‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 232 sur 237 · Traité de morale y II, ch. xi · texte numérisé non relu

Traité de morale y II, ch. xi

3. Voir Entret, sur la morty m. Après avoir montré que « la société

pritsen Dieu et avec Dieu qu'il a en vue. Il ne parle de l'autre qu'en passant. Il rappelle donc d'une manière générale aux magistrats et aux princes qu'ils ont au-dessus d'eux une maîtresse souveraine, la Raison. 11 rappelle aux sujets que dans rautorité à laquelle ils se soumettent ils doivent voir et honorer Dieu même, « le Tout-Puissant qui est essentiellement raison, la Raison universelle qui est toutepuissante. » Il indique par là à l'autorité et à la force la règle qui doit les tempérer, le frein qui doit les contenir, à l'obéissance et à la soumission le motif supérieur qui doit les assurer et les relever. Mais s'agit-il des moyens que doivent prendre les chefs pour rendre les peuples sages et heureux ? Il se tait. S'agit-il des moyens par lesquels les peuples peuvent contenir l'autorité toujours prête à s'exagérer elle-même? 11 ne paraît pas se douter qu'il y en ait. La société éternelle des esprits, voilà, encore une

vraie, c'est Taccord des esprits et des cœurs, et que l'accord des esprits dépend de la claire vue de Timmuable vérité et l'accord des cœurs de la jouissance de l'inépuisable félicité, » Malebranche déclare a qu'il ne peut y avoir de parfaite société que dans l'Etat heureux dont le souverain est la Raison môme, et dont les trésors sont inépuisables; qu'avec celui qui veut et qui peut rendre à chacun ce qui lui est dû. » Il trace alors un sombre tableau « des sociétés particulières, formées par les hommes, et qui ont leur origine dans l 'amour-propre, le péché et la concupiscence-, où. l'on n'aime son associé que par intérêt, où l'on ne se soumet aux lois que par nécessité, où l'on ne respecte son souverain que par grimace. » Ici-bas donc « les chrétiens sont en épreuve. » « Hors l'Eglise, où l'homme est pour être persécuté, éprouvé, purifié, rendu digne de la société éternelle, il n*y a pas de société véritable ici-bas. » Toute la fin de l'entretien est consacrée à célébrer « celte société future que nous espérons, et dont respérance fait dès ce mondé le solide bonheur des chrétiens. »

fois, tout ce qui l'intéresse et l'occupe. Le reste regarde ceux à qui Dieu a commis ce soin en les revêtant de quelque autorité. L'homme de bien, tel qu'il l'entend, vivra donc selon les lois du véritable honneur, agira toujours selon sa conscience, sera ferme et généreux : ni les séductions ni les menaces ne lui arracheront un acte qu'il jugerait contraire à la loi éternelle et souveraine; il bravera tout plutôt que de blesser la moindre de ces règles morales qui dominent tout et ne connaissent point d'exception ; il résistera avec une calme mais invincible fermeté aux ordres émanés de la puissance la plus respectable, s'ils lui commandent une action injuste; le regard toujours tourné vers Dieu, et le cœur attaché à Dieu, il aura jusque dans la soumission une fierté humble qui le relèvera infiniment, et jusque dans la patience et l'oppression une liberté de cœur qui lui donnera une grandeur véritable. Mais, avec toutes ces vertus, avec cette indépendance morale et cette dignité personnelle, il sera un sujet parfait et non un citoyen. 11 ne prendra guère d'intérêt aux choses de l'État. S'il est engagé dans quelque emploi, il s'en acquittera consciencieusement ; mais il redoutera tellement ces charges, toujours périlleuses, qu'il les fuira « pour ne pas être attaché à trop de choses. i> Il aura dans la sagesse du prince et de ses ministres une confiance presque aveugle. « C'est s'établir juge de son sou-

verain, que de critiquer sa conduite. C'est s'attribuer une espèce d'indépendance, que de ne vouloir se rendre qu'à sa propre lumière; c'est mépriser la puissance et se révolter, que de prétendre qu'elle doive rendre raison de ses actions à d'autres qu'à celui qui l'a établie. » Dans cet esprit, étant victime de quelque vexation, il obéira sans murmure, pourvu que sa conscience soit sauve; ayant des doutes, il ne s'en éclaircira et ne représentera ses raisons que lorsque cette espèce de liberté n'aura aucun air de mépris et ne pourra irriter la personne en qui il doit craindre et honorer la puissance de Dieu même. Avec les ministres subalternes du prince, il tiendra encore la même conduite : s'ils l'obligent à des devoirs que le prince n'entend ou n'approuve pas, s'ils exercent contre lui quelque exaction, il tâchera de s'en exempter /^r/r V adresse ou par des voies qui ne blessent point le respect; il tâchera de s'éclaircir auprès du prince môme de ses volontés véritables. Mais il ne réclamera pas, il ne protestera pas au nom du droit méconnu et outragé. Si le prince est inaccessible, il présumera qu'il faut s'en rapporter à ses ministres; et alors, humblement et sans murmure , il fera à Dieu le sacrifice de ses biens, il se laissera accabler, écraser, sûr qu'un jour il aura sa revanche, si je l'ose dire; « car enfin cette patience qui nous rend conformes à Jésus-Christ, nous conduira jusque sur les

trônes éternels , d'où nous jugerons avec lui les grands de la terre, au jour qui les privera de leur puissance, lorsque le feu dévorera leurs richesses, et fera disparaître toute leur grandeur ^ »

Ainsi le sage de Malebranche est un mystique, tout plein de Dieu, qui n'aime les hommes et ne s'occupe d'eux que pour leur faire part des biens où il trouve lui-même sa perfection et sa joie. Mais il y a plusieurs manières d'être mystique. Si l'on méprise la raison pour ne se fier qu'aux inspirations du cœur, si l'on recommande aux hommes de s'enivrer de Dieu pour ainsi dire, et dans cette ivresse d'amour d'aller où les mène Dieu qui les possède et qui les touche. Dieu qu'ils sentent, mais ne voient point, on fait une morale qui peut être appelée mystique. Ce n'est point le mysticisme de Malebranche. Nous avons déjà remarqué plusieurs fois qu'il ne croit pas qu'il y ait rien de meilleur que la raison, et qu'on puisse jamais se dispenser de la suivre. Il ne s'abandonne pas au sentiment : il a peur de confondre les inspirations secrètes des passions avec les inspirations de la vérité intérieure» Il ne renonce pas au travail de l'attention : il sait que c'est elle qui fait évanouir toutes les vaines apparences et les vraisemblances, qui séduisent les négligents, les esprits faibles, les âmes serviles, ven-

l . Traité de morale ^ II, ch. ix.

dues au plaisir, ceux qui ne combattent point pour la conservation et l'augmentation de leur liberté, ceux en un mot qui ne pouvant supporter le travail de Texamen, consentent imprudemment à tout ce qui flatte leur concupiscence. Il ne cesse de consulter Tordre immuable : il craint, en cessant de juger à la lumière de la raison, de se faire une morale à sa mode, une morale particulière, conforme en quelque chose à ses inclinations ; car il y a des vertus ou plutôt des devoirs qui ont rapport à nos humeurs, des vertus éclatantes, propres aux âmes fières et hautaines, des vertus basses et humiliantes, propres à des esprits timides et craintifs, des vertus molles pour ainsi dire, et qui s'accommodent bien avec la paresse et l'inaction. Le moyen de dissiper ces illusions et d'éviter ces erreurs, c'est de contempler l'ordre immuable et de consulter la raison ^ « Rien n'est plus sûr que la lumière, et quoiqu'on puisse se laisser animer par le sentiment, il ne faut jamais // laisser conduire ^. » • •

11 y a une autre manière d'être mystique en morale. On peut aimer Dieu avec une sorte de tendresse, le chérir comme un père plein de bonté, se jeter dans ses bras avec une naïve confiance, ou bien considérer sa beauté infinie, et en être pénétré et touché jusque dans la moelle de l'âme, et alors

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