Rech, de la vér,j liv. I, ch. vi
la simplicité des voies, que Malebranche prête à Dieu même, où l'a-t-il puisé, sinon dans son com-
merce avec Descartes ? A la place des théories compliquées de la scolastique. Descartes a prétendu mettre quelques principes clairs et simples d'où le détail des choses se déduise aisément. Au lieu de cette multitude confuse de quahtés occultes, qui semblaient détruire l'harmonie du plan divin, en usurpant la puissance de Dieu, il a conçu des lois générales en vertu desquelles tout s'accomplit ; et plus ces lois ont de généralité, plus elles lui paraissent avoir de valeur scientifique, la science aspirant à ramener à l'unité le multiple et à la règle le variable. N'est-ce point cette préoccupation scientifique qui a rendu Malebranche si ferme sur le principe de la simplicité des voies?
Quoi qu'il en soit, cet optimisme que Descartes n'osait justifier par l'examen du détail, et que d'ailleurs il établissait sans reconnaître en Dieu une sagesse indépendante des décrets divins, un tel optimisme était bien incomplet aux yeux de Malebranche. Il trouvait plus et mieux dans saint Augustin. Ce Père déclare les voies de Dieu impénétrables, mais il essaie néanmoins d'en découvrir quelque chose : en garde contre une curiosité téméraire, il ne craint pas de considérer avec une respectueuse hardiesse le gouvernement de la Providence, et il se plaît à admirer la sagesse
qui s'y montre ou à célébrer la bonté qui y éclate. Pour justifier Dieu, si je l'ose dire, au milieu des maux qui nous font gémir, il a des raisons profondes, des vues lumineuses, de magnifiques expressions. C'est lui qui déclare que s'il y a du mal, c'est parce que Dieu est bon. Dieu s'étant senti la force de vaincre le mal et d'en faire sortir des biens qui le surpassent K C'est lui encore qui dit que sans le mal le monde serait moins beau qu'il n'est, que Tabsence du mal en ferait disparaître une foule de biens excellents, et que Dieu, semblable à un artiste consommé, a permis ces ombres, ces défaillances, ces imperfections pour mieux faire ressortir la beauté de Tensemble^. On retrouverait dans la plupart des Pères et des docteurs des pensées analogues. Saint Thomas surtout montre admirablement que la permission du mal a sa raison dans les secrets de la sagesse de Dieu, dans la grandeur de sa bonté, dans des convenances et dans une sorte de bien-séance toute divine ^ Mais ni saint Thomas, ni saint
1. Enchir, i. « Deus est adeo bonus^ ut nunquam aliquod malum esse permitteret, nisi esset adeo potens ut de quolibet malo posset elicere bonum. » — Voir encore De Gen. ad litl. lib. XI, cap. xxxiii; De Gen. imperf. lib., cap. xxv.
2. De Gen, ad litl,, lib. I, 34. Le mal arrive par l'action de Dieu à former comme une sorte de supplément à la beauté de l'ensemble, neque.,, sine supplemento esse decoris universi. — Enchir. j 96. « Ut non solum bona, sed etiam sint et mala, bonUm est. » — Voir encore De vera Relig.y bi;De civil. Dei, lib. II, cap. xxii, et lib. XXII, cap. II; De quant, anim.y cap. xxxvi; De ordine, lib. I, 18; Epist. 166. On pourrait faire encore beaucoup d'autres citations.
3. « Nec propter impotentiam^ nec propter ignoraatiam Dei est
Augustin, ni personne parmi les docteurs les plus autorisés, n'a jamais regardé le monde comme le meilleur que Dieu pût faire : cela est propre à Maiebranche *. Nul grand théologien non plus n'a considéré l'Incarnation comme absolument nécessaire en ce sens que sans l'Incarnation Dieu n'eût pas créé*. Saint Augustin en particulier est si éloigné de
quod mala in mundo proveniant^ sed ex ordine sapientisB su8B, et magnitudlne boniiatis, ex qua provenit quod multiplicentur divers! gradus bonitatis in rébus ; quorum multi deficerent, si nullum malum esse permitteret. » (Paient, q. m, de créai, art. 6, ad quartum.) — <c Et idée decet ut (Ueus) mala facere permittat. » (2 dist. 34^ art. 1, ad quintum.) -^ « Necesse est dlcere omnia divinse providenlise subjacere, non in universali tantum, sed etiam in singulari. . . Provisor universalis permittit aliquem defectum in aliquo particulari accidere, ne impediatur bonum totius.» . Quum igitur Deus sit universalis provisor totius entis, ad ipsius providentiam pertinet ut permittat quosdam defectus esse in aliquibus particularibus rébus ^ ne impediatur bonum universi perfectum. Si enim omnia mala impedirentur, muita bona deessent universo. v (Summa theolog», I*, q. xxii, art. 2, corp. et ad 2"".) — « Deus permittit aliqua mala, ne his sublatis, majora bona toUerentur. » (II* 2", q. x, art. il.)— « Ordo universi requirit quod qu8Bdam sint qu» deficere possint et interdum deficiant. » (I*, q. xLix^ art. 2.) — « Si malum a quibusdam partibus universi subtraheretur, multum deperiret perfectionis universi. . . Oporleret bonorum multitudinem diminui, quod esse non débet. » (Contra génies^ lib. III, cap. Lxxi.)
1. Saint Tbomas dit formellement que Dieu peut^ non pas opérer avec plus de puissance et de sagesse, mais faire des choses meilleures que celles qu'il a faites : Tuuivers actuel est admirable et parfait à sa manière, à cause de Tordre si convenable qui y préside (propler decentissimum ordinem) ; mais un autre univers, bon aussi et convenable, serait possible. (Summa theolog., I*, q. xxv, art. 5 et 6; q. cxv, art. 6.)
2. Voyez ce que dit saint Thomas (Summa theolog,., III*, q. i, art. 1^ 2 et 3) de la convenance de Tlncamation : il montre que nonseulement ce mystère ne répugne pas à la raison, mais que la puisfiance, la sagesse et la bonté de Dieu s'y manifestent avec éclat. Il ajoute qu'il n'y avait pas de moyen plus convenable de restaurer le genre humain; mais il déclare formellement que l'ouvrage de Dieu
ce sentiment, qu'il déclare que toute nature est bonne en tant que nature, et ainsi digne en un sens d'être créée, quoique toujours infiniment éloignée de Dieu^ Assurément Malebranche a trouvé et dans saint Augustin et dans les Pères cette pensée que l'Incarnation relève singulièrement la créature, et que le monde gâté par le péché, mais réparé par Jésus-Christ, a plus de beauté, plus de dignité, plus de valeur que le monde sans le péché, mais aussi sans l'Homme-Dieu^ ; assurément encore il a trouvé dans les épîtres de saint Paul des textes où Jésus-Christ est proclamé le chef véritable, non pas seulement de l'humanité, mais de la création tout entière, qui
sans rincarnation peut avoir sa perfection naturelle. Citons le passage tout entier : Malebranche y semble exposé et réfuté d'avance, a On dit qu'il est de la toute-puissance de T efficace divine de parfaire ses œuvres et de se manifester par quelque effet inflni. Or, aucune créature purement créature ne peut être considérée comme un effet infini, puisque toute créature est finie par essence. C'est uniquement dans l'œuvre de l'Incarnation que paraît se manifester excellemment un effet infini de la toute-puissance divine, qui a uni des choses infiniment éloignées en faisant qu'un homme fût Dieu ; et c'est aussi dans cette œuvre que l'univers paraît atteindre le plus haut degré de perfection, une créature du dernier ordre, telle que l'homme, étant unie au premier principe qui est Dieu. Donc, alors même que l'homme n'eût pas péché. Dieu se serait incarné. » Mais, répond saint Thomas, « dans la manière même dont les choses sont tirées du néant, la toute-puissance divine se montre. Quant à la perfection de l'univers, elle s& trouve atteinte par cela seul que les créatures sont coordonnées à Dieu comme à leur fin, suivant un mode naturel ; mais qu'une créature soit, unie à Dieu en personne, cela passe les limites de la perfection naturelle. » (Art. 3 : 2 et ad 2".)
1. De cimi, Dei, lib. XII, cap. iv et v; De natura boni, cap. iii.
2, « Ofelix culpa quse talem ac tantum meruit habere Redemptorem ! » Liturgie, office du Samedi-saint. — « L'état de la rédemption vaut cent fois mieux que celui de Tinnocence. >» Saint François de Sales.
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subsiste en lui et est rattachée par lui au créateur ^ Mais qu'il y a loin de là à venir prétendre que la créature, par cela seul qu'elle est finie, est profane, que Dieu manquerait à sa sagesse et à la loi de l'ordre en lui donnant l'être, que par conséquent l'union d'une personne divine à l'ouvrage de Dieu est nécessaire pour que Dieu ait un motif suffisant de créer! Malebranche, oubliant l'enseignement de ses maîtres, soutient une opinion particulière, hasardée^, où il croit trouver la véritable évidence; il s'y attache avec une confiance entière, et y cherche le dénoûment de toutes les difficultés relatives à la divine Providence.
Suivons maintenant notre philosophe dans les explications qu'il donne du plan divin. Là nous avons à signaler partout l'influence cartésienne. Qu'on lui donne de l'étendue et du mouvement, lui aussi, comme Descartes, fera le monde, j'entends le monde physique '\ C'est le mécanisme qui rend compte de tout, et les lois de la communication du mouvement sont les seules qui président à toutes, les combinaisons que nous remarquons dans l'uni-
« 1. I Corinih., lu, 22, 23. « Omnia vestra sunt : vos autem Christi, Ghristus autem Dei. » Voyez aussi, Coloss. i, 13-20, un très-beau texte que Malebranche cite lui-môme. (Entrei. métaph., xiv, 10.)
2. Voyez la Réfutation du P. Malebranche, par Fénelon, ch. xxii. Nous en parlerons au second volume du présent ouvrage.
3« Entrei, métaph,, x, 15. a Encore un peu de mouvement me donnera satisfaction, » et le reste.
vers matériel, les seules qui expliquent tout ce qui s'y produit. Seulement il y a ici entre Descartes et Malebranche quelques dissidences qui ne laissent pas que d'être graves. Elles ne viennent point de quelque doute que Malebranche aurait sur la légitimité d'une explication mécanique des choses. Si ses réflexions et les remarques de Leibnitz le conduisent à changer la formule cartésienne des lois du mouvement, c'est par scrupule scientifique et par respect pour l'exactitude ; la métaphysique ne se ressent point de ces modifications qui n'ôtent rien au mécanisme. Les autres différences, d^ l'ordre purement philosophique, tiennent d'abord au soin extrême que Malebranche a de bien mettre en lumière l'efficace divine, et ensuite aux pensées morales et religieuses qui ne l'abandonnent jamais.
Dieu conserve et développe ses ouvrages par des voies simples et fécondes, c'est-à-dire par les lois de la communication du mouvement ; mais la première impression que Dieu communique à la matière n'est point déterminée par ces lois générales. Rien n'existant encore, aucune cause occasionnelle ne pouvant déterminer l'action divine, les lois du mouvement n'ont point lieu. Le premier pas de la conduite de Dieu ne peut être réglé par ces lois. C'est une sagesse infinie qui préside à cette première démarche ; ce ne sont pas encore ces lois que Dieu
ne suivra que pour rendre sa conduite uniforme*. Ainsi les lois générales de la communication du mouvement n'expliquent tout qu'une fois le premier pas fait. Première dissidence avec Descaries.
Mais alors il n'est pas vrai de dire, pour les corps organisés en particulier, que les lois du mouvement en expliquent la formation. Ces lois président à la conservation et au développement des êtres, non à leur création. C'est dès le commencement que tout a été créé. Chaque être de chaque espèce contenait en lui, le premier jour, toute sa postérité. Une série indéfinie de germes enveloppés les uns dans les autres existait dans le premier individu de chaque espèce ; et tous les germes non encore développés existent dans tout individu, à l'heure qu'il est. C'est cet emboîtement des germes les uns dans les autres qui explique la perpétuité des espèces et la naissance des êtres organisés. A leur naissance ils ne sont point formés, pour parler juste : ils se dégagent, ils se développent, ils apparaissent. Et comment cela? En vertu des lois du mouvement^. Les parties organiques des abeilles, par exemple, sant formées dans leurs vers, et si bien proportionnées aux lois des mouvements, que, par leur construction et l'efficace de ces lois, elles peuvent croître, sans que Dieu, pour ainsi dire, y touche de nou-