Entret. métaph. et Médit
4. Médit, chrét., xvii, 9. On peut rapprocher de ce passage une belle page de saint François de Sales. « Quand nous étions petits enfants, avec quel empressement assemblions-nous des petits morceaux de tuile et de bois, et de la boue pour faire des maisons et des petits b&timentsi Et si quelqu'un nous les minoit, nous en étions bien marris et nous pleurions; mais maintenant nous connaissons bien que cela importait fort peu. Un jour nous ferons de mesme au ciel, où nous verrons que nos affections du monde n'étaient que de vraies en-
Voilà bien le style qui convient à un philosophe non moins préoccupé de morale que de rigueur scientifique, à un méditatif qui porte dans les spéculations métaphysiques son âme , sa foi et sa piété.
Dans. la septième Conversation chrétienne^ nous* lisons : « Si M. Descartes est devenu si savant dans la géométrie, dans la physique et dans les autres parties de la philosophie, c'est qu'il a passé vingt-cinq ans dans la retraite, c'est qu'il a parfaitement reconnu les erreurs des sens, c'est qu'il en a évité avec soin l'impression, c'est qu'il a fait plus^ de méditations que de lectures ; en un mot, c'est que, tenant à peu de choses, il a pu s'unir à Dieu ^ d'une manière assez étroite pour en recevoir toutes les lumières. Voilà ce qui l'a rendu véritablement savant.
€ Que s'il se fût encore davantage détaché de ses sens ; que s'il eût encore été moins agité de ses passions ; que s'il eût encore été moins engagé dans le
fances. Je ne veux pas 'ester le soin que nous devons avoir de ces petites tricheries et bagatelles ; car Dieu nous les a commises en ce monde pour exercice. Mais je voudrais bien ester l'ardeur et la chaleur de ce soin. Faisons nos enfances, puisque nous sommes enfants, mais aussi ne nous morfondons pas à les faire^ et si quelqu'un ruine nos maisonnettes et petits desseins, ne nous en tourmentons pas beaucoup ; car aussi, quand viendra le soir auquel il faudra nous mettre à couvert, je veux dire la mort, toutes ces maisonnettes ne seront pas à propos. » (Lettres.) C'est à peu près la même pensée, et parfois les mômes mots que dans Malebranche, mais avec plus de mesure^ de^ grâce et de douceur.
OBJET DE Là philosophie ET MÉTHODE. 135
monde, et qu'il se fût autant appliqué à la recherche de la vérité, il est certain qu'il eût poussé bien plus avant les sciences qu'il a traitées, et quesa métaphysique ne serait pas telle qu'il nous l'a laissée dans ses écrits ^ »
Ces paroles remarquables montrent bien comment Malebranche a entendu et pratiqué la méthode de Descartes, et comment il a compris son propre rôle à lui-même. Certes, si l'œuvre de Descartes a consister surtout à secouer le joug de l'autorité en matière de science et de philosophie, et à rappeler l'âme à elle-même et à Dieu, Malebranche s'est regardé à bon droit comme son continuateur : qui donc a plus hautement proclamé que c'est à la Raison de régner et de décider en maîtresse? et qui a cherché avec une plus respectueuse attention la lumière dans ces profondeurs de l'âme où Dieu même nous éclaire et nous instruit ? Mais s'il est vrai aussi que le propre de l'esprit cartésien c'est de vouloir connaître et voir clair sans faire aucune part en philosophie au sentiment ni à la foi, Malebranche, en donnant à la méthode de Descartes un caractère tout moral et même mystique, s'est montré animé d'un esprit fort différent. Porter dans les recherches philosophiques l'âme tout entière, consulter dans un recueillement religieux le maître intérieur,
t 1. Voir aussi Rech. de la Vér,, iiv. III, part. I, ch. iv, 5,
faire de l'attention une prière naturelle et du travail de la pensée un entretien avec la Sagesse souveraine, enfin mêler sans cesse à la science le cœur, la foi, la piété, ce n'était pas, comme le croyait Malebranche, pratiquer avec plus de courage et de succès la méthode de Descartes, c'était la transformer. De même, élever la doctrine philosophique dont nous allons maintenant commencer l'exposition, ce n'était pas, comme il le pensait, développer € les suites nécessaires de la philosophie de Descartes,^ > c'était, avec l'aide de Descartes assurément, mais avec une âme et un génie différents, et grâce au commerce de saint Augustin, fonder une autre philosophie, qui, malgré de nombreuses et frappantes analogies avec la doctrine cartésienne, en diftère souvent par les principes et les conclusions non moins que par la méthode.