‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 193 sur 237 · Rech. de la vér.f liv. II, part, i, ch. i · texte numérisé non relu

Rech. de la vér.f liv. II, part, i, ch. i

cela constitue une manière vraiment remarquable d'entendre et de pratiquer l'étude de soi-même : l'âme, pour se connaître, ne s'isole point artificiellement et ne se sépare ni de Dieu ni du corps ; le témoignage de la conscience est sans cesse commenté par les enseignements de l'expérience et de la vie ; enfin, à l'étude des détails se mêlent de grandes pensées religieuses et morales qui la dominent, et des conclusions pratiques qui la rendent

utile.

Il s'agit de faire la guerre à l'erreur et de la détruire autant qu'il est possible en l'atteignant dans ses causes mêmes. A vrai dire, il n'y a qu'une cause générale de toutes nos erreurs, c'est la précipitation dans le jugement : si nous usions de notre liberté pour suspendre notre jugement toutes les fois que nous ne voyons pas clair, nous ne nous tromperions . jamais. Mais il importe de savoir pourquoi nous sommes si pressés de juger quand la lumière manque, et quelles sont alors les apparences qui nous séduisent. Aussi est-il nécessaire de passer en revue nos diverses facultés et de déterminer ce que l'on pourrait appeler les causes occasionnelles d'illusion et d'erreur propres à chacune d'elles. C'est le seul moyen de discerner la portée véritable de ces facultés et d'apprendre à en faire un usage réglé, légitime et sûr. Ainsi, les sens ne nous sont donnés que pour la conservation

du corps : juger sur leur témoignage de la nature des choses en elles-mêmes, c'est se jeter immanquablement dans toutes sortes de préjugés et de faussetés. Il faut donc les réduire à leur rôle naturel, et ruiner Tautorité que nous leur attribuons à tort en dehors de leurs justes limites*. De même l'imagination est incapable de découvrir quelque vérité que ce soit : la prendre pour maîtresse, et prononcer sur les choses comme si on les connaissait avec évidence, c'est s'exposer aux plus étranges illusions. II faut dissiper ces fantômes, et contenir sévèrement cette puissance vagabonde qui ne peut avoir d'utilité que si la raison la domine et la dirige^. L'esprit pur n'a ni une étendue infinie ni une force infatigable : oublier ses limites ou méconnaître sa faiblesse, en jugeant de choses qui nous passent, ou en nous appliquant sans aucun ordre à des sujets trop compliqués, c'est risquer de nous perdre dans le vague. II faut avoir peur des abstractions chimériques, et régler l'esprit pour qu'elles ne l'égarent point ^. Enfin, nos inclinations naturelles, qui sont en elles-mêmes excellentes, et nos passions, qui ont dans l'institution primitive de la nature leur utilité, et même leur nécessité, ne nous portent pas tant à examiner les choses

1 . C'est le sujet du premier livre de la Recherche de la vérité.

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