprit dans une participation continuelle à la raison universelle , c'est-à-dire à la substance divine elle-même, il ne trouve plus dans l'esprit créé rien qui le puisse distinguer de Dieu. Ainsi, voilà bien d'où natt le danger : toute idée d'activité et de force étant chassée de la notion de substance, la substance d'une part se confond avec l'essence et se résout dans une idée, d'autre part se confond avec la pure possibilité et s'évanouit dans l'indétermination absolue. Dans les deux cas, tout élément de distinction entre les substances créées disparaît, et l'on se trouve amené à ne reconnattre qu'une seule substance, la substance intelligible à la fois et indéterminée de celui qui est la raison universelle et qui est l'être sans restriction. Le lien entre la théorie des idées
et la théorie de la cause est visible; et la commune erreur qui compromet tout le système, c'est la passivité universelle et absolue des créatures. Au lieu de se fier à la conscience qui nous atteste notre énergie intime, au lieu de se fier à ce légitime et naturel élan de Tesprit qui nous fait affirmer une force active dans l'objet de la sensation connu par la perception, il a voulu chercher toute lumière dani les pures idées : il a mis toute activité en Dieu seul, et faisant de la cause première Tunique cause, comme il avait fait de la lumière primordiale Tunique lumière, il a été tenté de ne voir dans les corps et dans les esprits créés que des modifications de la substance infinie. IT résiste à la tentation, il essaie d'étabUr entre Tétendue intelligible et Tétendue créée une distinction nette ; il établit par des preuves indirectes la possibilité de la création, et montre qu'on ne peut donner des choses une autre explication sans corrompre l'idée de Dieu ; enfin il remarque que, n'ayant pas d'idée claire de Tâme, il ne doit pas s'étonner de ne pouvoir pas éclaircir les difficultés qui la regardent. Mais ce qui me frappe le plus, ce ne sont pas ces preuves et ces raisonnements; non, ce sont les sentiments qui remplissent toute la fin de la méditation. Étudions attentivement le texte, et nous découvrirons ce qui a sauvé Malebranche du panthéisme.
Au moment où îl«e sent porté à croire (il Tavoue)
que € sa substance est éternelle, > que c son être ifait partie de Tètre divin, » quand il est si près de Spinoza, pourquoi se rejette-t-il en arrière avec horreur? N'a-t-il que des raisons spéculatives pour le retenir? Voyez ce qu'il dit : « Spinoza était un méchant esprit qui croyait la création impossible, et c'est ce faux principe qui l'a engagé dans toutes ces erreurs. » L'impossibilité de la création, voilà donc le principe métaphysique du système : oui, mais ce principe faux, pourquoi Spinoza l'a-t-il admis? C'était un méchant esprit, nous dit Malébranche : entendons bien ce mot, comprenons-en la force. « La lumière éblouit et enfle les esprits lorsqu'ils manquent de charité et d'humilité. » Vouloir trop savoir, juger avec imprudence, décider de soi-même avant d'être suffisamment éclairé, enfin refuser de se soumettre aux dogmes de la foi, c'est manquer d'humilité. N'avoir pas pour la vérité un amour ardent et pur, ne pas travailler avant tout à sa perfection et à son bonheur, ne pas tout rapporter à la religion et à la morale, c'est manquer de charité ; et voilà ce que c'est qu'un méchant esprit : c'est un esprit qui manque de charité et d'humilité. Que fait donc Malebranche? Il entrevoit entre la philosophie de Spinoza et sa propre doctrine une effrayante analogie. Il oppose au spinozisme le dogme philosophique et chrétien de la création. Mais pourquoi reste-t-il attaché à ce dogme? Pré-
cisément parce qu'il tâche de conserver Thu milité et la charité. En présence de « ces vérités métaphysiques si sublimes et si délicates, » il se souvient qu'il est homme « pétri de chair et de sang. » Il se défie de lui-même, de son imagination, de ses pas^ sions, il se résigne à ne pas savoir le dernier mot de toutes choses, il déclare indiscrètes les questions qu'il a posées au Maître intérieur sur « des choses inutiles ou trop relevées, » il accepte les vérités de la foi avec une < humble soumission, » enfin il se répète que l'important est de bien vivre et que la simplicité de l'ignorance vaut mieux qu'une science vaine. Ce n'est^as qu'il méprise la connaissance de la vérité ; mais sachant que cette connaissance nesera parfaite que dans l'autre vie, il « aime mieux panser s'il le faut quelques années dans l'ignorance, et devenir savant pour toujours , que d'acquérir pour quelques jours, et avec bien de la peine, une science fort imparfaite, et passer une éternité dans les ténèbres, i^ Rassuré par ces réflexions qui le confirment dans l'humilité et la charité, il ne s'inquiète plus des rapports qu'il a entrevus entre sa doctrine et celle de Spinoza, et il continue paisiblement ses recherches dans la pensée et avec l'espoir qu'elles profiteront à la morale et à la religion.
Qu'est-ce que tout cela prouve? deux choses : l'une, c'est que les principes cartésiens outrés par Malebranche menant logiquement au spinozii^me,
Malebranche, selon une remarque ingénieusement juste, « a horreur du spinozisme comme on a horreur d'un gouffre où l'on se sent près de tombera » La seconde, c'est que le sentiment et la foi sauvent sa raison des excès où la logique l'entraîne sans cesse. Qu'il est hardi et téméraire! Otant successivement à la créature tout ce qui en fait un être réel, il faudra qu'il la confonde avec Dieu : la logique le veut; mais non, son Dieu c'est le Dieu vivant et personnel. Ne craignez pas qu'il l'identifie jamais avec le monde. Si vous regardez l'enchaînement des propositions abstraites, vous dire^ : toute cause véritable étant supprimée dans le monde, les créatures ne sont pas. Dieu seul existe. C'est bien conclu. Mais voyez un peu quel esprit anime cette philosophie ,: c'est du Dieu vivant que tout est plein, c'est en présence de ce Dieu que le philosophe médite ; c'est ce Dieu qu'il aime de toutes les forces de son âme. Voilà que par moments l'amour même l'emportant, il paraît oublier tout à fait que la créature est quelque chose; et alors comme le mysticisme s'unit à la logique pour le jeter dans le panthéisme, toute ressource semble perdue. Et cependant la vraie notion de Dieu résiste : c'est qu'elle est profondément enracinée daiis son âme. C'est au vrai Dieu qu'il sacrifie les créatures* C'est pour