‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 29 sur 237 · Principes à la fin · texte numérisé non relu

Principes à la fin

2. Recherche de la vérité, conclusion des trois derniers livres.

a II se souvient qu*il est homme, » dit Malebrânche de Descartes, « et que, ne répandant la lumière que par réflexion, il doit tourner les esprits de ceux qui veulent être éclairés comme lui vers la raison souveraine, qui seule peut les rendre plus parfaits par le don de Tintelligence. » Voir aussi le chap. iv de la première partie du troisième livre, à la fin.

3. Un des plus curieux exemples de la haine de Malebrânche contre la domination d'Aristote, se trouve dans la Recherche de la vérité, liv. III, Part. I, ch. 3. Malebrânche, qui n*aime guère à citer, prend ici la peine de faire en grec une citation' d'Aristote, et après s*étre bien diverti aux dépens de ce philosophe, il répète deux fois avec ironie : il faut bien le croire sur sa parole, a ^st «j^àp iriorsueiv tov (xavdàvovra, » si Ton prend la liberté de faire usage de son esprit et de sa raison, il ne faut pas espérer de devenir un grand philosophe, « 9il ^àp fnortuiiv

T^V (MCvdaVOVTOC. ))

Voir encore la Recherche de la vérité y liv. II, part, n, ch. 5 et 6, et Convers. chrét., vn (à la fin).

Je crois qu'il n*y a guère dans tous les ouvrages de Malebrânche qu*un seul endroit où il ait fait à Aristote un compliment; et encore on jugera, en le lisant, si ce compliment est très-flatteur : le voici. Malebrânche parle des différents caractères d'esprit et des différentes inclinations des hommes. « Il ne faut qu'ouvrir les yeux, dit-il, pour s*instruire agréablement et solidement de ces choses. Pour ceux qui aiment mieux les lire en grec que de les apprendre par quelque ré-

Ainsi, Malebranche attaque avec non moins de force que Descartes l'autorité en matière de philosophie, mais c'est surtout parce que les abus qu'on en fait sont des offenses contre Dieu, notre maître intérieur et notre véritable lumière. Descartes a pour l'érudition indigeste des commentateurs d'Aristote, le dédain superbe du réformateur; Malebranche les poursuit avec colère : ils sont coupables à ses yeux du crime de lèse-majesté envers Dieu, car ils se remplissent la tète des opinions d'un homme et les débitent pour s'attirer les louanges de gens vains comme eux, plutôt que de s'approcher de celui qui est la vie et la nourriture de l'âme. C'est une idolâtrie.

Descartes rejette tout ce qu'il a reçu dans sa créance et se met volontairement dans le doute le plus complet : c'est par scrupule scientifique , et dans le dessein de faire mieux ressortir, en l'isolant, l'évidence de l'existence de l'âme qu'il admet comme le premier principe de sa philosophie : il prétend par là étonner l'esprit, le débarrasser des

flexion sur ce qui se passe devant leurs yeux, ils peuvent lire le second livre de la Rhétorique d'Aristole. C'est, je crois, le meilleur ouvrage de ce philosophe, parce qu'il y dit peu de choses dans lesquelles on se puisse tromper, et qu'il se hasarde rarement de prouver ce qu'il y avance. » Rech. de la v^r., liv. V, ch. ii. — Le sixième livre de la Recherche de la vérité institue une sorte de parallèle perpétuel entre Aristote et Descartes : Aristote n'observant point les règles de la méthode véritable, tombe à chaque instant dans l'erreur en physique et en métaphysique ; Descartes qui connaît et pratique la vraie méthode, découvre en peu de temps les vérités les plus belles, les plus importantes, les plus fécondes.

préjugés et désarmer le scepticisme le plus obstiné. Pour Mâlebranche, le doute méthodique est un hommage respectueux rendu à la raison souveraine dont il craint de troubler les décisions par le tumulte des opinions vagues et confuses. C'est surtout un moyen d'échapper aux illusions des sens. Descartes se défie bien des sens qui, l'ayant trompé quelquefois, pourraient le tromper toujours. Maiebranche, avec la même défiance, est de plus animé d'un zèle religieux contre ces séducteurs qui tirent l'âme hors d'elle-même, la répandent dans les cho* ses matérielles, et l'éloignent de la vérité et 'de son bien. Aussi répète-t-il sans cesse qu'il faut les faire taire, et il recommande, avec une insistance qui ne se lasse jamais, de les tenir dans le respect, ainsi que l'imagination et les passions qui en dépendent. Platon, dans le Phédouj comparait les plaisirs et les douleurs dont le corps est la cause à des clou& qui attachent l'âme à la matière ; il voulait que Ton se séparât de la folie du corps, et qu'avec la pure pensée on contemplât la vérité pure. La mortification était pour lui un moyen de bien philosopher. C'est ce que pense Malebranche. Ce platonicien chrétien estime que l'âme, se laissant aveugler par les passions, deviendrait incapable de voir la lumière divine 'et déciderait dans les ténèbres; ou bien , que préoccupée par les sollicitations de /la chair, elle n'écouterait pas le Maître intérieur, ose-

rait prévenir ses arrêts par une précipitation téméraire et impie, et tomberait ainsi dans toutes sortes d'erreurs. Il faut donc que tout se taise dans l'âme * pour que Dieu parle et soit entendu ; et de crainte de confondre la voix divine avec celle de l'imagination et des passions, nous devons retenir notre Jugement jusqu'à ce que les reproches secrets du Maître nous obligent de nous rendre à la vérité présente.

Voilà comment Malebranche, considérant toutes choses à un point de vue moral et religieux, communique aux pensées et aux expressions mêmes de Descartes je ne sais quelle saveur pieuse et mystique. Dans son zèle jaloux pour les droits de la raison et son dédain pour l'imagination et les sens, dans sa révolte contre l'autorité en matière de science, dans sa haine pour Aristote et la philosophie de l'école, dans son respect et sa reconnaissance pour Descartes qui a inauguré une manière de philosopher plus saine, plus libre, plus chrétienne, enfin dans son attachement persistant au grand précepte de ne raisonner que sur des idées claires et évidentes, ce que Malebranche a toujours en vue, c'est l'honneur de Dieu présent dans l'esprit que sa lumière éclaire et que sa voix instruit. Rentrer en soi-même, c'est écarter tout ce qui pourrait troubler cette lumière ou couvrir cette voix ; c'est se mettre en communication avec Dieu.

Malebranche introduit le mysticisme dans la méthode cartésienne : cela ne l'empêche pas de montrer pour la méthode géométrique la même prédilection que Descartes ; et même il a, pour aimer cette méthode, des raisons particulières que Descartes n'avait point. Les idées claires, ce sont les idées mêmes que Dieu a des choses ; quoi de plus légitime que de tirer de ces idées la science universelle ? Dès lors je ne suis pas étonné que Malebranche donne une si grande place aux mathématiques dans l'éducation de l'esprit*, et qu'il déclare que l'arithmétique et l'algèbre sont ensemble la véritable logique qui sert à découvrir la vérité ^. Ainsi Platon estimait qu'il fallait par l'étude des mathématiques préluder à la dialectique. Je sais bien que Malebranche avoue quelque part que « la géométrie nous est quelquefois occasion d'erreur parce que nous nous occupons si fort des démonstrations évidentes et agréables que cette science nous fournit, que nous ne considérons pas assez la nature '\ » « La nature n'est point abstraite, » ajoute-t-il un peu plus loin : sages et excellentes paroles ; mais s'il reconnaît que dans l'astronomie, la mécanique, la musique, on peut tomber dans l'erreur par une fausse application de la géométrie en supposant

1. Recherche de la venté, liv. IX, ch. xi, 2. — Liv. VP, part, i, ch. IV et V.

Page 1