Recherche de la vérité^ liv. VI, part, i, ch. iv
dans les choses une exactitude tout idéale, il ne paraît pas soupçonner que dans les spéculations métaphysiques il puisse y avoir du danger à tout déduire des idées claires qui sont les idées de Dieu, et, sans la moindre inquiétude, il se laisse enchanter par ces démonstrations agréables et évidentes, belles chimères qui lui font oublier la réalité. Ce n*est point qu'il adopte jamais dans ses écrits la forme géométrique ; il ne veut pas en faire usage, parcQ qu'elle gênerait l'essor de sa pensée et qu'elle lui interdirait tout ce qui peut plaire ou toucher. U se fait un ordre, pour se conduire, mais il prétend qu'il lui est permis de tourner la tête lorsqu'il marche, s'il trouve quelque chose qui mérite d'être considéré ; il prétend même qu'il lui est permis de se . reposer en quelques lieux à l'écart, pourvu qu*il ne perde point de vue le chemin qu'il doit suivre*. Enfin il tâche de pénétrer ses lecteurs des vérités qu'il expose, et il ne dédaigne point d'exciter par de vives exhortations des sentiments dans le cœur au moment même où il rappelle sur les idées claires l'attention de l'esprit ^. Ainsi, Malebranche ne s'astreint point aux formes géométriques, et Leibnitz ne trouvant pas son exposition assez rigoureuse a pu lui dire : « Je souhaiterais que vous^ voulussiez un jour prendre la peine de nous proposer vos bel-
i. Recherche de la vérité, liv, IV, à la fin. 2. EntreL métaph,, m, 8.
les et importantes pensées en forme de démonstrations ^ > Mais, si la méthode des mathématiques consiste essentiellement à poser d'abord les principes dans les définitions et puis à produire au dehors par la déduction les conséquences que ces principes recèlent, Malebranche assurément se conforme à cette méthode dans sa métaphysique, c II faut tâcher, dit-il, de bien comprendre les principes les plus généraux, car ensuite le reste va tout seul : tout se développe à Tesprit avec ordre et avec une merveilleuse clarté ^ » Ces principes généraux, l'esprit les prend pour des chimères, parce qu'il est tout préoccupé par les images sensibles. Mais qu'il fixe son attention, et il voit bien que rien n'est plus solide que la vérité, et que plus les vérités sont générales, plus elles ont de réalité et de lumière •"*. Qu'est-ce, au fond, que ces principes généraux qui contiennent dans leur riche simplicité tout le détail des choses ? Qu'est-ce que ces vérités générales si solides, si réelles, si lumineuses? ce sont les idées de Dieu.
Malebranche, convaincu que le Verbe divin com-
1. Lettre de Leibnitz à Malebranche citée plus haut. Cousin, Fragments de philosophie moderne^ i. II, p. 53.
« Je n*ai jamais fait usage de ce qu'on m'a enseigné des syllogismes, dit Malebranche à André (lettre du 24 août 1709). Un peu de bon sens et d'attention découvre quand un argument ne vaut rien. » Cousin, loc. cil,, p. 453.