‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 24 sur 237 · Convers. chréi.y vii · texte numérisé non relu

Convers. chréi.y vii

2. André demande à Tabbé de Marbeuf (lettre du 6 juin 1716) ([uand Malebranche commença à lire saint Augustin ou ÂmbrosiuB Victor. (Cousin, ouvrage d^jà cité, t. II, p. 217.} La question reste sans réponse.

saint Augustin philosophe: les textes disséminés dans un si grand nombre d'écrits sont ramassés et disposés dans Tordre le plus naturel ; des sommaires courts et précis placés en tète de chaque chapitre résument la matière qui y est traitée * : la théorie des idées en particulier est exposée tout au long dans le livre de veriiate Dei et le livre de Deo. Assurément Malebranche a cherché le développement de la pensée d'Augustin dans ses ouvrages mêmes auxquels André Martin renvoie si exactement ; mais quel avantage n'était-ce point que d'avoir sous la main toute cette philosophie ! Et qui sait même si certains textes décisifs ne se sont pas montrés pour la première fois à notre philosophe dans ce livre ? N'est-ce point là qu'il serait tombé heureusement^ . comme il dit lui-même ^, sur certains endroits de saint Augustin qui ont servi à lui ouvrir l'esprit sur les idées? Quoi qu'il en soit, c'est avec éloge qu'il cite dans la Recherche de la vérité la Philosophia

i. Il n'est peut-être pas inutile de remarquer qu'il y a dans quelques-uns de ces sommaires des traces de jansénisme qui ont pu avoir quelque influence sur Malebranche. Ainsi, au liv. II, p. 27, nous lisons: aNuUam veritatem immutabilem solis naiursd virihus posse intelligi. » M, Fabre, voulant conserver la vraie pensée de saint Augustin, corrige ainsi la proposition : « NuUam veritatem immutabilem posse intelligi nisi Deo adjuvante atque douante. » Ce qui écarte la nécessité d'un secours surnaturel,, De même, au ch. 32 du môme livre, André Martin dit : « Auxilium illud divinumac swpernaturaley quo nostra mens ad immutabilem aliquam veritatem intelligendam indiget, esse luccm veritatis ipsius increatom.» M. Fabre met naturàle.

2. Nous avons cité plus haut le passage tout entier tiré de la préface de redit, de 1696 des Eniret, méiaph.

christiana; et par la manière dont il en parle, dans le quinzième éclaircissement^ on voit qu'il l'a étudiée avec attention et profit * .

Maintenant, veut-on se faire une idée de Tordre que garda Malebranche dans ses libres études, qu'on lise le sixième chapitre de la IP partie du livre de la Méthode j dans la Recherche de la vérité. Les renseignements que nous fournit le P. Lelong * sont d'accord avec le plan qui y est tracé, et l'on voit bien que c'est celui que Malebranche a suivi luimême. Après avoir acquis quelque connaissance de soi-même et de l'Être souverain, il faut étudier l'algèbre, l'arithmétique et la géométrie ; mais il serait dangereux de s'y arrêter trop longtemps. Quand on a acquis ' par l'usage de ces sciences une certaine étendue d'esprit, une justesse et une pénétration que d'autres études ne donneraient pas, on doit, pour ainsi dire, les mépriser ou les négliger^ pour étudier la physique et la morale. La physique,

1. Je suis fort porté à croire qu'en lisant Descartes et saint Augustin, Malebranche revit certains passages des Pères de TËglise et de saint Thomas d'Aquin, dont il n avait pas compris toute la portée lorsqu'il faisait sa théologie, et qui maintenant lui revenaient à Tesprit. C'est ainsi que je m'explique les citations que Ton rencontre dans la Recherche de la vérité^ et l'intlucnce que saint Thomas paraît avoir exercée sur lui. Plus tard, il lui arriva encore d'avoir recours aux Pères et aux Docteurs, quand il eut à se défendre contre les attaques de ses critiques. Dans ses œuvres de polémique, on rencontre plusieurs citations. Je rappelle de nouveau que la préface de l'édition des Entretiens métaphysiques de 1096 contient un texte remarquable de saint Thomas que Malebranche y cite tout au long pour justiûer la vision en Dieu,

î. Mémoires du P. Lelong.

considérée comme une véritable science, consiste à raisonner, non sur nos sentiments, mais sur nos idées ; elle est très-difficile, mais très-utile et trèsintéressante. N'y chercher que la satisfaction de sa curiosité serait n'en pas comprendre la vraie importance. 11 faut l'étudier en vue de la métaphysique, et par conséquent, considérer surtout ce peu de vérités pleinement démontrées que nous avons touchant les choses de la matière, et ne pas pousser trop loin de curieuses et inutiles recherches. Ainsi préparé, on doit s'appliquer de toutes ses forces à la morale, qui est la plus nécessaire de toutes les connaissances. C'est ici principalement qu'il est dangereux de suivre les opinions vaines des hommes. 11 faut se consulter soi-même pour reconnaître la faiblesse de sa nature, consulter le Maître qui nous enseigne intérieurement les vrais principes, et en même temps étudier l'Évangile où la sagesse éternelle, se présentant à nous sans toutefois sortir de nous, nous apprend par des paroles sensibles et des exemples convaincants le chemin de la vraie félicité. L'Évangile nous fait connaître avec ceVtitude les lois sur lesquelles nous devons régler nos mœurs. < Pour ceux qui ne se contentent point de la certitude, à cause qu'elle ne fait que convaincre l'esprit sans l'éclairer, ils doivent méditer avec soin sur ces lois et les déduire de leurs principes naturels, afin de connaître par la raison, et avec

évidence, ce qu'ils savaient déjà par la foi avec une entière certitude *• >

Au milieu de ces études sérieuses fit-il une place pour la lecture des ouvrages philosophiques qui parurent alors ? Étudia-t-il certains livres cartésiens où Ton retrouve bien des pensées analogues aux siennes ? La question n'est pas sans intérêt. En Allemagne, par exemple, on confond volontiers Malebranche parmi les disciples secondaires de Descartes, tels que Clauberg et Geulincx, ou même on &it moins d'état de lui que de ces philosophes, comme s'il avait développé avec une moins puissante originalité les doctrines du maître, comme si même il leur devait à eux aussi quelque chose.

Notons tout d'abord que Malebrancfae aimait peu à lire. II consultait les livres de sciences pour profiter des solides travaux accon^plis avant lui ou de son temps ^. Les autres livres lui semblaient, pour

1. Rech. de la vér., 1. VI, part. II, ch. vi. — Voy. aussi Rech. de la vér,, Uv. I, ch. vii^ et EnlreL met., x et xi. •*- Dans le XI* entretien Malebranche expose plusieurs expériences qu'il a faites luimême. Voir § 8 et 9. — Le P. Daniel écrit au P. Poisson, le 10 tyril 1670 : «Le R. p. de Malebranche m'a fait Thonneur de m*écrire qu*il a présentement un fourneau où il met couver des œuf^, et qu'il en a déjà ouvert dans lesquels il a vu le cœur formé et battant, svec quelques artères. » Manuscrit du P. Adry, ii® partie.

2. Malebranche cite Malpighi, Swammerdam, le journal des Savants. Rech. I et Entret. met., xi. — Plus tard, il parlera de Newton. Corresp. inéd., publiée par M. Blampignon, p. 25. — Il ftiut citer son jugement : « Quoique M. Newton ne soit point physicien, son livre (V Optique, qui parut en 1704) est très-curieux et trôs-utUe à ceux qui ont de bons principes de physique. U est d'ailleurs excellent géomètre. Tout ce que je pense des propriétés de la lumière s*ajustc à toutes ses expériences. »

la plupart, au moins inutiles. Qu'y aurait-il cherché ? les opinions d'autrui? Elles n'excitaient point sa curiosité. Une instruction sérieuse? Il comptait bien plus sur la méditation, que toutes ces voix du dehors ne font que troubler. Mairan lui demandant ce qu'il pense de V Éthique de Spinoza : « Je n'ai point je livre dont vous me parlez, répond-il. J'en ai lu autrefois une partie ; mais j'en fus bientôt dégoûté. . . Je n'ai point lu les réfutations qu'on a faites de ses erreurs : car je iien ai point besoin. » Et à un ami il écrit : < Il y a peu ou point de livres qui me plaisent. Si l'on faisait tous les ans un petit volume in-12 qui me contentoit, je serais satisfait des savants. Quand je n'avais que vingt-cinq ans, j'entendais ce que je lisais dans les livres ; mais à présent je n'y entends plus rien dans la plupart ^ » Â

1. Corresp. inéd. publiée par M. Blampignon, p. 4. Cette lettre de Malebranche me rappelle un charmant passage d*un écrit peu connu de Leib&îtz, Préceptes pour avancer les sciencesj édit. Erdmann, lui, p. 165.

« Je ne désapprouve 'pas entièrement ces petits livres à la mode, qui sont comme les fleurs d*un printemps, ou comme les fhiits d'un automne, qui ont de la peine à passer Tannée. S*ils sont bien faits, ils font reflet d'une conversation utile, ils ne plaisent pOs seulement et empêchent les oisifs de mal faire, mais encore ils servent à former Vesprit et le langage ; souvent leur but est de persuader quelque chose de bon aux hommes de .ce temps, qui est aussi la fin que je me propose en publiant ce petit ouvrage. Cependant, il me semble qu'il vaut mieux, pour le public, de bâtir une maison, de défricher un champ, et au moins de planter quelque arbre fruitier ou d'usage, que de cueillir quelques fleurs ou quelques fruits. Ces divertissements sont louables bien loin d*étre défendus, mais il ne faut pas négliger ce qui est plus important. On est responsable de son talent à Dieu et à la République ; il y a tant d'habiles gens, dont on pourrait attendre beaucoup, s'ils voulaient joindre le sérieux à l'agréable. Il ne s'agit

vingt-cinq ans même il lisait peu, et sans; grand plaisir, et, je crois aussi, sans grand profit. S'il est vrai que dans son premier ouvrage on trouve un certain nombre de citations, souvenirs encore: récents de ses études littéraires et théologiques ^ • im . remarquera qu'il ne cite guère les philosophes: \et qu'il traite avec un suprême dédain 1^ érudits et les commentateurs. Celui qui écrivait ces choses était-il homme à rechercher curieusement Içs' livres des cartésiens ? Et dans quel intérêt, je votis . prie ? Méditer avec Descartes, corn me avec saint Augustin, voilà qui est bien« car c'est utile^ Mais étudier ce que d'autres ont dit de Descartes, ou d'après Descartes^ à quoi bon? Je pense donc que si Malebranche reucontrait, sans les chercher, quelques livres philosophiques de bonne apparence, il seJbâsardait à y jeter les yeux, et sji la chose lui plaisait:, il s'y arrêtait un peu, et s'il y ty;ouvait quelque.cbQ(^e de bon, quelque excitation à penser., quelque atimulant pour 1^ piété, il en profitait. Mais voilà tout. C'est ainsi qu'il a certainement lu la Zog/^we^ <te Port-Royal, publiée en 1662 et arrivée en 16Ï3. à sa quatrième édition. Il y fait allusion quelque p^t, et dans la Recherche de la vérité on en trouverait sans peine des ressouveiiirs. Mais il en garda, paraît-il, une impression peu profonde, puisque, con-

pas toujours de faire de grands ouvrages : si chacua ne donuail qu*uQe grande découverte, nous y gagnerions beaucoup en peu do teoip^ »

suite par André sur les meilleurs ouvrages à suivre dans un cours de philosophie, il ne songe, pas à nommer VArt de penser; € il n'a rien à dire sur la logique ; il n'en connaît de bonne que la naturelle, jointe aux règles qu'il a données dans le livre de la Recherche de la vérité; il ne sait pas trop quels sont les livres qui seraient utiles ^ »

Très-certainement aussi il a lu les Pensées de Pascal, publiées par MM. de Port-Royal en 1670- Qui ne serait tenté de croire qu'il en demeura frappé? Ce souci vif des choses de l'âme, cette préoccupation religieuse partout dominante, ce mépris des prétendues grandeurs d'ici-bas et de la science elle-même, si on la sépare de la foi et de la piété, cette humiliation de tout l'homme devant Dieu, et aussi ce dédain pour l'opinion commune et cette intrépidité de la pensée en présence des difficultés, tout cela n'était-il pas fait pour lui plaire? Et néanmoins que voyons-nous ? des analogies remarquables avec quelques-unes des Pensées de Pascal, notamment dans le premier livre de la Recherche y analogies qui font croire à des réminiscences, mais s'expliqueraient encore sans cela^. Il n'y

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