CHAPITRE II
OBilET DE Là philosophie ET MÉTHODE.
La philosophie de Descartes et celle de Malçbranche ne soat pas nées des mêmes besoins, et le dessein des deux philosophes est fort différent*
Descartes veut mettre de l'ordre et de la clarté dans ses pensées : et pourquoi ? parce que seules les idées claires contentent l'esprit, et que seules aussi elles sont fécondes. Or, il n'y a de connaissance lumineuse et solide, satisfaisante pour l'esprit et utile par les résultats pratiques, que celle qui pénètre jusqu'aux principes. Descartes touche donc aux plus grandes questions de la métaphysique dans le dessein de voir plus clair en découvrant le fondement de toute certitude et de toute science, et puis dans l'espoir d'améliorer la vie humaine, en perfectionnant, au moyen de la phi-
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losophîe première restaurée, la mécanique, h^ mé^ decine et la morale, dont^ les progrès p^iTiant augmenter la puissance et le bonheur de l'homme sur cette terre. Ce qu'il reproche à la philoso|>hie vieillie de l'Ecole, c'est précisément d'être ^obsotfre et stérile. C'est pour cela que dès le collège il r s'en était dégoûté ; et c'est pour trouver ce qu'elle »e lui avait pas donné, qu'il avait travaillé 'Viiigt ans, voyageant et méditant, observant et réfléchissant : et quand enfin il s'était cru nù^itre de sa pensée, il l'avait publiée dans ce langage fier et simple^tii sied ,bien à Texpression de grandes nouveantéa* Qu'estH^e donc que Desfeartes?; Un esprit lavtde? de lutnière, soucieux de mettre à nu > les principes mêmes de toute connaissance et de rendre pai* là plus féconde et plus utile la scien<)e devenue plus claire. Tel est le double dessein, spéculatif à Isu lois et pratique, qui se montre dans tous* ses écrits. Est-ce là le dessein de Malebranche? Sans. doute il est ravi de la simplicité et de la rigoieur de lai paéthode cartésienne ; il la croit très-propre à diriger l'esprit dans la recherchedela vérité^etluiqui^ dit
cette belle j^role c rien n'est plus sûr que la4»mièi*e S * il veut j aussi bien* qu^ Descartes, inettre dans ses pensées de l'ordre et de la clarté, lilai^Âoni but n'est pas le même que celui de DescaTtes*. TJne
1* Trûif^ de morale, I, oh. V, 21. . ) , .^
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pensée mopaie et religieuse domine toutes ses spécnIa<tDi|is. Il veut par la science resserrer runion de l'esprit à Dieu, cette union essentielle que le péché du fKreibîer homme a affaiblie et que la grâce de JésùS'^^hriÀt rétablit dans Tàme régénérée. 11 veut monirer-q^e cette union, c'est à vrai dire l'action inènoiè'deDieu dans l'esprit que Dieu éclaire et touci^ ihvisibleoient ; qu'aiasi l'esprit créé est dans uB^tiépendance continuelle de son Créateur; et que^ ee n'est pas là un caractère particulier à FboïÀOftev mais'bien 4in caractère commun à tous tesfêtres^t en sorte que i^î cette dépendance apparaît tdut^ d^abérd dans les ilK>difications de l'esprit hu^mainj^eile^e retrouve -partout, essentielle et inhérente: à là créature, et tjue, par conséquent^ l'action de Dieu est universelle, incessante, présente partalit^^et partout le principe de tout être, de toute vie; ^e tout mouvement. Voilà, aux yeux de Malebk^aiiche^ la vérité capitale, fondement où s'appuie tottte^ connaissance^ terme où toute science aboutit. AyeaÀ par Iç sentiment et la fbi une persuasion intime' 'de ^tte incessante et universelle action dé Dîeri danslemonde, H veut .s'en convainere par la ràisoin; et la philosophie, telle qu'il l'entend, est précasëment cet ^ort de l'esprit cherchant à déeohvrifdans là lumière ce que Tàme possède par la foi et goûte par le sentiment. La partie essentielle de la philosophie, c'est donc la métaphysique, mais
la métaphysique approfondie dans une pensée morale et religieuse, étudiée avec l'âme tout entière. C'est pourquoi ces hautes et difficiles questions qui,, pour Descartes, étaient sans attraits, sont justement celles qui séduisent le plus notre philosophe. Descartes les négligeait ou ne les traitait qu'à demi ; Malebranche y porte tout son esprit, je ne dis pas assez, toute son âme. Ce sont elles qui font, à ses yeux, le prix de la philosophie, et c'est en vue de ces questions qu'il s'occupe de tout le rester, et en particulier de la certitude et de la méthode.
Ainsi, l'objet et la fin de la philosophie, c'est l'u* nion avec Dieu, qu'il s'agit de mieux connaître et de fortifier ; c'est la démonstration de l'action seule vraiment efficace de Dieu dans le monde, et le triomphe de cetjle même action dans l'âme de plus en plus dégagée des choses matérielles et guérie de ses propres illusions. En métaphysique, réduire autant que possible le rôle de la créature pour laisser voir la iriain de Dieu qui agit en elle ; dans la pratique, tendre à supprimer tout jugement de l'esprit propre, et tout attachement aux biens créés, par une constante docilité aux décisions de la Raison souveraine, et à l'attrait du souverain Bien * ; et s'appro-
1. Traité de moraU^ I, ch. i, 9. « Si Tesprit de rhomme ne jugeait précisément que de ce qu'il Voit, ce ne serait pas tant lui que la Raison universelle qui prononcerait en lui-même les jugements qi^'il formerait. » — II, ch. iv, 12, « Lorsque nous sentons s'exciter en nous quelque amour pour la créature, quelque joie dans la créature, étouffons ces sentiments. »
cher de plus en plus de cette infaillibilité S et de cette claire vue de la vérité, pour laquelle l'âme humaine est faite et qui sera sa félicité dans l'autre vie : telle est la pensée que Malehranche a sans cesse présente à l'esprit ; toute sa philosophie n'en est que le développement.
Pour accomplir son dessein, quelle méthode suit-il?
Il dit quelque part : « Si l'on prend garde à la manière de philosopher de M, Descartes, on ne pourra douter de sa solidité^. * 11 entend bien adopter lui-même cette solide manière de rechercher et de démontrer la vérité. Mais, la philosophie n'étant pas pour lui précisément ce qu'elle était pour Descartes, voici ce qui est arrivé : là où il a suivi la méthode du maître sans changer la lettre des préceptes, ill'a transformée en l'animant d'un autre esprit, et là où elle contrariait ses propres vues ou ses tendances, il s'en est écarté complètement.
La méthode de Descartes a, ce me semble, deux caractères essentiels : elle « rappelle la pensée à ellemême^ ; 1^ elle travaille à enchaîner les connaissances
1. lUch. de lavéV'i Pi^éface. Voir aussi liv. I, ch. i. a Gomme on désire avec ardeur un bonheur sans I*espérer, on doit (en cette vie) tendre avec effort à Tinfaillibilité sans y prétendre, v
2. Rech, de la vérité, à la fin (conclusion des trois derniers livres).
3. C'est ce qu*a montré avec force Bordas-Dumoulin dans son livre sur le Cartésianisme.
dans un ordre aussi simple, aussi rigoureux, aussi clair que possible ; c'est une méthode à la fois psychologique et géométrique. Descartes cherche dans la conscience humaine attentivement consultée le point de départ de toute science; il aspire en même temps à déduire d'un petit nombre d'idées claires toute vérité, et s'il fait de la réflexion savante la condition première de la connaissance digne de ce nom, la rigueur mathématique demeure néanmoins le modèle dont il tente de s'approcher sans cesse. Sous le régime de la scolastique en décadence, la pensée se perdait hors d'elle-même dans les préjugés et les opinions vagues, ou se dissipait au dedans même en de vains raisonnements : Descartes lui apprend à se recueillir ; il la ramène du dehors au dedans ; il ne la laisse pas s'arrêter dans les mots, images mortes des idées et des choses : il veut qu'elle pénètre dans le vif, que la chose qui pense se saisisse elle-même dans son acte, que là elle se reconnaisse réellement existante; qu'elle voie cela dans une pleine lumière, et qu'en même temps se trouvant faible , défectueuse , imparfaite , elle s'aperçoive comme une chose qui tend et aspire sans cesse vers quelque chose de meilleur et de plus grand qu'elle n'est, en sorte que la vue même de son imperfection lui est une preuve de l'existence d'une nature parfaite par qui elle est et de qui elle tient l'idée du parfait. C'est ainsi que Descartes rappelle Tesprit à
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lui-même, établit, sans recourir aux subtilités de Téûolê, sa propre existence, et s'élève d'une hçon directe et simple jusqu'à Dieu. Tous les nuages qae la mauvaise seolastique avait amoncelés autour des vérités les plus claires sont maintenant dissipés^ et l'esprit rapj^end à soutenir la pure lumière de l'évidence. Mais une vérité évidente étant établie, c'est un principe d'où l'on peut, par déduction, tirer d'autres vérités, et la science n'est qu'une dialne de connaissances rattachées à des principes daii» et liées entre elles. Descartes ne connaît ri^a de (rfus parfait que la géométrie: aimant peu les formules, il ne transporte pas dans la métaphy* BÎque, comme plus tard Spinoza, cet appareil de théories, de corollaires et de lemmes dont la géométrie fait usage'; mais ce qui est l'essence mènae de la méthode géométrique, c'est l'ordre et r^lcàainement des vérités, et cela il le transporte dans U philosophie, persuadé qu'elle ne saurait avoir autrement une valeur vraiment scientifique. Malebranche croit, comme Descartes, à la néces* ^té de rappeler la pensée à elle-*mème pour ne raisonner que sur des idées claires et évidentes. Mais Deseartes se recueille en savant,- Malebranche m htmmie qui va faire oraison. Descartes se consul-
1. Voiâr dans les Réponses aux secondes objecHons, g 48-56, deux excellentes pages sur Vordre et la méthode de démontrer par analyse ou par Sfntkôse;
tant soi-même sur le jugement qu'il doit porter, cherche l'évidence parce qu'elle est pour lui la marque de la vérité; M s'il veut trouver à l'évidence même un garant en dehors de l'homme, il en ap* pelle à la véracité divine, mais dans cet appel qui rient du besoin de rapporter l'évidence à une source supérieure, nulle trace de mysticisme ne se laisse apercevoir. Malebranche en se rendant à l'évidence, se rend à la lumière même de Dieu brillant dans son esprit; l'attention, pour lui, est une prière naturelle, par laquelle l'âme se tourne vers Dieu pour en être éclairée; la raison, c'est le maître intérieur qui nous parle au dedans de nous-mêmes, qui nous instruit, nous exhorte, nous corrige, nous console. Se tromper, c'est décider soi-même, d'après ses passions ou ses intérêts, au lieu de laisser prononcer en soi le Maître divin, le Verbe de Dieu. Consulter et écouter la raison, c'est consulter et écouter ce même Maître et recevoir les réponses qu'il donne à tous ceux qui savent bien l'interrogera Descartes veut qu'on préfère Tévidence à toutes les opinions des philosophes les plus autorisés, et ne se croyant pas lui-même plus infaillible qu'on antre, U recommande qu*on n'ajoute pas du tout foi à ce qu'il a écrit , et qu'on n'en reçoive que ce que la force et Tëvidence de la raison pourra contraindre
]« Voir partkiiUèieiiieDl les Convirrs, chréi., le TrûUé de morale^ l, du I, et les MiiiL ckrH.
d'en croire ^ Malebrânche approuve le sentiment de Descartes et le cite avec éloge ^. C'est que, pour lui, se rendre partisan de quelque secte que ce soit, se laisser préoccuper en faveur d'un philosophe et se contenter de lire et de retenir ses opinions sans se soucier d'être éclairé de la lumière de la vérité, c'est faire injure à Dieu même, c'est préférer l'homme à Dieu, le consulter à la place de Dieu, et se contenter des réponses obscures d'un philosophe qui ne nous éclaire point, pour éviter la peine qu'il y a d'interroger par la méditation celui qui nous éclaire et nous répond tout ensemble ^.