‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 225 sur 237 · Ibid,, II, ch. IV, 12. Voir plus haut, p. 49G · texte numérisé non relu

Ibid,, II, ch. IV, 12. Voir plus haut, p. 49G

La bienveillance qui souhaite et vejit du bien à autrui, voilà ce qui convient à l'homme ; et celte bienveillance a beau aller jusqu'au sacrifice, si c'est nécessaire, elle est néanmoins toujours calme, toujours froide , on y sent toujours de la gêne et de la contrainte : de peur qu'elle ne se change en amour d'union et d'attachement, et ne fasse ainsi tort à Dieu par une sorte de vol sacrilège, l'homme vertueux la contient et la règle de telle manière que, sans élan, sans effusion, sans tendresse, elle n'a plus de l'amour que le nom.

Ainsi les stoïciens permettaient au sage des affections réglées qui ne troublaient point l'équilibre intérieur, et ces mouvements doux et paisibles, en grec tùr.âOetaiy en latin constantiœ animi^ toujours conformes à la raison, toujours soumis à la volonté, remplaçaient dans l'âme bien ordonnée le tumulte des passions aveugles et indociles.

Je viens de parler de stoïcisme.

11 ne faudrait pas croire cependant que la morale de Malebranche fût semblable à la morale stoïque. Le stoïcien met sa confiance en lui-même, il prétend se suffire à lui-même, il est à lui-même son Dieu. Malebranche a horreur de cet orgueil. Aussi, quand il recommande une sorte d'indifférence pour toutes les choses de ce monde, c'est par des principes bien différents de ceux des stoïciens : c'est à Dieu qu'il veut qu'on sacrifie

tout, non à soi. Il ne prétend pas d'ailleurs arriver à rinsensibilité , et se faire en lui-même comme un retranchement où rien ne puisse l'atteindre; il ne croit pas qu'on puisse s'isoler ainsi, rompre les liens qui nous unissent et même nous assujettissent à tout ce qui nous entoure, enfin se rendre indépendant par un superbe dédain pour tout ce qui ne dépend pas de la volonté, plaisirs et douleurs, coups imprévus de la fortune, afflictions de famille, biens et maux de la vie. Il combat à plusieurs reprises la chimère du stoïcisme'. Quoiqu'on puisse dire « la secte la plus honorable des philosophes, » nous ne pouvons pas prétendre en cette vie à l'indépendance. Nous ne pouvons pas nous empêcher de ressentir du plaisir ou de la douleur quand nous possédons les biens sensibles ou que nous en sommes privés. « Il est ridicule de philosopher contre l'expérience, » et « toute la nature résiste sans cesse à l'opinion ou à l'orgueil des stoïques. » On aura beau faire : « le bon sens et l'expérience nous assurent que le meilleur moyen pour n'être pas blessé par la douleur d'une piqûre, c'est qu'il ne faut point se piquer. Mais les stoïciens disent : Piquez, et je vais, par la force de mon esprit et par le secours de ma philosophie, me séparer de mon corps, de telle sorte

1. Rech, de la t'^r., liv. 1, ch. xvu, 3} liv. Il, part, m, ch. iv (jugement sur Sônèque); liv. V, ch. ii et ch. iv.

506 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VllI.

que je ne m'inquiéterai point de ce qui s'y passe. J'ai des preuves démonstratives que mon bonheur n'en dépend point, que la douleur n'est point un mal ; et vous verrez, par l'air de mon visage et par la contenance ferme de tout le reste de mon corps, que ma philosophie me rend invulnérable. » Vains efforts. Les stoïciens ne pouvaient trouver dans leur vertu imaginaire qu'une joie peu solide qui n'était pas assez forte pour résister à la douleur et pour vaincre le plaisir. S'ils paraissaient se soutenir quelquefois, c'était l'orgueil secret, et non pas la joie, qui faisait bonne mine *. L'homme vraiment vertueux ne nie donc pas la dépendance et l'assujettissement où il se trouve : il reconnaît que le plaisir sensible fait impression sur lui ; et comment en pourrait-il être autrement puisque le plaisir étant le caractère du bien ^, le plaisir sensible est l'indice d'un bon état du corps, lequel ne peut pas ne pas nous toucher? De même il reconnaît que la douleur le rend misérable ; blessé, il avoue sa blessure ; accablé de maux, il ressent de la peine, il souffre, et confesse qu'il souffre. Mais il sait aussi que Dieu seul est le vrai bien des esprits ; il sait que Dieu seul donne par sa grâce des joies solides, et en même temps fort vives qui dépassent beaucoup les

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