‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 161 sur 237 · ErUreL mélaph., ix · texte numérisé non relu

ErUreL mélaph., ix

392 PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE Vil.

an vertu d'une même loi? Les efforts d'une volonté, bornée dans ses vues et dans son action , qui s'épuise dans les détails, ne témoignent ni d'une grande puissance, ni d'une grande sagesse. On peut dépenser alors beaucoup d'activité; mais comme on n'a pas de dessein ou que, si on en a un, on ne peut l'accomplir que par une série de petits expédients igventés au jour le jour selon les besoins du moment, on ne donne point de son intelligence une haute idée. A-t-on, au contraire, le secret de combi^ ner si bien les choses que la même loi , à la fois simple et féconde, explique une multitude d'effets dissemblables, alors on se montre sage : au lieu d'agir par des volontés particulières, on agit par des. volontés générales. La généralité est le propre de la sagesse et en est le signe certain. Là où il n'y a point de généralité, il n'y a que caprice, incohérence et chaos. Là où la généralité apparaît, la conduite est réglée, suivie, ordonnée , et ces démarches régulières ont quelque chose de majestueux et de vraiment beau qui satisfait la raison.

Voilà bien , si je ne me trompe , ce que Malebranche entend par la généralité des voies ^ Il entend que Dieu a un plan et travaille, si je puis dire,

l. Voir EnlreU métaph,, x, 10-13, — Médit, chrét,^ vn» — Traité de la nature et de la grâce. Discours I, surtout l, 13, 14; etÉclair" cissements i, ii et m. Le commencement de ce dernier éclaircissement a ceci de fort remarquable, que les principes de Malebranche y sont exposés presque sous la forme syllogistique.

à rexécution de ce plan, non point au jour le jour, mais d'une manière constante, régulière, embrassant dans sa pensée éternelle l'ensembje des choses, voyant la place que les détails occupent dans cet ensemble, et produisant les innombrables effets que nous entrevoyons , en vertu de quelques lois fort simples et très-fécondes. Ces lois ne sont rien qui existe en dehors de Dieu : elles sont la volonté divine elle-même qui fait tout et règle tout, toujours efficace, toujours sage, toujours constante. Dieu consulte sans cesse la loi immuable de la vérité et de l'ordre, et sans cesse il conforme à cette loi sa conduite. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il agit toujours selon ce qu'il est, qu'il agit toujours en Dieu? Et c'est pour cela qu'il y a dans son ouvrage la régularité et la constance que nous admirons. Si la Providence n'était que particulière, si elle n'était point générale. Dieu démentirait ses perfections; Dieu n'agirait plus selon ce qu'il est. Dieu ne serait plus Dieu.

Il est facile de voir quel rapport il y a entre cette théorie do la Providence et la théorie des idées. Dieu agit par des volontés générales parce qu'il est la Raison souveraine et la sagesse même. Mais, de même que, dans la théorie des idées, Malebranche prétend ramener toutes les essences des choses matérielles, par exemple, à une seule, l'étendue intelligible, qui, prise en soi, est absolument indéter-

minée; de mèmey dans la théorie de la Providence générale, il semble ne plus tenir compte des détails, il paraît sacrifier les êtres, il réduit tout à un petit nombre de lois très -générales, lois indéterminées en quelque sorte, qui dominent tout, mais sont si vagues que les choses s'arrangent dans le détail comme elles peuvent, et mille irrégularités se produisent. Puis, de même encore que les idées particulières qui semblaient oubliées apparaissent comme les limitations de l'idée du créateur, comme des participations de ridée générale de Tinfini, et les créatures ellesmêmes comme des participations imparfaites de l'être divin ; de même dans la théorie de la Providence, tous ces détails que des lois trop générales semblaient ne pouvoir atteindre, se montrent comme autant de conséquences inévitables de ces mêmes lois, et ainsi à l'indétermination succède le déterminisme absolu. Malebranche a beau distinguer expressément et partout deux sortes de lois en Dieu, d'une part la loi de l'ordre, loi inviolable, son Verbe, sa sagesse, de l'autre les décrets divins, lois arbitraires ^ : tout ce qui se produit est une suite des lois générales, et les lois générales sont une suite de l'ordre immuable et nécessaire, en ce sens même que Dieu, invinciblement déterminé

1. Voir surtout Traité de la nat, et de la gr.j Disc. I, art. 20, et EntreL sur la mort, n, éd. de 1696, p. 337.

par Tordre, choisit ces lois comme les seules qui soient dignes de sa sagesse. Où est alors la liberté divine? où est le souci légitime du détail? où est la contingence dans cet univers si bien réglé? Malebranche veut que louvrage de Dieu soit efivin dans ses voies, comme tout à l'heure il voulait que cet ouvrage fût divin en lui-même grâce à l'Incarnation. Ce qui est vrai de l'acte créateur et de la sagesse créatrice, il le veut retrouver dans la chose créée. Toujours tout plein de Dieu, il ne sait pas bien ce que c'est que le naturel et l'humain ; de la créature il ne connaît bien qu'une chose, c'est qu'elle est essentiellement dépendante du Créateur, et voici que le sentiment même de cette dépendance lui fait imaginer entre la créature et le Créateur des liens tels que le créé se confond avec Dieu. Ainsi, à chaque instant, il creuse un abîme entre le monde et l'auteur du monde, et à chaque instant il est tout près de confondre, à son insu, ce qu'il distingue si profondément. Quand la créature n'est plus rien, il semble qu'elle soit Dieu. L'univers est profane : rendons-le divin pour qu'il soit digne de l'action de Dieu. L'univers est imparfait et défectueux : expliquons ces imperfections et ces défauts par les voies simples et fécondes que Dieu a dû choisir. Ne nous contentons pas de dire : le monde est beau et bon ; disons que c'était le meilleur que Dieu pût faire, donnant ainsi à ce

monde essentiellement dépendant, fini, imparfait, une sorte de perfection, une excellence, une nécessité qui n'appartient qu'à Dieu. Assurément c'est un curieux spectacle que de voir par quels efforts Malebranche, qui ne conçoit bien que le divin, essaie de faire à la créature une place que sans cesse il lui donne et lui retire en même temps. C'est toujours la même difficulté inhérente à son système : maintenir la création dans une doctrine qui ne laisse à l'être créé aucune réalité. De là vient qu'à chaque moment les plus solides principes sont poussés à des conséquences qui les ruinent, les plus belles vérités sont gâtées par des exagérations qui les compromettent. On admire et on a peur; on rencontre des choses excellentes, et on ne peut les admettre avec sécurité; on se réjouit parce qu'on voit briller une vive lumière, et Ton se trouve dans un grand embarras, ne sachant trop si c'est bien une vérité que Ton tient, tant on en voit sortir de conséquences fâcheuses. Sans généralité, point de sagesse ; sans l'inviolable loi de l'ordre immuable, point de plan divin, rien d'assuré dans le gouvernement du monde, une providence capricieuse qui n'est plus que le hasard sous un nom auguste. Mais aussi avec ce principe des lois générales et de la simplicité des voies, poussé trop loin, un Dieu occupé avant tout de faire un ouvrage qui fasse honneur à sa sagesse, « une Providence excellente pour

Dieu, mais pas trop bonne pour nous S » déterminée invinciblement au choix qu'elle fait, puisqu'il est seul digne d'elle, et déterminant toutes choses par ce choix, la nécessité enfin sous le nom de raison. Tantôt la créature tellement rabaissée que l'acte qui crée semble atteint lui-même par cette indignité, et qu'on se demande comment Dieu a bien voulu prendre « la qualité basse pour ainsi dire et humiliante de créateur ^ ; > tantôt, au contraire, ce même ouvrage tellement beau, considéré dans son ensemble et dans la manière de l'exécuter, tellement divin, grâce, il est vrai, à l'Incarnation, qu'on se demande comment Dieu aurait pu sans déchoir ne pas le faire, et que, dans tous les cas. Dieu une fois résolu à créer n'aurait pu, sans violer l'ordre, c'est-à-dire sans cesser d'être Dieu, choisir d'autres combinaisons et d'autres voies, faire en un mot un autre ouvrage ^. Enfin, pour tout dire, la

1 . EntreL métaph.^ xii, 1 1 . C'est une objection que Malebranche se fait plusieurs fois. « Que Dieu laisse tout cela, et pense un peu plus à nous, v Jbid.f ibid, — a Je ne sais, je voudrais bien, ce me semble, que Dieu nous aimât un peu davantage. » ix, 8. — Malebranche fait toujours la même réponse. — Voyez encore Rép, à Arnauld, t. III , p. 276 : a Dieu ne se met point en peine qu'il y ait des désordres dans l'enfer, pourvu qu'il n'y en ait point dans la céleste Jérusalem. Il veut bien qu'on trouve des défauts dans son ouvrage, mais il ne veut pas qu'on en trouve dans sa conduite et dans ses desseins. »

2. Médit, chréi.y xix, 5. -- Réflex. sur la prémot, phys.y g 22.

3. Traité de la nat, et de la grâce. Disc. I, art. 1. « Supposé ^ que Dieu veuille se procurer un honneur digne d^ lui, ce qui lui est néanmoins tout à fait libre, puisqu'il se sufiQt pleinement à luimême, sa sagesse lui manque en un sens si elle ne s'offre la première

place de l'être créé dans cet univers où Dieu fait tout immédiatement, à tel point amoindrie et réduite, qu'on est tenté de s'écrier : à quoi bon les créatures * ? et, d'un autre côté, les causes occasionnelles qui sont sans efficace présentées comme les conditions déterminantes de l'efficace divine, de telle sorte que Dieu semble dépendre d'elles dans son action.

Si j'ai constaté ici toutes les difficultés que soulève la théorie de Malebranche, ce n'est pas pour entamer une discussion qui aura sa place ailleurs. C'est pour bien montrer comment toutes les opinions de notre philosophe sont liées entre elles; comment, en même temps, le conflit que nous avons déjà signalé entre deux tendances diverses de sa pensée se retrouve partout ; comment enfin la négation de l'activité dans la créature, et une idée inexacte de l'activité en Dieu, causent et expliquent tous les malentendus, toutes les exagérations, tous les périls que nous ne cessons de constater.

Dans cette partie de sa philosophie, Malebranche semble fort loin de Descartes : d'abord, par cela seul qu'il tâche d'approfondir des questions aux-

k lui pour s'unir à son ouvrage, puisqu'autrement son ouvrage ne serait pas digne de lui. » Mais comment Dieu peut-il être libre de vouloir ou de ne vouloir pas un ouvrage qui est digne, parfaitement digne de lui? Voyez encore même Discours, art. 4.

1. Voyez Médit, chrét., xi, 10. a Pourquoi ce corps puisqu'il ne peut agir en moi? »

quelles son maître s'est peu arrêté * ; ensuite, parce que, dans la manière de les traiter, il mêle sans cesse la philosophie et la foi. Descartes a dit quelque part que l'Incarnation est un témoignage éclatant de la sagesse et de la bonté de Dieu ; mais il n'a jamais eu la pensée de prétendre que ce mystère peut seul justifier l'existence des choses. Il a parlé de « la nécessité Aq la Providence qui embrasse, qui enveloppe tout ; > mais s'il a trouvé pour affirmer cette divine Providence des termes d'une énergie outrée, il n'a pas tenté de pénétrer ses voies. Il a déclaré à plusieurs reprises que les ouvrages de Dieu sont très-beaux et très-bons ; mais il n'a pas supposé que Dieu ne pouvait faire un autre univers sans manquer à sa sagesse ; et il a proclamé tout au contraire que ce que Dieu veut et fait est bon pour cela seul que Dieu le veut et le fait, la volonté toute-puissante du Créateur déterminant elle-même par ses décrets la vérité et le bien. Enfin il a soutenu que nous devons accepter de bon cœur et prendre en bonne part les événements les plus fâcheux, parce que la volonté sage et bonne de Dieu dispose de tout ; mais il n'a pas montré comment cette volonté sage et bonne a été déterminée par sa sagesse même à permettre les maux que

1. C'est principalement dans les Lettres à la princesse Elisabeth que Descartes a touché à ces questions , mais sans établir ce qu'on peut appeler proprement une Ihéorie ou un système.

nous voyons dans le monde. Ainsi, il n'y a dans Descartes que quelques indications sur tous ces points où nous trouvons dans Malebranche des théories arrêtées. Est-ce à dire qu'il ne faille tenir ici presque aucun compte de l'influence cartésienne? non pas, elle est partout sensible et appréciable. Malebranche développe l'optimisme: Descartes, tout en supposant la volonté divine indifférente, avait été optimiste à sa manière, puisqu'il avait dit nettement que Dieu étant la perfection souveraine, son ouvrage ne peut être que bon. Malebranche se plaint que nous prétendions juger des œuvres de Dieu par nos conceptions étroites, et que nous amoindrissions sa puissance et son adresse en supposant au monde les mêmes bornes qu'à notre vue et à notre imagination * : Descartes avait plusieurs fois exprimé la même pensée et fait les mêmes plaintes. Malebranche rejette la chimère d'un monde infini en étendue et éternel : mais Descartes n'avait-il pas établi une différence profonde entre l'infini et l'indéfini? Malebranche est persuadé que l'ouvrage de Dieu doit être digne de l'action divine, qui est infinie : n'était-ce point cette même persuasion qui poussait Descartes à concevoir le monde aussi grand et aussi beau que possible? Enfin, ce grand amour de

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