‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 233 sur 237 · Ibid-,l, ch. V · texte numérisé non relu

Ibid-,l, ch. V

s'unir à ce Dieu si beau, si bon et si aimable, avec une sorte de passion, aussi vive, aussi ardente, qu'elle est pure; puis, dans ces dispositions, on peut, regardant les hommes, les aimer, eux aussi, d'un amour qui, pour être subordonné à l'amour de Dieu et s'y rapporter, n'en est ni moins vif, ni moins chaud. Assurément alors la lumière de la raison n'est pas éteinte; mais il y a du feu dans le cœur, et ce feu jette des flammes, et dans toutes les démarches de celui qui aime ainsi, on sent je ne sais quoi d'alerte et comme un souffle qui le soulève et le porte. Malebranche ne connaît ni ces ardeurs ni ces transports. Nous avons vu que ni avec les hommes ni avec Dieu même il n'est tendre. C'est avant tout un méditatif. Chercher la vérité, la chercher dans des vues morales et religieuses, tâcher de la répandre, la faire aimer de tous autant que possible, la goûter avec quelques vrais amis, et, dans ce saint commerce, s'animer paisiblement à conquérir le ciel qui n'est autre chose que la société parfaite des esprits avec Dieu, n'est-ce pas toute sa vie? C'est aussi l'idéal qu'il propose à tout homme, c'est le modèle qu'il trace avec complaisance, c'est le but auquel se rapportent tous ses préceptes. Il prétend bien donner des prescriptions morales qui conviennent à tous les états. Mais enfin le parti que prend le méditatif est le meilleur, c'est même le seul que l'on puisse prendre, si avant

de s'engager dans quelque état on réfléchit bien sérieusement; et en quelque situation que l'on soit, dès que l'on a quelque souci de sa perfection et de sa félicité véritable, c'est sur ce modèle de vie parfaite et heureuse qu'on doit tourner et attacher sa vue, pour s'en rapprocher au moins le plus qu'on le peut.

Une telle morale est fort étroitement liée à la religion. Tout y aboutit à Dieu et à Dieu seul. Or, les honneurs rendus à Dieu par les esprits n'ont de valeur qu'autant qu'ils sont offerts en union avec le Verbe incarné. Voilà le seul culte qui soit digne de la majesté infinie, parce que c'est le seul qui soit vraiment divin. Nous ne pouvons donc remplir ce qui est à vrai dire notre unique devoir (renfermant d'ailleurs tous les autres) sans la médiation de Jésus-Christ; nous ne pouvons avoir accès auprès de Dieu, l'honorer comme il faut, lui être agréable, nous procurer à nous-mêmes notre vraie perfection et notre vraie félicité, que par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. Dès lors, il est clair que la morale appelle la religion et ne peut en aucune manière se passer de son secours. Dieu, en créant le monde, a eu pour fin principale sa propre gloire en Jésus-Christ et par Jésus-Christ : nous ne

pouvons atteindre notre fin, qui est Dieu, qu'en

Jésus-Christ et par Jésus-Christ.

C'est ce que l'on comprendra encore en considérant, non plus les principes mêmes de la morale, mais nos devoirs et les luttes , les sacrifices , les peines de toute sorte sans lesquelles nous ne saurions les accomplir. Ainsi nous devons combattre contre les impressions des sens, de l'imagination et des passions; il n'y a de vertu qu'à ce prix. En effet, les sens, l'imagination et les passions nous font considérer les créatures comme des causes véritables, bonnes ou mauvaises au sens propre du mot, et par suite de cette erreur, abattent notre esprit devant elles, si bien que nous les honorons par cette soumission de l'esprit qui n'est due qu'à la puissance véritable, et nous les aimons de cet amour d'union que mérite seule la cause seule capable de nous faire du bien. Il nous faut donc un secours divin pour conformer à l'ordre habituellement nos jugements, nos amours et notre conduite. Ce secours divin , c'est la grâce. Supposez une volonté droite, que le péché n'a pas encore corrompue : elle ne peut rien que par l'efficace divine, et en consentant au bien, elle suit librement le mouvement qui lui est imprimé sans rien faire qui soit un acte eflfectif, positif. Mais elle n'a pas besoin d'une grâce médicinale ou réparatrice. La volonté corrompue, au contraire, ne peut sans cette grâce

réparatrice se conformer à l'ordre. L'équilibre étant rompu en elle entre les sens et la raison, elle est assujettie au corps, et ne peut se délivrer de cette servitude. Il faut que Dieu répande en elle des grâces de lumière qui l'éclairent et en réclairantla détrompent, la désabusent, dissipent les illusions dont elle est le jouet, et puis des grâces de senti-

ment, qui par une délectation prévenante l'attirent au vrai bien, le lui fassent sentir et aimer, et produisent en elle une sainte concupiscence, capable de contrebalancer la concupiscence criminelle, effet et suite du péché *.

Si la grâce est nécessaire, il faut prendre tous les moyens que Dieu a établis causes occasionnelles de la distribution de cette grâce. Il faut avoir recours à l'oraison et aux sacrements ^. Sans l'observation de ces préceptes purement religieux, l'observation des préceptes dé la logique et de la morale est impossible. On pourra dire de très-belles choses sur • la vertu, on ne sera pas vraiment et solidement vertueux. On pourra faire des actes que le monde admire, on ne les accomplira pas en vue de l'ordre. On ne sacrifiera pas habituellement à l'ordre ses plaisirs et ses intérêts. On n'aura pas cette force d'esprit qui tient dans le silence les sens, l'imagi-

1. Traxiè de morale, I, ch. vu, viii, ix; Médit, chréL, xii et suiv.

2. Voyez les Médit, chrét., xv, xvi, xvii (sur l'Eucharistie), xviii et XIX, et le Traité de morale, II, ch. v (sur le culte intérieur et le culte extérieur).

nation et les passions, et qui permet à l'âme pure et calme de consulter par l'attention la Raison souveraine et d'en suivre les décisions. On n'aura pas cette liberté d'esprit, sans laquelle l'âme toujours trompée par la vraisemblance s'y repose et risque ensuite de donner son amour à ce qui ne le mérite pas. On ne remplira pas envers Dieu les devoirs qui lui sont dus, comme à la cause véritable de toutes choses, à la raison universelle qui éclaire tous les esprits, à l'amour substantiel qui meut toutes les volontés. On n'honorera pas comme il convient sa puissance, sa sagesse, et son amour qui se confond avec sa justice. On ne remplira pas non plus les devoirs que l'on a envers les hommes. On les honorera et on les aimera plus qu'ils ne méritent, et en même temps on n'aura pas pour eux l'estime et la bienveillance qu'on leur doit. Ainsi, en consultant les idées claires on peut faire une morale très-vraie, très-belle, très-relevée. Mais cette morale naturelle se rattache de deux façons à la religion : d'abord, parce que pour bien suivre les idées claires et poser les vrais principes de la morale on ne peut se passer du secours de la grâce ; ensuite, parce que pour agir conformément à l'ordre et observer les préceptes de cette même morale, la grâce est encore indispensable. Il y a donc une morale naturelle, fondée sur les idées claires dont nous avons quelque connaissance par cela seul que nous sommes raison-

nable. Mais on voit aussi tout ce qu'elle doit à la morale chrétienne.

C'est ainsi que la logique, la morale proprement dite et la religion donnent à l'homme les moyens d'accomplir sa tâche ici-bas et d'entrer dans le dessein de Dieu, en s'unissant de plus en plus à la souveraine Raison, en jugeant des choses selon la vérité, en les aimant selon l'ordre, et en méritant par une solide vertu de trouver dans la possession éternelle du vrai bien la perfection et la félicité de son être.

Ce lien de la logique, de la morale et de la religion entre elles et avec la métaphysique, me semble bien apparent dans la belle page que voici :

Si l'on veut être vraiment vertueux et solidement heureux, il faut sacrifier tout à l'amour de l'ordre : « Pour cela, il faut étudier l'homme, se connaître soi-même, sa grandeur, ses faiblesses, ses perfections, ses inclinations, examiner avec soin la différence des deux parties dont Thomme est composé, et les lois admirables de leur union;. de là s'élever à l'auteur de ces lois et à la cause véritable de tout ce qui se passe en nous et dans les objets qui nous environnent; contempler Dieu dans les attributs que renferme l'idée vaste et immense de l'Être infiniment parfait, et n'en juger jamais par rapport à soi; mais soutenir, s'il est nécessaire, la vue de son esprit sur un sujet si abstrait et si profond, par les

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effets visibles de la cause universelle ; surtout examiner les rapports de la conduite de Dieu aux attributs divins, et reconnaître comment cette conduite doit nécessairement être la règle de la nôtre; pénétrer enfin dans ses desseins éternels, et reconnaître du moins qu'il est lui-même la fin de son ouvrage et que l'ordre immuable est sa loi et la nôtre; revenir à soi-même, se comparer à l'ordre, et se reconnaître tout corrompu ; sentir ses inclinations basses et indignes, et demeurer confus; se condamner comme criminel, comme ennemi de son Dieu, comme n'entrant point dans ses desseins, et n'obéissant pointa sa loi, mais sans cesse à la loi honteuse de la chair et du sang : humble et tremblant devant un Dieu jaloux de sa gloire et vengeur des crimes, craindre la mort et l'enfer, sa juste et terrible vengeance , chercher avec empressement un médiateur, et trouver enfin Jésus-Christ, fils unique de Dieu, victime sur la croix pour les péchés du monde, et maintenant assis à la droite du Dieu vivant, établi Seigneur de toutes choses, et consacré souverain prêtre des vrais biens : jadis mis à mort hors de Jérusalem comme un criminel; et aujourd'hui dans le temple, dans le Saint des Saints, devant la face de son Père, toujours vivant pour intercéder pour les pécheurs et les combler de bénédictions et de grâces; mais enfin leur juge inexorable au jour des vengeances du Seigneur, jour

éternel qui finira tous les temps et qui réglera pour jamais et les biens et les maux^ i>

Les voilà bien dans leur enchaînement les vérités dont la méditation a sans cesse occupé Malebranche, voilà l'unité de sa philosophie, voilà comment métaphysique, logique, morale, religion se rattachent les unes aux autres. Dieu étant la fin unique où tout conspire et Jésus-Christ la voie véritable par laquelle il faut aller à Dieu.

C'est saint Augustin qui a initié Malebranche à la philosophie morale et religieuse. Aussi y a-t-il dans les principes et les préceptes de notre philosophe bien des choses qui rappellent la doctrine et surtout l'esprit de son maître. C'est la même manière de considérer Dieu comme la Vérité et le Bien, c'est la même confiance dans la science véritable ou sagesse comme moyen d'unir l'âme à Dieu, c'est le même soin de rendre pur et net le regard de l'esprit en purifiant le cœur. Chez l'un et chez l'autre, la vertu consiste dans l'amour de l'ordre, et l'amour de l'ordre, c'est l'amour de Dieu même. Chez l'un et chez l'autre, la société des esprits en Dieu par Jésus-Christ, ou la cité du ciel, est présentée comme le véritable but de la création et le digne objet de nos vœux, tandis que la société ter-

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