‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 20 sur 237 · Préface de la Vie de Jésus (CEuvres de Bérulle), p · texte numérisé non relu

Préface de la Vie de Jésus (CEuvres de Bérulle), p

ORIGINES DE LA PfflLOSOPHIE DE MALEBA ANCHE. 41

gneur des. sciences, c Ne passez pas légèrement cette parole dictée par le Saint-Esprit, dit encore Bérulle. C'est un titre d'honneur que Dieu se d^nne à soi-même et un droit qu'il veut prendre sur vos esprits* Ne violez pas ce droit, ne ravissez pas à Dieu cette sienne qualité, vous. rendant propriétaires de votre propre esprit, de votre fonction et de votre science. » C'est dans ces dispositions que le fondateur de rOratoire veut qu'on étudie les sciences ; et, bien qu'assurément il ne les méprise pas puisque tout au contraire il recommande qu'on s'y applique, il ne veut pas qu'on se glorifie « en la connaissance de si petites choses et qu'on oublie les choses si grandes, les choses de Dieu et de l'éternité, dont la vue et l'espérance devrait nous ravir * . » t Que sommes-nous, dit-il éloquemment, que savonsnous ? Nous sommes un peu de poussière et nous savons quelque chose des langues et des sciences humaines, et cela encore combien obscurément ! combien faiblement! Et quand tout cela serait en sa perfection, qu'est-ce au regard de la langue et de la science des anges... et au regard de celle de

1 • Rapprocher de ce beau passage la fin de la /J« Médilation chrétienne de Malebranche : a Tout disparaît et change de face, lorsque je pense à rôtemité. Sciences abstraites, quelque éclatantes et sublimes qae vous soyez, vous n'Ôtes que vanité, je vous abandonne. Je veux étudier la religion et la morale, je veux travailler à ma perfection et à mon bonheur et laisser là cette dure occupation que Dieu a donnée aux enfants des hommes, toutes ces vaines sciences dont il est écrit que ceux qui les accumulent j au lieu de se rendre sages et heureux, ne font qu'augmenter leurs travaux cl leurs inquiétudes. »>

Dieu ? Nous sommes appelés à choses plus grandes; nous sommes appelés à connaître non ce monde, mais l'auteur du monde, et à vivre en lui et de lui une vie sans fin. Grande est notre dignité de vivre de la vie de Dieu et d'avoir pour notre félicité la félicité de Dieu même ! C'est notre vie et notre vie pour jamais : ne nous contentons de rien moins*. »

J'imagine que Malebranche, lisant ceâ choses, en était vivement frappé, et qu'il faisait de ces vérités lé sujet le plus ordinaire de ses méditations. Aussi bien n'étaient-ce point là de belles pensées semées en passant dans un discours : non, c'était l'esprit même du cardinal de BéruIIe et de l'Oratoire^* et tout ce qui se faisait dans la congrégation n'était que l'application pratique et vivante de ces principes. Malebranche avait traversé la scolastique et la théologie : il y avait rencontré les questions métaphysiques qui devaient le passionner plus tard , mais sans y trouver d'attrait et sans reconnaître sa vocation. Les exercices de l'Oratoire devaient lui procurer une tout autre satisfaction : là il goûtait déjà les solides joies dont il a tant parlé dans ses livres ; ces prières,, ces méditations, ces pieuses lectures qu*il faisait chaque jour, étaient le meilleur aliment de son esprit, et tandis que les choses qu'on lui appre-

1. CEuvresde piété, écrit sur le bon usage de t esprit et de la science.

nâit le^ dégoûtaient ou le touchaient fort médiocrement, les pratiques oratoriennes, en le formant à la vie intérieure, l'initiaient, sans qu'il s'en doutât, au noble et difficile métier de penser. Aussi voyez : il se laisse appliquer à l'étude de l'histoire par le P. Lecointe, à l'étude des langues par Richard Simon ; et, s'il sent très-bien que ce qu'il fait ne convient pas à son esprit, il ne sait pas encore ce qu'il doit faire. Enfin un jour il trouve chez un libraire le Traité de Vhomme de Descartes, y jette les yeux, se sent ému et ravi, achète le livre, l'emporte, le lit jusqu'au bout avec des battements de cœur qui le forcent à interrompre de temps en temps sa lecture : dès ce moment il se connaît. Il est philosophe. Ceci se passait en 1664.

On ne peut douter de l'authenticité de ce fait. Le marquis d'Allemans, le conseiller Chauvin, le P. Lelong le racontent, comme une particularité qu'ils tiennent de la bouche même de leur ami K C'est donc à bon escient que Fontenelle a placé cette anecdote dans son éloge de Malebranche. Â vrai dire, ce qui étonne, ce n'est point cette subite conscience qu'une circonstance accidentelle donne à Malebranche de son génie philosophique. .11 n'est pas très-rare que quelque rencontre imprévue

1. Cousin, ouvr. déjà cité, p. 473-474, 480, 493. — - Fontenelle avait eu connaissance des Mémoires du P. Lelong. Voir ce qui est dit de VÉloge de Fontenelle dans la lettre du P. Lelong à André, p. 510.

amène dans la vie intellectuelle ou morale de grandes décisions. La plupart du temps ces coups d'éclat sont préparés dans lombre par mille causes secrètes, et on ne remarque guère que l'occasion déterminante. C'est le fruit muret prêt à tomber, que le moindre souffle détache. Les raisons de s'étonner sont ailleurs, si je ne me trompe.

Et d'abord il paraît étrange que Malebranche, entré à l'Oratoire en 1660, ne connût pas encore Descartes en 1664. On le sait, le cardinal de BéruUe estimait Descartes, et approuvait son dessein et sa manière de philosopher : il lui avait même fait une obligation de conscience de publier ses idées ^ On le sait encore, la congrégation, fondée par le cardinal, se montra, elle aussi, et dès le début, fa* vorable à la philosophie cartésienne. Comment donc se fait-il que, du moins dans ces moments de récréation, employés, d'après les règlements, à la conper-satioHy les Pères du séminaire de Saint-Magloire ne 4)arlassent jamais d'une philosophie qui comptait dans l'Oratoire tant d'adeptes, s'enseignait dans les collèges de la congrégation, et commençait à être persécutée dans un pays où les oratoriens avaient un étabjissement ^ ?

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