Entret. métaph., xiv, fin. — Médit, chrét,, m
d'avoir part à la raison c'est un droit essentiel à notre nature. Mais tout le monde y renonce, parce que Ton ne peut s'unir à la raison, et recevoir d'elle la lumière et l'intelligence, sans une espèce de travail fort désolant, à cause qu'il n'a rien qui flatte les sens. Ainsi les hommes voulant invinciblement être heureux, ils laissent là le travail de l'attention qui les rend actuellement malheureux. Mais s'ils le laissent, ils prétendent ordinairement que c'est par raison. Le voluptueux croit devoir préférer les plaisirs actuels à une vue sèche et abstraite de la vérité, qui coûte néanmoins beaucoup de peine. L'ambwtieux prétend que l'objet de sa passion est quelque chose de réel et que les biens intelligibles ne sont qu'illusions et fantômes ; car d'ordinaire on juge de la solidité des biens par l'impression qu'ils font sur l'imagination et sur les sens. Il y a même des personnes de piété qui prouvent par raison qu'il faut renoncer à la raison ; que ce n'est pas la lumière, mais la foi seule qui doit nous conduire, et que l'obéissance aveugle est la principale vertu des chrétiens : la paresse des inférieurs et leur esprit flatteur s'accommodera souvent de cette vertu prétendue, et l'orgueil daceux qui commandent en est toujours content. De sorte qu'il se trouvera peutêtre des gens qui seront scandalisés que je fasse cet honneur à la raison de l'élever au-dessus de toutes les puissances et qui s'imagineront que je me ré-
volte contre les autorités légitimes, à cause que je prends son parti et que je soutiens que c'est à elle à décider et à régner. Mais que les voluptueux suivent leurs sens, qiie les ambitieux se laissent emporter à leurs passions, que le commun des hommes vive d'opinions ou se laisse aller où sa propre imagination le conduit : pour nous tâchons de faire cesser ce bruit confus qu'excitent en nous les objets sensibles. Rentrons en nous-mêmes ; consultons la vérité intérieure. Mais prenons bien garde à ne pas confondre ses réponses avec les inspirations secrètes de notre imagination corrompue. Car il vaut beaucoup mieux, il vaut infiniment mieux obéir aux passions de ceux qui ont droit de commander ou de conduire, que d'être uniquement son maître, suivre ses propres passions, s'avçugler volontairement en prenant dans l'erreur un air de confiance pareil à celui que la vue seule de la vérité doit donner * . >
J'ai voulu citer tout entière cette belle page tirée d'un livre plus souvent loué que lu. Peut-on réclamer avec une plus noble simplicité et une fierté plus tranquille en faveur des droits de la raison qui sont les droits de Dieu? Peut-on mieux dire sa souveraine autorité, et le respect religieux qui lui est dû, et le travail par lequel il faut, mériter d'en être éclairé, et les attaques dont elle est l'objet, et les
i. fraité de morale^ I,ch. ii, 13.
illusions où Ton peut tomber en croyant la suivre ? Mais cette admirable page n'est pas la seule où Ma* lebranche se montre résolu à ne point vivre d'opinion et soutienne que c'est à la raison à décider et à régner.
Dans ce même Traité de morale^ il dit encore que, quoi que l'autorité humaine décide et que la coutume autorise, si l'on reconnaît évidemment qu'on se trompe, il vaut mieux renoncer à tout qu'à la raison ^ Dans les Entretiens métaphysiques^ il déclare que de prétendre se dépouiller de sa raison comme on se décharge d'un habit de cérémonie, c'est se rendre ridicule et tenter vainement l'impossible. Et il condamne l'erreur et la folle imprudence de ceux qui veulent bannir la raison de la religion, et ne voient pas que l'abandonner aux ennemis de la foi, c'est nous exposer à être bientôt poussés à bout et décriés comme des bruies^..
Mais si la religion a pour origine la raison divine elle-même, et pour fin de nous rattacher à notre auteur et de nous faire trouver en lui toute vérité, à
K Trailé de morale^ I, ch. vi, 2.
2. Enlret, métaph., v, 9. — Dans la Recherche de la vérité^ Malebranche dit en termes qui rappellent ceux de Pascal dans la préface du Trailé du vide : a En matière de théologie, on doit aimer Tantiquité, parce qu'on doit aimer la vérité, et que la vérité se trouve dans Tantiquité ; il faut que toute curiosité cesse, lorsqu'on tient une fois la vérité ; mais en matière de philosophie on doit au contraire aimer la nouveauté par la môme raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la chercher et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. M Liv. ÎI, part, ii, ch. v.
quoi bon la science? la meilleure philosophie ne jsera-ce pas la vertu et la sainteté ?
Nous lisons dans Malebranche : « La méthode la plus courte et la plus assurée pour découvrir la vérité et pour s'unir à Dieu de la manière la plus pure et la plus parfaite qui se puisse, c'est de vivre en véritable chrétien. C'est de suivre exactement les préceptes de la vie éternelle, qui ne s'est unie à nous que pour nous réunir avec elle; c'est d'écouter plutôt notre foi que notre raison, et de tendre à Dieu, non tant par nos forces naturelles qui depuis le pé- . ché sont toutes languissantes, que par le secours de la foi, par laquelle seule Dieu veut nous conduire dans cette lumière de la vérité qui dissipera toutes nos ténèbres ; car enfin il vaut beaucoup mieux, comme les gens de bien , passer quelques années dans l'ignorance de certaines choses et se trouver en un moment éclairés pour toujours, que d'acquérir par les voies naturelles, avec beaucoup d'application et de peine, une science fort imparfaite et qui nous laisse dans les ténèbres pendant toute l'éternité *. » C'est par ces lignes remarquables que se terminent les six livres où Malebranche a longuement décrit « la voie naturelle de rechercher la vérité. >
Est-ce donc en vain que Malebranche a indiqué