Rech. de la vér,^ liv, V, ch. vi
pour mourir avec honneur, ou pour revivre bientôt après : elle contracte une espèce d'alliance avec toutes les autres passions qui peuvent la secourir dans sa faiblesse, rallumer ses cendres et l'en faire renaître ; et ainsi les jugements qui la justifient sont incessamment sollicités et pleinement confirmés par toutes les passions qui ne lui sont pas contraires *. > Voilà bien, représentés au vif, ces débats intérieurs que personne n'ignore, les voilà avec les secrètes intrigues, et les artifices, et les sophismes par lesquels nos passions soutiennent dans notre cœur leur empire ébranlé.
Peut-être devrais-je m'arrèter ici. Mais si je cède k la tentation de faire encore quelques citations, pourra-t-on s'en fâcher? Je voudrais donner une idée un peu complète de ces descriptions et de ces peintures où Malebranche excelle, et de ces traits piquants ou mordants, vraies satires en raccourci, jetées au milieu de fines analyses ou de graves réflexions. A ceux qui me reprocheraient trop d'insistance, je dirais en me servant des propres paroles de mon auteur : « Je me fais un ordre pour me conduire, mais je prétends qu'il m'est permis de tourner la tète lorsque je marche, si je trouve quelque chose qui mérite d'être considéré. Je prétends même qu'il m'est permis de me reposer à l'écart, pourvu que je ne perde point de vue le
t. Rech* de la vér,, liv. V, ch. xi.
chemin que je dois suivre. Ceux qui ne veulent point se délasser avec moi peuvent passer outre ; il leur est permis, ils n'ont qu'à tourner la page; mais, s'ils se fâchent, qu'ils sachent qu'il y a bien des gens qui trouvent que ces lieux que je choisis pour me reposer leur font trouver le chemin plus doux et plus agréable *. »
Ce sont les faux savants et les beaux esprits que Malebranche peint le plus souvent. Il est clair qu'il prend plaisir à les représenter dans toutes les poses, si je puis parler ainsi, et sous tous les aspects. L'érudition inutile des uns, l'air décisif et dominant des autres, l'irritent : les uns et les autres méprisent le Maître intérieur et le font mépriser. Voici des gens qui aiment mieux se servir de l'esprit des autres dans la recherche de la vérité, que de- celui que Dieu leur a donné. Il y a de cette folie bien des raisons : l'une des principales, c'est un faux respect pour l'antiquité. « Quoi! Aristote, Platon, Epicure, ces grands hommes se seraient trompés ! On ne considère pas qu'Aristote, Platon, Epicure étaient hommes comme nous, et de même espèce que nous ; et de plus, qu'au temps où nous vivons, le monde est plus âgé de deux mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé, et que c'est la vieillesse du monde et l'expérience qui
l. Rech, de la vér,^ liv. IV, ch. xiir, 2, fin.
font découvrir la vérité *. » Mâlebranche parle ici comme Pascal. Voyez maintenant ces hommes qui lisent beaucoup, mais ne méditent point, qui ne savent que des histoires et des faits, et non^as des vérités évidentes, historiens plutôt que véritables philosophes, puisque la science et la philosophie qu'ils apprennent est une science de mémoire, et non une science d'esprit : voyez-les accablant du poids de leur érudition, et étourdissant, tant par des opinions extraordinaires que par des noms d'auteurs anciens et inconnus, de pauvres jeunes gens inexpérimentés qui regardent comme des articles de foi toutes leurs décisions ^. Mâlebranche les a vus de près, ces faux savants ; et à la façon dont il maudit leur tyrannie insupportable, on dirait qu'il a risqué d'être leur victime ^. Il a subi leurs