Traité de morale, I, ch.vii
restre ou cité des hommes n'est trop souvent qu'objet de scandale et d'horreur, toujours à craindre dans ses séductions, à cause des pièges du plaisir et de la contagion du vice ; toujours à braver dans ses menaces et dans ses attaques que la constance des enfants de Dieu doit rendre vaines ; toujours à plaindre dans ses misères et à soigner dans ses plaies que notre charité doit entreprendre de soulager et de guérir. Mais, s'il y a entre saint Augustin et Malebranche tant d'analogie, deux grandes différences les séparent. D'abord, saint Augustin n'est point, comme son moderne disciple, un méditatif pur : c'est en même temps un homme d'action. 11 n'a point un système de morale si arrêté; il a des vues plus larges et un sens plus pratique. Ensuite, il a dans l'âme je ne sais quoi de plus vigoureux, et à la fois de plus tendre et de plus chaud. C'est un cœur d'une trempe plus forte et d'une sensibilité plus vive. Dans ses élans vers Dieu, et dans sa charité pour les hommes, il est bien autrement ardent; et s'il a parfois pour flétrir les misères humaines, ou pour condamner la fausse sagesse, ou pour rabaisser tout ce qui n'est pas Dieu, des paroles de mépris et de dédain qui surpassent ce que Malebranche a jamais pu dire, comme on sent néanmoins que cette âme a été remuée par les sentiments humains, touchée par tout ce qu'il y a ici-bas de grandeur, de beauté, d'éclat, et que même toute à
Dieu et voulant tout entraîner à Dieu avec elle, elle
voit dans les créatures autre chose que des ombres impuissantes auxquelles il suffise de donner un amour sans flamme et sans effusion* !
C'est une chose curieuse que de comparer Malebranche à Descartes sur les points que nous venons d'étudier. Descartes dit que « la première et principale chose qu'il faut connaître, est qu'il y a un Dieu de qui toutes choses dépendent, dont les perfections sont infinies, dont le pouvoir est immense, dont les décrets sont infaillibles-; car cela nous apprend à recevoir en bonne part tout ce qui nous arrive, comme nous étant expressément envoyé de Dieu : » n'est-ce point parler d'avance le langage de Malebranche et donner, ce semble, à la morale le même fondement? Il ajoute : « Et pour ce que le vrai objet de l'amour est la perfection , lorsque nous élevons notre esprit h considérer Dieu tel qu'il est, nous nous trouvons naturellement si enclins à l'aimer que nous tirons même de la joie de nos afflictions, en pensant que sa volonté s'exécute en ce que nous les recevons; » puis il dit encore : « On est
1. Saint Thomas, soit dans la morale théorique, soit dans la moraio pratique, est admirable d'élévation, do sagesse, de mesure. MalebranchjB ne paraît avoir remarqué dans sa doctrine qu'une seule chose, à savoir que le fondement môme de la morale, c'est la loi éternelle, c'est-à-dire la Raison divine, en sorte qu'il n'y a de bonnes que les actions dans lesquelles resplendit la lumière de la raison, a in quibus lumen rationis resplendet. » Voir les textes cités plus haut, ch. m, p. 218.
naturellement porté à préférer les intérêts du tout dont on est' partie à ceux de sa personne en particulier, lorsqu'on connaît et qu'on aime Dieu comme il le faut ; car alors, s'abandonnant du tout à sa volonté, on se dépouille de ses propres intérêts, et on n'a point d'autre passion Que de faire ce qu'on croit lui être agréable. Ensuite de quoi on a des satisfactions d'esprit et des contentements qui valent incomparablement davantage que toutes les petites joies passagères qui dépendent des sens ^ . » N'y a-t-il .point là une façon d'entendre les choses et de les exprimer, qui est celle même de Malebranche? Si l'on s'arrêtait à cette première impression, on serait fort tenté de croire que Malebranche n'a guère fait autre chose que de réduire en système la morale de Descaries. Mais pour dissiper cette illusion un peu de réflexion suffit. Descartes se soumet à la volonté de Dieu , qui est puissante , sage et bonne, il s'y soumet par raison et avec amour, avec confiance même, et quoi qu'en ait dit Leibnitz, la patience qu'il prêche n'est pas une « patience par force. » Mais Malebranche veut s'unir à Dieu et vivre de Dieu. La même différence que nous avons signalée déjà entre les doctrines métaphysiques des deux philosophes se retrouve dans leur morale. Qu'il s'agisse de ce rapport naturel et nécessaire entre
1. Lettres à la princesse Elisabeth. V. le Corresp, du 10 août 18G9, Descartes et la Princesse palatine, par M. Ch.-J. Jcannel.
Dieu et l'homme, qui explique notre existence, ou qu'il s'agisse du rapport libre et moral qui constitue la vertu, Descartes le fait extérieur, si je puis parler ainsi, et Malebranche le conçoit tout intérieur : Dieu, dans Descartes, nous gouverne du dehors, et ni la pensée ni llamour même ne nous fait pénétrer en lui; Dieu, dans Malebranche, nous meut et nous anime par le dedans, il est en nous ou plutôt nous sommes en lui, et notre devoir est de nous unir et de nous attacher à lui par les liens les plus intimes. Une autre différence, c'est que Descartes fait reposer l'obligation ou le devoir sur la volonté divine, volonté indifférente en ellemême, qui constitue le bien comme la vérité par ses décrets libres, tandis que Malebranche donne pour fondement à la morale l'ordre, Tordre éternel, immuable, inviolable, qui ne dépend pas de la volonté de Dieu, mais la règle. C'est encore par la métaphysique que s'explique cette seconde différence, et l'on comprend combien elle est grave. Si l'on pousse les choses jusqu'au bout, on trouvera que pour Descartes le dernier fondement du devoir étant la volonté libre de Dieu, la dernière raison de notre obéissance au devoir ne peut être logiquement que la toute-puissance divine ; dans Malebranche, l'ordre étant le principe de la loi morale, et l'ordre n'étant au fond que Dieu même, l'origine de l'obligation est dans la Raison
souveraine et enfin dans la substance même de Dieu.
Considérez les principaux préceptes de Descartes en les rapprochant de ceux de Malebranche. Partout vous apercevrez tout d'abord des ressemblances frappantes, et en regardant d'un peu près, vous découvrirez sans peine des différences s'expliquant toutes par la nature d'esprit des deux philosophes et par leurs vues métaphysiques.
« Un homme de bien est celui qui fait tout ce que lui dicte la vraie raison, » et la vertu consiste dans une volonté ferme et constante d'exécuter tout ce que nous jugerons être le meilleur : il faut donc employer toute la force de notre esprit à bien juger des choses, et la science importe beaucoup à la vertu, et par suite au bonheur. Malebranche pense de même : mais la raison pour lui, c'est le Maîtra intérieur, c'est la Sagesse éternelle, c'est le Verbe divin, et ce qui dans Descartes a quelque apparence de stoïcisme, prend au contraire, chez lui, une couleur riï^^stique.
« Je ne suis point d'opinion qu'on doive entièrement mépriser les perfections du corps, ni même qu'on doive s'exempter d'avoir des passions : il suffit qu'on les rende sujettes à la raison, et lorsqu'on les a ainsi apprivoisées, elles sont d'autant plus utiles qu'elles penchent plus vers l'excès. » Voilà comme parle Descartes. Malebranche veut, lui aussi,
qu'on règle les passions au lieu de tenter inutilement de les détruire; il dit même que, prises en elles-mêmes et dans la première institution de la nature, elles sont bonnes. Mais par suite du péché, dont Descartes ne parle pas, elles sont devenues si indociles, si rebelles, qu'il faut les contenir d'une main vigoureuse si l'on ne veut pas qu'elles s'emportent. Descartes les apprivoise, Malebranche ne leur ôte pas le frein même quand il les fait servir à la raison. Descartes prend confiance en elles, et, si elles vont à l'excès, il s'en réjouit. Malebranche redoute tous les excès, et veut qu'on se comporte toujours avec retenue.
Dans la spéculation, suspendre son jugement tant que l'évidence ne se produit pas, dans la pratique se contenter de vraisemblances, parce que l'action ne souffre pas de retardement, et une fois la résolution prise, y persister, parce qu'il n'y a rien de pire que la légèreté et l'inconstance : tel est un des points essentiels de la doctrine morale de Descartes. Cela se retrouve dans Malebranche. Lui aussi reconnaît que la pratique veut de la décision, et que la vraisemblance y est souvent seule possible comme elle est seule suffisante. Mais combien il lui en coûte de faire, même par nécessité, à la raison ce tort d'agir sans qu'elle ait brillé de tout son éclat! Et aussi combien il s'efforce de rendre cette fâcheuse nécessité moins fréquente en retranchant
autant que possible les occasions d'y être astreint, en se retirant du monde, en fuyant les affaires et le commerce des hommes!
Descaries ne s'occupe guère de ce qui concerne la société et la politique. II redoute ces questions graves et troublantes. Dans ses lettres, à propos du Prince de Machiavel, il trace à grands traits les devoirs du souverain, et cela avec un respect constant pour la raison et pour la morale, en même temps qu'avec beaucoup de sagacité, de sens pratique et de finesse. Mais il entend bien qu'on ne le confonde pas avec les novateurs qui prétendent réformer l'État. 11 n'a point l'humeur brouillonne, il ne se mêle point de ce qui ne le regarde pas; il n'a . point la témérité de toucher à ce grand corps qu'il est si facile et si dangereux d'ébranler : il y trouve des abus sans doute; mais il^s'en remet, pour les redresser, à ceux que ce soin regarde. Malebranche se comporte à peu près de la même manière. Mais sa conduite ne s'explique pas par les mêmes motifs. S'il ne s'arrête guère aux questions qui concernent l'ordre social, ce n'est point qu'elles lui fassent peur : c'estqu'ellesn'onlàsesyeuxqu'unintérêtsecondaire. S'il ne veut pas qu'on critique la conduite du souverain ni qu'on s'ingère de soi-même dans les affaires de l'État, ce n'est pas par prudence, c'est par respect :^ar respect pour les puissances où il reconnaît et honore Dieu même, par respect pour la
raison pour laquelle on n'a plus les mêmes assiduités quand on est engagé dans des charges qui attachent à trop de choses.
Bene vwU qui hene latuit^ c'est la maxime favorite de Descartes, et il cherche la retraite, et là il met tous ses soins à cultiver et à perfectionner sa raison, car il ne croit pas qu'il y ait une occupation plus digne de l'homme et plus capable de procurer le bonheur. Il plaint ceux que la nécessité de travailler pour vivre assujettit à un métier, et il condamne ceux que leurs passions serviles détournent de la seule occupation vraiment Hbérale qui soit au monde. Malebranche est dans les mêmes sentiments. Mais, ne séparant jamais la foi de la philosophie, il conseille la retraite parce que c'est le moyen de mourir au monde, de s'unir à Dieu, et d'assurer son salut, c'est-à-dire d'arriver à cette société éternelle des esprits en Dieu et avec Dieu, pour laquelle nous sommes faits.
Descartes veut qu'on « prenne plaisir à faire du bien à tout le monde, qu'on préfère les intérêts du public aux siens propres, quoique avec mesure et discrétion; enfin qu'on s'expose même à la mort, s'il le faut, pour qu'il en revienne du bien aux autres. » Malebranche croit aussi qu'on est indispensablement obligé de travailler au bonheur d'autrui. Mais il ne s'inquiète guère des biens périssables d'ici-bas : toute sa pensée est attachée aux biens
célestes. Ce sont ceux-là surtout qu'il veut procurer à ses semblables.
Ainsi, plus nous poursuivons cette comparaison^ mieux nous nous rendons compte des différences qui séparent Descartes et Malebranche.
Descartes, nous traçant le portrait du sage, se peint lui-même. Voilà bien cette fierté où l'on sent le gentilhomme et le stoïcien, et cette prudence où l'on reconnaît l'homme ami de son repos. Descartes est fier avec les autres, fier avec la fortune dont il méprise les séductions et les menaces, fier, si je l'ose dire, avec lui-même ; il redoute ce qui le dégraderait à ses propres yeux, il respecte sa raison, il veut demeurer toujours digne de son estime. En même temps il est prudent, et sa prudence s'étend à tout : il est modéré dans ses opinions pour n'avoir pas à revenir de trop loin sïl venait à se tromper, modéré dans ses désirs, > pour ne pas laisser trop de prise sur lui aux événements, modéré dans ses rapports avec ses semblables, pour ne point s'attirer d'affaire qui le trouble : en un mot, il est toujours modéré, ou du moins il veut l'être, parce .qu'il est prudent. Ajoutez à cela que très-sincèrement chrétien, il pense néanmoins ordinairement en € homme purement homme. » Il admet le péché originel, mais il n'en parle guère, et on voit bien qu'il ne croit pas que tout dans la nature ne soit que corruption. Il n'a pas peur d'admirer dans les
choses de l'ordre naturel celles qui sont belles, de priser celles qui sont bonnes, d*aimer «elles qui sont aimables. 11 croit à llncarnation , et il fait même ressortir quelque part combien la bonté de Dieu éclate dans ce mystère; mais il ne regarde pas comme inutile ou dangereux ou coupable tout ce qui n'a pas avec Jésus-Christ un rapport direct. Il est profondément religieux, il n'est pas du tout mystique. 11 est très-convainçu que Dieu est notre dernière fin : il ne se détourne pas des choses créées, il croit qu'au-dessous de Dieu elles ont quelque valeur, et parce qu'au fond elles ne sont que par Dieu, il ne pense pas qu'il faille les supprimer presque dans sa pensée et dans son amour pour ne voir et n'aimer que Dieu seul.
Malebranche, comme Descartes, se peiiït lui même à son insu dans sa morale, et malgré qu'il en ait, ses préceptes sont marqués d'une empreinte toute personnelle. C'est un méditatif, et ses prescriptions regardent surtout les méditatifs. Il est sans cesse occupé de s'unir à Dieu en tant que Raison souveraine, et il ne donne guère que les moyens d'établir, d'assurer, de maintenir, de resserrer cette union. Il n'a point de goût pour les choses naturelles ou humaines, qu'il voit à travers le péché qui les corrompt; sa morale ne leur fait pas une grande place, elle enseigne surtout à s'en passer. Descartes professe une sorte de stoïcisme tempéré
par le bon sens pratique et par l'esprit chrétien. Malebranche a une morale mystique, assombrie parfois par une sévérité toute janséniste. C'est la conséquence naturelle de sa métaphysique. Quand on supprime autant que possible la créature dans l'univers, quand on ne lui laisse qu'une ombre d'être, il est naturel de la supprimer presque dans l'esprit et dans le cœur du sage, et de se contenter pour elle d'une ombre d'amour.