Ihid,^ liv. II, part, m, ch. i
Les livres mêmes de ces sortes d'esprits sont à craindre : Tertullien, Sénèque, Montaigne, exercent sur leurs lecteurs un empire presque irrésistible, et leurs paroles, toutes mortes qu'elles sont, ont plus de vigueur que la raison de certaines gens * . Tels sont quelques-uns des effets de l'union de l'âme et du corps. Telle est l'économie merveilleuse des sens et des passions : économie merveilleuse, car enfin, c'est par suite du péché, que l'union s'est changée en dépendance et est devenue un assujettissement. Prises en soi, les passions mêmes sont de l'ordre de la nature, et elles sont très-i'églées. L'union de l'âme au corps et par le corps à tout l'univers, est une union naturelle, d'institution divine ; et il faut admirer comment par le moyen des sens, de l'imagination et des passions, le Créateur l'a établie et la maintient^.
On a bien souvent ri des esprits animaux et de toute cette physiologie si fort à la mode au xvip siè-
1. ^ech, de la vér.^ liv. Il, part, m, ch. m, iv et v. Le chapitre sur Montaigne est plein de verve, d'esprit, et par endroits, d'indignation éloquente : Malebranche y condamne avec une impitoyable sévérité celui qui était le maître de ces beaux esprits délicats et insouciants, rebelles à la foi et incapables des sérieuses méditations qui font les vrais philosophes. Il est curieux de rapprocher ce jugement de ceux de Pascal, deBossuet, et de Nicole (dans la Logique de Port-Royal). On peut trouver que Malebranche n'a pas assez tenu comple de tant de vérités de bon sens répandues dans Montaigne et si heureusement exprimées , mais il a justement condamné le scepticisme léger et la facile morale des Essais,
2. Rech. de la vér.y liv. I, ch. v, liv. V, ch. i et ii. — Médit, chrél., X, 15-20.
cle. Après cela, on a jugé que ce n'était peut-être pas si risible et qu'entre ces vieilles théories et les nouvelles il y avait certaines analogies. Ces explications des choses étaient souvent présomptueuses, chimériques, fausses; mais souvent aussi elles avaient de la valeur, et, à le bien prendre, ce qu'il y a de plus bizarre pour nous dans les esprits animaux, c'est peut-être leur nom : appelez-les fluides, par exemple, et vous leur donnerez un air de jeunesse qui les rendra presque acceptables. Quoi qu'il en soit, ce qui me frappe dans cette mécanique cérébrale, complaisamment exposée mais non inventée par Malebranche, c'est beaucoup moins la théorie en elle-même et sa valeur scientifique, que la conviction avec laquelle un philosophe, si persuadé de l'existence et de l'excellence de l'âme, affirme l'influence du corps sur les opérations de l'esprit. Lisez avec une scrupuleuse attention ces nombreuses pages sur les sens, sur l'imagination, sur les passions : vous ne surprendrez nulle part ni embarras ni hésitation, vous ne découvrirez pas la moindre trace de peur ou de fausse honte, vous ne verrez jamais l'auteur s'entourer de précautions, user do ménagements, recourir à des détours pour dissimuler, ou atténuer, ou faire passer à ses propres yeux et aux yeux des autres ce qu'il croit vrai. Et pourquoi s'effrayerait-il ? il est si profondément convaincu d'une part que l'esprit est distinct du
corps, d'autre part que Dieu fait et règle tout. L'ébranlement du cerveau, les mouvements du sang et des esprits animaux semblent tout expliquer, et le corps se mêle tellement à ce que nous avons de plus intime, que les timidos pourraient se demander avec effroi ce qui reste à l'âme : il lui reste la peuT sée, c'est-à-dire tout ce qui est connu par sentiment intérieur, c'est-à-dire la connaissance, la sensation, l'inclination et la passion même : non, jamais un mouvement de matière ne pourra être un amour ou une joie; jamais une trace ou une image formée dans le cerveau par les objets ou les esprits animaux ne sera une pensée, jamais la différente situation de petits corps s'arrangeant diversement dans la tète ne formera un raisonnement ^ . Mais plus la distinction est profonde, évidente, incontestable, moins il faut craindre d'affirmer l'union, les rapports et la dépendance même. Et d'ailleurs, n'est-ce pas Dieu qui conduit ces ressorts par lesquels notre machine se meut? N'est-ce pas lui qui produit par sa puissance et qui règle par sa sagesse tous ces mouvements organiques, conditions de la sensation, de l'imagination, de la passion ? Malebranche n'est donc point troublé dans sa foi à l'existence de l'âme par l'étude du corps, et son admiration pour le Créateur y trouve un continuel aliment. Il use des explications physiologiques avec la même confiance