‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 21 sur 237 · Baillet Taffirme dans la Vie de Descaries · texte numérisé non relu

Baillet Taffirme dans la Vie de Descaries

2. Dans la lettre collective adressée en latin par tous les régents de Toratoire d'Angers au P. Sénault, en 1670, nous lisons; a Plus quam ducenti numéro sumus quos pestis illa (cartesiana) iofccit. » On peut voir les détails de cette affaire dans L Orat. cl le Cariés^ oi

Mais, dans ce même séminaire de Saint-Magloire, un oratorien d'un très-grand mérite, théologien consommé et philosophe, le P. Thcftnassin, composait, à la demande du P. Bourgoing, un grand ouvrage où il se proposait de montrer Taccord des patriciens de la pensée, c'est-à-dire des philosophes de premier ordre, avec les Pères de la religion, et il tâchait d'entrer par la méditation dans la connaissance intime des dogmes théologiques dont il racontait l'histoire *. Le P. Thomassin professait la théologie à Saint-Magloire depuis 1654, il y était encore au moment de l'admission de Malebranche, puisqu'il y demeura quatorze ans : Malebranche a dû l'avoir pour maître. C'est un platonicien, et un platonicien qui n'ignore pas Descartes, que ce savant et pieux apologiste du christianisme ^. La

Anjou^ par M. Damont. ^ Dès 1662, le cartésianisme enseigné par les Oratoriens de Louvain, avait attiré à ces Pères le blâme d'un cardinal (tO mai), puis la censure du nonce apostolique en Belgique (!«'' juillet), et enfin un décret de la faculté de théologie de Tuniversité de Louvain condamnant la philosophie de Descartes (29 août). Cousin, ouvr. déjà cité, 1. 1, p. 298.

1 . Les Dogmes théologiques ne parurent qu'en ) G80-84 et en 1680. Mais Ja préface nous apprend que Touvrage a été entrepris sar les instances du P. Bourgoing, lequel, on s'en souvient, est mort en 1662. — On peut consulter, sur Thomassin, la ih^se du P. LescoBur, de rOratoire (Paris, 1852), et la Connaissance de Dieu du P. Gratry, t. II. Entre Thomassin et Plotin il y a de bien curieux rapprochements à faire : le pieux oratorien s'assimile les théories et les expressionsK les plus hardies du philosophe grec, et il les christianise du moins par Tintenlion. Les textes les plus remarquables sont cités par M. Bouillet, dans sa traduction des Eîtnéades de Plotiii.

2. Déj^^ en 1655, la P. Foumenc avait publié un cours complet de philosophie, universœ pfiilosophiw syropsis accuratissimay dans

doctrine des Idées est exposée par lui, d'après Platon, Plotin, saint Augustin, et en même temps Tînfluence cartésienne est visible. L'e&prit qui anime son grand ouvrage et les vues qu'on y remarque devaient apparaître dans ses leçons. Comment cette théologie qui, en proclamant l'accord de la raison et de la foi, répondait si bien aux aspirations de Malebranche, ne le frappa-t-elle pas? Gomment, au contact de ce souffle platonicien venant jusqu'à lui, nefîit-il pas ému? Comment surtout put-il entendre expliquer saint Augustin et sans doute le lire lui-même, sans reconnaître sa voie? D'ailleurs Thomassin n'était pas le seul à l'Oratoire qui admirât et étudiât saint Augustin. De tous les Pères de l'Église, c'était le plus goûté dans la congrégation. Le cardinal de BéruUe se nourrissait de sa doctrine et de ses œuvres. Et ce n'est pas seulement la théologie que les oratoriens cherchaient dans les écrits du grand docteur : le P. Sénault, quatrième gênérai de l'ordre, élu en 1662, le P. Gibieuf, qui fut en relation avec Descartes, le P. Labarde, et surtout le P. André Martin, se mettaient à l'école de saint Augustin pour y apprendre la philosophie ; et, tandis qu'Âristote et saint Thomas faisaient le fond de l'enseignement scolastique, cette philosophie chrétienne, recueillie dans les écrits de saint Augustin,

lequel il se proposait d*unir<avec Tesprit de Platon et les doctrines des Pères de l'Église la vraie philosophie d'Aristote.

ORIGINES DE lA PHILOSOPHIE DE MÀLEBRANGHE. 47

devenait, à l'université d'Angers, la matière des leçons du professeur oratorien, André Martin, qui la publiait ensuite sous un pseudonyme dans un livre remarquable dont voici le titre : Philosophia christiana^ seu sanctus Jugustinus de philosophia universim^ j^mbrosio yictore, theologo coUectore. Cet ouvrage parut pour la première fois en trois volumes, en 1636 ; la seconde édition en cinq volumes est de 1667 (Angers) ; la troisième en six volumes, de 1671 (Paris). L'auteur nous apprend dans sa préface que s'il livre à l'impression ses traités sur la philosophie en général, sur l'existence et la vérité de Dieu, sur Dieu, sur 1 âme, et sur la philosophie morale, bien que la suite de la collection ne soit pas achevée, c'est à cause des instances très*vives de personnes qui, ayant connaissance des traités déjà faits, le pressent de les publier K On s'entretenait donc de ce grand travail avant même qu'il eût paru ; on en connaissait des parties qui se répandaient «lanuscrites parmi les personnes d'étude, comme cela se faisait souvent au xvii^ siècle. Une

1. (x Quia non ita cito typis commendari possunt omnia, et a me plerique votis suis quasi extorquent quos de philosophia universim, de existentia et veritate Dei, de Deo, de anima, et de morali philosophia paratos jam traûtatus norunt, antequam universum opus absolvi posait, quiuque istachristianas meâe philosophise voiumina ut prsemitterem varils ex causis tandem adductu^ sum, et eo quidem facilius ac libentins, quo philosophise veluti summam continent.» M. Tabbé Jules Fabre a réédité les cinq premiers traités sous ce titre : Sancti Aurelii Âugustini philosophia, Andréa Martin coUeclore, 1 vol. in-8. Paris, chez Durand, 18G3.

fois publié, on dut le lire et en parler beaucoup. Sans doute les Pères de l'Oratoire de Paris n'étaient pas les derniers à s'occuper d'un*^ ouvrage qui faisait tant d'honneur à la congr^ation.

Ainsi, dans l'Oratoire, Platon et Plotin, saint Augustin et Descartes étaient connus, aimés, étudiés au moment où Malebranche y entra : des hommes distingués qu'il a connus, avec qui il a causé, dont il a pu lire les écrits, avaient l'idée d'une philosophie nouvelle où ces divers éléments devaient Be fondre ; plusieurs avaient déjà mis la main à l'œu* vre. Et cependant le P. Lelong nous affirme qu'avant 1664 Malebranche ne connaissait Descartes que par les objections de son maître de la Marche. Et nulle part, ni dans les écrits de notre philosophe, ni dans les lettres ou les Mémoires de ses amis , nous ne trouvons la moindre trace de relations entre lui et Thomassin, et il parait n'avoir jamais lu Platon, dont il ne cite rien, ni étudié ses théories, dont il parle fort rarement et d'une manière très-générale \ ni remarqué Plotin, qu'il ne nomme jamais; et, enfin, il semble avoir ignoré avant 1664

1. Voici ce que Malebranche dit de Platon dans la préface dès ErUretiem sur la métaphysique ^ édit. de 1G96 : «Ces idées sont en Dieu, et si Platon n* avait point cru que les idées étaient séparées de Tessence divine, comme on t en accuse, saint Augustin, en cela, seraH platonicien. » Et plus- loin : « Les anciens Pères avaient appris ce sentiment, ou, comme saint Augustin Tavouo de lui-même, dans les livres des platoniciens estimés alors, ou dans ceux de Philon ou des autres Juifs-, et ils s*cn étaient convaincus par le huitième chapitre des Proverbes de Salomon^ et surtout par TÉvangile de saint Jean. »

les tentatives philosophicfues à'Ambrosius Victor^ qu'il citera plus tard dans ses ouvrages, et ne pas se douter encore qu'il y ait un philosophe et une philosophie dans saint 'Augustin, qu'il reconnaîtra plus tard pour son maître. Comment concilier ces apparentes contradictions ?

D'abord je remarquerai que de 1660 à 1664 Maiebranche fit son année de noviciat, et ensuite se prépara à recevoir la prêtrise. Les exercices auxquels la règle assujettissait les novices étaient nombreux. Outre l'oraison du matin, ils avaient le soir une autre demi-heure d'oraison. Deux fois par jour, ils devaient se livrer à des exercices corporels, au travail des mains, pendant une demi-heure chaque fois, € non pas tant, dit la règle, pour la santé, quoique cela soit utile, que pour se rendre conformes au Fils de Dieu, qui a quelquefois travaillé et fait exercice. » La lecture méditée de l'Écriture sainte et du Catéchisme du concile de Trente, l'étude delà discipline de l'Église, la préparation aux divers emplois ecclésiastiques, enfin des exercices propres à former le novice aux cérémonies saintes et au chant, occupaient une bonne partie de la journée *. Voilà pour Tannée de noviciat. Après cela, la préparation prochaine au sacerdoce était la grande afifaire, et Jésus-Christ la grande étude.

1. Le P. Lamy, V* entretien sur les sciences, — Voyez le P. Perraud, rOra/oirf , p. 115, MO, 127, 151, 152.

Un opatorien n'est pas, à proprement parler, un religieux, c'est un prêtre, et il doit pratiquer dans toute leur perfection les vertus sacerdotales. Pour cela, il s'efforce d'entrer dans l'esprit de Jésus-Christ, il considère sans cesse Jésus- Christ comme le divin modèle sur lequel il doit se former, il travaille à ne plus, faire qu'un avec Jésus-Christ, Jésus-Christ qu'il doit a produire, communiquer aux peuples et faire vivre dans les âmes ^ > Pénétré de l'excellence du sacerdoce, l'o-

ratorien, au sortir du noviciat, n'avait plus d'autre soin que de se préparer avec toute la perfection possible au saint ministère. Sans doute, chacun était libre, à l'Oratoire, de suivre ses attraits particuliers ; et c'était une coutume de décharger de toute autre affaire ceux en qui on remarquait un génie pénétrant ou une aptitude singulière pour les sciences. Mais avant l'ordination, la science commune tenait assurément ia plus grande place, et cette science commune consistait à entrer de plus en plus dans l'esprit de l'institut, c'est-à-dire dans l'esprit du sacerdoce.

Voilà sans doute pourquoi à Saint^Magloire et rue Saint-Honoré on ne parla point de Descartes à Malebranche. Sa curiosité n'étant guère éveillée sur des choses dont les leçons de Rouillard l'avaient

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