La première édition des Discours est de
ces pensées? Il les a retrouvées avec plaisir dans Cordemoy, je le crois; grâce à cette lecture, elles OEit pris plus facilement dans son esprit de la consistance et de la précision , c'est bien possible : mais voilà tout, et Cordemoy ne lui a rien appris. J'en dirais autant de Clauberg et de Geulincx s'il était prouvé qu'il les qût lus. Que plusieurs disciples de Descartes, ayant entre eux par l'âme quelque parenté, aient poussé les théories du maître au mysticisme et à l'idéalisme, ce n'est pas fort surprenant. Mettez qu'ils se soient connus, je dirai en voyant les ressemblances qui existent entre eux : ils se sont compris ; je n'en conclurai pas qu'ils se soient appris quelque chose les uns aux aiitrès. Et s'il y en avait un parmi eux qui eût dans la pensée plus de puissance et plus d'éclat, quand bien même il serait venu après tous les autres et . aurait lu et étudié tous, leurs ouvrages, c'est lui à coup sûr que je déclarerais le plus original. Mais la chose est ici bien plus simple. Il est très-invraisemblable que Malebranche ait lu Clauberg ; il est certain qu'il n'a pas lu Geulincx. Clauberg avait eu à son voyage en France des relations personnelles avec Clerselier et de Laforjge : son De cognitione Dei et sui^ publié en 1656^ a dû être remarqué ; sa Logica nosfamiqiia. est citée et mise à profit dstns V Art de penser àe Port-Royal. Quant à Geulincx, professeur à Louvain et puisa Leyde, il se peut que,
grâjce aux théologiens de Flandre, en continuels rapports, depuis le jansénisme, avec ceux de France , grâce aussi aux oratoriehs de Louvain et deMons, son nom ait été connu à l'Oratoire de Paris. Mais qu'était-ce pour Malebranche que Claùberget Geulincx? des étrangers, « des barbares*;» Tua n'était-il pas Allemand et l'autre Batave ? Et n'ont-ils pas écrit en latin ? Leurs écrits ne sententils pas l'école? Ajoutez à cela que Clauberg était protestant de naissance, et que Geulincx l'était devenu après avoir quitté Louvain. Pourquoi se donner la peine d'aller chercher loin, et avec quelque péril peut-être, ce qu'on a chez soi, et à la source, et sans mélange fâcheux, dans Descartes? Pour lire Clauberg, il fallait peut-être plus de curiosité que n'en avait Malebranche. Pour se procurer et étudier la première partie de VEthica de Geulincx, le seul ouvrage d'importance publié par l'auteur avant sa mort, c'est-à-dire avant 1669, il eût fallu un empressement et une avidité d'érudit que l'on ne conçoit pas dans notre philosophe. Je ne sais si, lisant
l. Voyez la fin delà Recherche de la vérité, « Ceux qui liront les ouvrages de ce savant homme (Oôscartes)... sentiront une secrète Joie d^ôU« nés danfeVun. siècle et dans un pays assez heureux pour nous délivrer de la peine d'aller chercher dans les siècles passés parmi les païens, et dians les extrémités de la terre, parmi les barbares ou lesr étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité ou plutôt un moniteur assez fidèle pour nou^ diisposer à en être instruits. » Re- -marqtuons que s'il s'agit d'informations scientifiques, d'expériences, de faits, Malebranche les prend de quelque part qu*ils viennent.
70 PREMIÈRE IPÂRTIE. — CHAPITRE I.
Geulmexy il s'en fût dégoûté aussi vite que de Spinoza à qui Geulincx ressemble assez. Mais je suis bien sûr qu'il n'a pas fait un pas pour l'avoir et qu'il n'a même pas songé à le lire, supposé qu'il Tait connu.
Ain»i Malebranche ne doit rien ni àClauberg, ni à Geulincx, ni à aucun autre disciple de Descartes. A Descartes lui-même, que doit-il ? Je ne parle plus de cette influence générale que j'ai signalée plus haut, je ne parle plus de la méthode; il s'agit des doctrines elles-mêmes, et sous ce rapport, je me demande ce que Malebranche a reçu de Descartes. Le voilà durant dix années dans un assidu commerce avec le grand philosophe ; il lit tous ses ouvrages, il arrive à « le posséder aussi bien qu'on puisse faire*. > Au sortir de ces réflexions, il a un système : un système que Descartes n'avouerait pas^ mais un système que Sans Descartes il n'eût pas formé. En 1664, il avait une philosophie à son insu. En 1674, dix ans après la rencontré du Traité de ïhomme^ il publie son premier ouvrage : le système est déjà tout entier dans ce petit volume, qui contient les trois premiers livres de la Recherche ^ et tous les écrits postérieurs éclairciront ou développeront ces principes, mais n'y ajouteront rien d'es^ sentiel.