Le p. de Gondren^ deuxième général de rOraloire, Lettres
dégoûté, ses maîtres dans l'art divin du sacerdoce avaient mieux à faire que de l'entretenir des nouveautés cartésiennes. Pour Thomassin, j'inclinerais à croire que son érudition, si riche et presque sur* . abondante, empêcha Malebranche de prendre goût à ses leçons. Chose singulière ! il vint un jour où Fauteur des Dogmes ihéologiques ^ esprit ouvert et conciliant, profita des spéculations et s^inspira des doctrines de l'auteur de la Recherche de la vérité et des ConverscUions chrétiennes ^ devenu à son tour an des patriciens de la pensée. Mais Malebranche, lui, n'avait certes pas apprécié à Saint-Magloire les remarquables qualités du maître dont il i^uivait alors les cours. Là où il y avait un penseur, il ne voyait guère qu'un théologien érudit, et il confondait, peut-être, avec les patientes compilations qu*il détestait tant, ces comparaisons lumineuses, sans eesse renouvelées par Thomassin, entre les dogmes chrétiens et les plus belles pensées des philosophes. Le majestueux enchaînement de la tradition théologique et philosophique le touchait médiocrement. •C'était encore de l'histoire. Et de toutes les histoiirea, la plus inutile, à son avis, c'était celle des opinions d'autrui. U ne comprenait pas que l'on s'appliquât à rechercher ce que les autres ont pensé. Aussi Platon et Plotin purent-ils lui apparaître dans les belles citations et les commentaires savants de Thomassin, sans exciter sa curiosité. Étudier ces
païens, qui ont écrit dans nne langue difficile à entendre, c'eût été faire œuvre d'érudit et perdre son temps. Il s'en garda bien ; et, sans se douter de la parenté intellectuelle qu'il avait lui-même avec eux, il les dédaigna.
Mais d'où vient que saint Augustin même n'éveilla point son génie philosophique ? Je crois en trouver la raison dans la manière dont tout d'abord il entra en commerce avec le grand docteur. Il chercha dans ses écrits la connaissance du dogme et un aliment à la piété. La forme même des ouvrages de saint Augustin contribua à lui cacher le philosophe pour ne ' lui laisser voir que le • théologien ou le mystique. Ne connaissant de la philosophie que le péripatétisme scolastique roide et pédantesque, et ayant, d'un autre côté, des exigences scientifiques trèsimpérieuses quoique non encore définies, Malebranche ne pouvait pas soupçonner qu'il y eût toute une philosophie dans les ouvrages d'Augustin, et cela parce qu'il n'y voyait pas l'enveloppe scolastique et n'y trouvait pas encore la sévérité de la science. Je crois donc qu'il le connut d'abord à travers ses cahiers de théologie, et le feuilleta pour le consulter comme une autorité en matière de foi ; puis, que peu à peu il se mit aie lire, et que, s'il fut parfois choqué de la subtilité de la pensée et du mauvais goût de l'expression, il fut ravi de trouver là, exposée sans appareil logique, la doctrine chrétienne.
et de la voir méditée avec tant de hardiesse et d'amour. Il commença donc à aimer ces livres qui le faisaient penser et nourrissaient sa piété. Et sans doute les pages où il revenait le plus volontiers étaient déjà celles où Augustin consulte le Maître intérieur avec une attention si respectueuse et si tendre, célèbre avec tant d'éloquence et de poésie la chaste beauté de la vérité, demande par de si vives supplications à être éclairé de sa lumière et pénétré de son amour. Mais trouver un pieux plaisir dans la lecture de ce Père, ce n'était pag encore songer à l'étudier comme philosophe. Cette pensée, Malebranche ne Ta eue qu'après avoir fait connaissance avec la philosophie de Descartes et sans doute aussi avec la Philosophia christiana d'Ambrosius . Victor. Or, avant 1664, les essais d'Ambrosius Victor lui étaient inconnus, selon toute apparence, et par les mêmes raisons qui expliquent comment il ne connaissait point Descartes. Dans la préface des Entretiens sur la métaphj'sique, édition de 1696, il reconnaît et proteste, ce sont ses propres expressions, que c'est à saint Augustin qu'il doit le sentiment qu'il a avancé sur la nature des idées. Mais, ajoute-t-il, € j'avais appris d'ail^ leurs que les qualités sensibles n'étaient que dans l'âme, et que l'on ne voyait point les objets en euxmêmes, ni par des images qui leur ressemblent. J'en étai3 demeuré là, jusqu'à ce que je tombai heu-
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reusement sur certains endroits de saint Augustin^ qui servirent à m'ouvrir l'esprit sur les idées. En comparant ce qu'il nous enseigne sur cela avec ce que je savais d' ailleurs , je demeurai convaincu que c'est en Dieu que nous voyons toutes choses. » Qu'est-ce que Malebranche veut dire par ces mots : j'avais appris d' ailleurs , je savais d'ailleurs ? C'est la philosophie de Descartes qu'il désigne, ne voulant point la nommer, parce que son but dans cette préface est de justifier la vision en Dieu par des autorités théologiques, mais l'indiquant en termes assez clairs pour qu'on la reconnaisse ; et dès lors ne nous avoue-t-il pas qu'il n'a compris les théories philosophiques de saint Augustin [qu'après avoir étudié la doctrine cartésienne ?
Ainsi,c'estunëchose certaine, la lecturedu Traité de Vhomme a donné à Malebranche la conscience de son génie. Mais est-ce Descartes qui l'a initié aux spéculations métaphysiques? Est-ce dans Descartes qu'il faut chercher la première origine de sa philosophie? Non, certes. N'avons-nous pas montré, au contraire, qu'il était né métaphysicien, et que tout, dans sa première éducation et à l'Oratoire, avait contribué à fortifier ces dispositions naturelles ?
Le jour où, dans une profonde et ardente prière, sentant Dieu présent et agissant au plus intime de son être, il a réfléchi sur cette présence et cette action de Dieu dans la créature, ce jour-là, sans le sa-
voir, il a commencé à être philosophe : la pensée qui toute sa vie Ta occupé s'était présentée à son esprit. Je ne sais pas la date de ce jour : mais, trèsjeune encore, j'en suis bien sûr, Malebranche s'est complu dans ces méditations; et, soit qu'il contemplât les attributs divins pour les adorer, soit qu'il s'examinât lui-même pour voir en quoi, par ses négligences ou ses défaillances , il faisait obstacle à l'action de la grâce, soit qu'il considérât l'incarnation de Jésus-Christ et cette union si extraordinaire du Créateur avec la créature et ce secours divin donné à l'homme pour se relever vers Dieu et ressaisir en Dieu la vie véritable, ce qu'il méditait toujours, c'est l'action toute-puissante et toute sage de Dieu dans le monde ; ce qu'il aimait à considérer, ce qui le confondait et le ravissait en même temps, c'est cette efficace divine, qui agit en nous plus que nous-mêmes, qui éclaire et qui touche, qui console et qui fortifie, qui peut même ébranler, sans la détruire, la volonté libre, pénétrant ainsi, avec respect et délicatesse, mais avec force, dans ce secret endroit d'où partent les résolutions, dans ce sanctuaire intime fermé à toute autre puissance. C'est là qu'il faut chercher l'origine première de la philosophie de Malebranche : c'est des profondeurs mêmes de son âme chrétienne que cette philosophie est sortie, et c'est dans les actes les plus ordinaires de la piété pratique que les grandes vérités, dont l'étude a été
la passion de sa vie, lui ont apparu d'abord exerçant sur lui un attrait irrésistible et l'enivrant pour toujours de leurs charmes immortels.
Quand il apprit, à l'Oratoire, qu'il faut, selon les fortes expressions du P. de Condren, se remplir de Jésus-Christ, € pour lui faire place en tout, et le laisser être en nous ce que nous voudrions y être nous-mêmes ^ ; » quand il fut initié à k théologie mystique, quand il lut saint Augustin, tous ces exercices, toutes ces études, toutes ces lectures qui avaient pour but de le former à une piété plus haute, le préparèrent à son insu et l'acheminèrent à la philosophie. Nç songeant pas à édifier une métaphysique, il en portait déjà les éléments dans sa pensée ; ne se croyant pas philosophe, et s'appliquant encore, mais sans goût, à des études de lin-* guistique et d'histoire, il avait, si je l'ose dire, une philosophie. C'est alors qu'il lut Descartes. Ce qu'il y remarqua, nous dit le P. Lelong, ce furent € la mécanique et la méthode de raisonner. > Dans ce Traité de Vhomme, il rencontrait un philosophe pur et un savant : rien pour le sentiment, rien pour l'imagination; une raison calme et froide, jugeant des choses après un examen sévère, et enchaînant les idées les unes aux autres dans un ordre lumineux; k science enfin, dégagée de toute subtilité d'école, éloignée de toute pédanterie, mais rigou-