Blaxnpignon^ Corresp. inéd., p
En présence de la nature, aussi bien qu'au milieu des hommes, il redoute les émotions trop violentes. Si, voyant dans les beautés sensibles un reflet de l'éternelle beauté, il se sent ému et touché, aussitôt il se défie de lui-même et détourne les yeux*. Les grands ouvrages de la création, comme les astres, font une trop vive impression sur l'âme, la remplissent de leur grandeur apparente, l'éblouissent de leur éclat et s'attirent ainsi à eux-mêmes des hommages qui font tort à Dieu. Il ne les contemple pas volontiers. Ce qu'il considère avec une parfaite sécurité et avec un plaisir qu'aucune arrière-pensée ne trouble, ce sont les ressorts secrets de ces machines vivantes que nous voyons dans la nature. Les insectes surtout, et les plus petits, « ces atomes vivants, » comme il les appelle, sont l'objet de ses complaisances. Il les défend contre le mépris injuste que les hommes en font ordinairement. Il veut qu'on admire leurs ajustements et leur magnificence. On n'a pas à craindre que ces petits êtres « abattent notre esprit et le prosternent devant eux. » Par leur petitesse ils no-us confondent, puis par leur beauté si humble et si exquise ils nous ravissent. Quand on contemple leurs aigrettes et leurs couronnes, et ces proportions si justes et toutes ces beautés ramassées dans un si petit espace, on
l. Médit, chrét.j iv, 13, 14, 15.
trouve dans ce spectacle une grande douceur, et l'âme reconnaît aisément Dieu, tout-puissant et tout sage, et l'adore K
Si le mysticisme consiste, comme le dit Leibnitz ^, à nous détacher des choses mondaines pour nous mener à Dieu, Malebranche est mystique dans tous ses écrits ; si le mysticisme suppose dans Tâme un effort perpétuel pour rester en communication intime avec Dieu, principe de la lumière, de l'amour et de la force, Malebranche est encore mystique. Si, au delà de ces limites où s'arrête le vrai mysticisme, une tendance assez commune entraîne les âmes mystiques à un mépris excessif des choses naturelles ou humaines et les porte à diminuer, à atténuer, à anéantir presque la créature, cette tendance est dans Malebranche : il incline vers ce mysticisme outré. C'est un esprit élevé et hardi, aimant
1. Rech. de la vér,^ 1. 1, ch. vi, 2. Il faut lire le ravissant passage qui commence par ces mots bien signiGcatifs : « Quoiqu'on- ne veuille pas trop s'arrêter à ces choses, on a pourtant de la peine a se taire 8ur le mépris que les hommes font ordinairement des insectes...» Et Malebranche énumère tout ce qu'il y a de grand, de beau, de magnifique « sur la tête d*une simple mouche, lo Voir aussi dans les EntreL mélaph., le xi® entretien, où il y a des choses charmantes sur les insectes, et dans la corresp. inédjile publiée par M. l'abbé Blampignon, une lettre (p. 21) où on lit: « Les heures que Ton ne peut pas s*appliquer à la lecture et aux autres choses que Dieu demande de nous, on peut examiner les ouvrages de Dieu, étudier Tanatomie des animaux, des plantes, des insectes. On méprise ordinairement les insectes; néanmoins je n'ai jamais rien étudié des choses naturelles, qui m'ait donné une plus grande idée de la sagesse de Dieu. y>
2. Cousin, ouvrage déjà cité, 2« partie, p. 166. Sentiment de Leibnitz sur le livre de Fénelon et sur l'amour désint«5rossé.
beaucoup la spéculation, fort peu l'action, qui lui coûte et le fatigue, une âme religieuse, toute pleine de Dieu, qui partout le voit et l'entend, qui toujours s'efforce de demeurer unie à lui, car cette union avec Dieu, c'est sa force, c'est sa lumière, c'est sa joie.
Mais il n'a pas, dans sa manière d'aimer Dieu, cette vigueur et cette tendresse d'âme qu'on admire dans saint Augustin, ces élans passionnés et cette onction qui sont le caractère de Fénelon. Il sait que Dieu est son bien, et il le « goûte, » et i' en t jouit, » et il y trouve la source d'un c plaisir infiniment doux et paisible * . » Mais sa piété ne connaît guère l'abandon. Si avec Dieu il n'a pas, comme avec les créatures, des précautions à prendre pour ne point trop aimer, on dirait cependant qu'il se surveille encore pour aimer raisonnablement. Et d'ailleurs, ce qu'il considère le plus volontiers en Dieu, c'est la sagesse, ce n'est pas la bonté : les splendeurs de la raison souveraine ie ravissent ; mais à la bonté mesurée et un peu froide qu'il conçoit dans le Créateur, il répond par un amour sans naïveté et sans effusion, et il n'a jamais t cette conduite simple, libre, enfantine, entre les bras de Dieu, > que Fénelon recommande quelque part. Quand son mysticisme devient intempérant, ce
l. Traité de romour de Dieu,
ORIGINES DE hk PHILOSOPHIE M HALEBRANCE. 33
n'est pas qae Tamour Tayeugle et l'emporte ; ce n'est pas qu'il cède à un de ces entratnemeots où le cœur ne se possède plus et va se confondre presque avec l'objet aimé. Non, il n'est point tenté de remplacer la connaissance claire c par Tivresse de l'amour » et de dire que c mieux vaut pour l'âme être 0n une telle ivresse que de demeurer plus sage ^ » Jusque dans ses excès, . il entend bien user de rais(m : c connaissant clairement son vide et Timpuissaoce de sa nature ^, > il veut établir par principes et en c théologien géomètre^ > que les créatures ne sont rien et que le Créateur est tout, et se réduire enfin par raison à une sorte c d'anéantissement devant Dieu ^. >
Voilà ce qu'est Malebranche. Et ce sont si bien là les traits de son caractère que, jusque dans le délire causé par la maladie, ils se retrouvent. Là sans doute, c comme on est incapable de réflexion, la nature parle toute seule et trahit tous les secrets de Fàme^. » Nous lisons dans le manuscrit de Troyes : € Le P. Malebranche (pendant sa grave maladie de 1696) ne s'entretenait dans ses transports que de ce qui l'avait occupé toute sa vie, de Dieu et de ses ou-