DIEU, RAISON SOUVERAINE ET LUMIÈRE DES ESPRITS
Les idées et l'étendue intelligible. — Les vérités étemelles et Tordre immuable. — L'être universel et infini. — La vision en Dieu, et les différentes manières de connaître les choses.
Malebranche fait dans le Traité de V amour de Dieu la remarque suivante : c On doit croire que les auteur!^ sont moins ignorants à cinquante ans qu'à trente ou quarante, et que les efforts qu'ils doivent faire pour avancer dans la connaissance de la vérité ne sont pas entièrement inutiles. Mais de plus, il ne faut pas s'imaginer que tout ce qu'a dit un auteur ce soit véritablement son sentiment. Car on dit bien des choses par préjugé ou sur la foi des autres et parce qu'elles paraissent d'abord vraisemblables, surtout quand ce qu'on dit ne regarde pas directement le sujet qu'on traite. On peut dire avec vérité qu'on n'a de sentiment déterminé qu'à l'égard de questions que l'on a sérieusement eicaminées. » Et dans la remarquable préface qui pré-
d38 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III.
cède la plus complète et la plus exacte édition des
Entretiens métaphysiques^ ceWe de 1696, nous li-
sons : « C'est dans les dernières productions d'un auteur qu'on doit s'instruire à fond de ses sentiments. > Y aurait-il donc à chercher, en dépit des apparences, des diflPérences sérieuses entre les premiers écrits de Malebranche et les derniers ? Pas le moins du monde. Il a pris soin de répéter souvent ses principes pour les éclaircir, les expliquer, en pénétrer les autres ; il a fait aussi des traités exprès sur les matières les plus importantes qu'il avait d'abord touchées. Mais de tout cela il ne résulte pas que le temps ait introduit dans sa philosophie quelque nouveauté ^ Qu'on lise ses ouvrages dans l'ordre même où ils ont été écrits : si l'on se propose d'y suivre à des dates différentes le développement d'une pensée qui d'abord mal assurée se constitue peu à peu, s'affermit et grandit sous les yeux du lecteur, on sera déçu. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'à force de s'attacher aux mêmes choses la vue de l'esprit a coutume de devenir plus pénétrante et plus exacte ; et ainsi, les principes étant plus approfondis, et les conséquences se découvrant mieux, l'économie du système est plus régulière, plus fer-
1. La théorie de l'élendue intelligible est à peine indiquée 'dans le texte de la Recherche; mais un éclaircissement vient bientôt après où elle est exposée tout au long. Les lois du mouvement sont modifiées une première fois en 1692, et plus profondément ensuite en 1698, sur les objections de Leibnitz (voyez le premier chapitre du présent vplume, p. 25) : mais c'est une opinion accessoire.
me, plus sûre dans les œuvres faites au temps de la pleine maturité. A ce titre seulement l'ordre chronologique peut avoir quelque intérêt quand on étudie Malebranche. Comment en aurait-il davantage puisque tout l'essentiel dans sa philosophie est dès le début arrêté et fixé ?
Les formes variées que reçoit cette pensée toujours la même dans le fond, ont-elles plus d'importance? Oui, sans doute, s'il s'agit de saisir l'âme du philosophe, ses habitudes d'esprit, sa démarche intellectuelle ; car ces formes diverses ne tiennent pas chez lui à des caprices d'écrivain : elles ont dans les circonstances où il écrit et surtout dans ses dispositions intérieures leur principe et leur raison. Aussi nous sommes-nous bien gardés de les négliger dans nos recherches sur les origines de sa philosophie et dans nos études sur sa méthode. Mais quand on veut se rendre compte de la doctrine elle-même et en faire une exposition régulière, ces différences de formes n'ont plus autant d'importance. Il semble alors tout naturel de prendre pour guide une des grandes compositions d'ensemble de l'auteur, et de ne chercher dans ses autres écrits que des éclaircissements et des explications. Néanmoins entre ces ouvrages principaux le choix n'est pas arbitraire. Selon que l'on aura choisi la Recherche de la Fériié^ ou les Méditations chrétiennes^ ou les Entretiens métaphysiques ^ on aura de la phi-
losophie de Malebranche une impression un peu différente, et on ne l'exposera pas tout à fait de la même façon.
La Recherche de la P^érité est un traité de l'entendement et une méthode, un traité des passions et une sorte de logique morale. Nous y trouvons bien le métaphysicien; mais, tandis que partout ailleurs on ne peut le perdre de vue un seul instant, ici il reste souvent dans une demi-ombre, et c'est surtout l'observateur pénétrant des choses de l'âme, le fin moraliste, le piquant satirique que Ton remarque et que l'on apprécie. Il y a là des pages entières qu'on peut lire sans connaître presque le système : c'est un grand charme, je l'avoue ; mais si l'on veut aller jusqu'au fond de cette philosophie, il ne faut pas s'attarder dans ces régions moyennes. Prendre Malebranche par les côtés où il est le plus accessible, le considérer de préférence là où il a des ' pensées que tout le monde accepte sans effort et sans distinction de doctrine, c'est s'apprêter dans le commerce d'un si bel esprit, comme on aurait dit au XVII® siècle, les plaisirs les plus délicats ; c'est aussi puiser dans l'expérience d'un observateur si perspicace de précieuses informations sur les mouvements les plus secrets de l'âme humaine : mais c'est courir le risque de ne pas le comprendre tout entier et de ne pas assez voir ni assez sentir ce qu'il a de plus profond et de plus élevé. Nous signale-
rons donc dans l'occasion ces choses excellentes dont la Recherche de la Vérité abonde et qui composent comme la philosophie humaine de notre auteur. Mais nous ne ferons pas de ce livre notre guide dans notre exposition.
Choisirons-nous les Méditations? C^e^i le plus travaillé de ses ouvrages, et je ne m'en étonne pas. Où devait-il mettre à penser bien et à écrire avec une belle simplicité un soin plus attentif, que là où il ose faire parler la sagesse éternelle elle-même? C'est aussi l'ouvrage qu'il aimait le mieux, et cela se comprend. Il n'en a pas fait où la parole soit plus près de la pensée, et la pensée de rame, et l'âme de Dieu. Dans le silence des sens et des passions, il puise sa doctrine aux sources éternelles, il la reçoit de Dieu qui la lui communique. Mais si ce livre est le plus propre à nous faire saisir et goûter la philosophie morale et religieuse de Malebranche, ce n'est pas celui qui donne de son système l'idée la plus complète. A ce point de vue, les Entretiens métaphysiques sont supérieurs. Écrits avec presque autant de religieuse émotion,, mais plus près des hommes, puisque l'auteur y répand sa doctrine et la communique à ses amis, ces entretiens nous offrent le résumé dogmatique le plus parfait et le mieux suivi que Malebranche ait fait de sa philosophie. Ainsi que le disait le marquis. d'Allemans: a Rien n'est plus achevé que le système
que ce livre contient. > Ajoutons que la forme du dialogue permet, selon la remarque fine et ingénieuse du P. Lelong, de représenter librement, à plusieurs reprises, les mêmes principes, afin qu'ils deviennent plus familiers aux lecteurs qui doivent les avoir incessamment devant les yeux pour en bien entendre les suites. Il n'y a pas une vérité qui ne soit annoncée même plusieurs fois avant d'être exposée à sa place, puis qui ne soit rappelée en plusieurs endroits, en sorte qu'on voit toujours les principes, et en même temps on pressent ou l'on retrouve les conséquences qui en sortent. Que peuton faire de mieux que de prendre pour guide dans l'exposition de la philosophie de Malebranche l'ouvrage excellent où il en présente lui-même l'ensemble? c'est entrer dans sa pensée. N'est-ce pa^ en effet ce même ouvrage qu'en 1696 il recommandait, nous venons de le voir, comme le meilleur à lire et à méditer si l'on voulait s'instruire « à fond » de ses sentiments? Et dans cette édition, lui-même, à chaque page, renvoyait en marge à ses autres écrits, indiquant les passages où se trouve éclairci, expliqué, discuté ce qui dans celui-ci est résumé avec tant de vigueur et d'éclat.
Voilà les raisons de notre choix. Elles nous semblent propres à le justifier. Commençons maintenant cette exposition. Nous en écarterons autant que possible toute critique. Notre but ici, c'est de
montrer la suite et renchaînement du système, de marquer en quoi Malebranche ressemble à Descartes et à saint Augustin, et en quoi il en diffère, enfin de faire voir comment sa pensée est entraînée à l'idéalisme et au panthéisme spinoziste sans y aboutir jamais. Nous discuterons ses théories là où sans une discussion on ne pourrait les bien entendre ; mais nous ne les jugerons pas. La critique mêlée à l'exposition nous empêcherait de saisir la physionomie véritable du philosophe que nous étudions.
Malebranche se met à philosopher, persuadé d'avance, nous l'avons vu , de Tincessante et universelle action de Dieu. Cette intime persuasion anime toute sa philosophie. C'en est le principe vivant ^ Dans l'ordre scientifique, dans la disposition régulière et systématique de sa doctrine, son point de départ est le même que celui de Descartes : c'est un
1. Malebranche l'a reconou lui-même. Au chapitre xiv du livre I de la Recherche de la Vérité, il dit que pour expliquer à fond ce qu'il vient de dire des sens « il faudrait faire voir la solidité du sentiment de ceux qui croient que Dieu est le vrai père de la lumière qui éclaire seul tous les hommes, sans lequel les vérités les plus simples ne seraient point intelligibles, et, le soleil, tout éclatant qu'il est, ne serait pas môme visible. » Car, ajoute-t-il, a c'est ce sentiment qui m'a conduit à la découvertô de cette vérité, qui parait un paradoxe : que les idées qui nous représentent les créatures ne sont que des perfections de Dieu qui répondent à ces mômes créatures et qui lès représentent. » Ce texte est très-remarquable et très-significatif.
144 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE m.
fait de conscience. C'est la pensée. Mais à peine at-il dit € je pense j > qu'il affirme l'existence et de ce qui pense et de ce qui est pensé ; et il énonce cette <louble affirmation en s'appuyant sur des vérités abstraites. Il pense, donc il existe : < le néant n'a pas de propriétés. > Il pense, donc l'objet de sa pensée existe : t le néant n'est pas visible.» Le moi qui pense^ c'est-à-dire l'esprit, est quelque chose, est réellement; de même tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement, c'est-à-dire l'idée, est quelque chose, est réellement. La certitude de l'existence de la chose pensante ou de l'esprit et la certitude de l'existence de la chose pensée ou de l'idée sont tout d'abord posées. Elles apparaissent l'une et l'autre dans le même fait de conscience, et elles sont garanties par les mêmes principes rationnels. Voici donc le double point de départ de Malebranche : le moi qui pense et ce qui est pensé, l'esprit et les idées. Or, parla considération des idées, il entre dès le début en pleine métaphysique. Nous allons voir pourquoi et comment.
Tandis que Descartes incline partout à faire de l'idée une modification de notre esprit, Malebranche prend expressément l'idée pour l'objet même de la pensée et lui attribue un être tout intelligible, mais très-réel. Pour l'un et pour l'autre, l'idée est une représentation objective des choses. Mais pour Descartes cette représentation objective est un mode
THÉORIE DE LA CONNAISSAIfCB. i48
OU une façon de notre pensée. Elle suppose bien au dehors un original où soit contenue formellement toute la réalité qui se rencontre seulement objectivement en elle, et ainsi les idées considérées comme des images des choses ont des causes différentes et sont elles-mêmes fort différentes les unes des autres ; mais, en tant que façons de penser, elles procèdent toutes de nous de la même manière ; quelles que soietit les choses qu'elles représentent, c'est toujours l'esprit qui les produit : toute idée est un ouvrage de l'esprit, iet, à ce titre, toute idée ne demande de soi aucune autre réalité formelle que celle qu'elle reçoit et emprunte de la pensée ou de l'esprit dont elle est seulement un mode, c'est-à-dire une manière ou une façon de penser *.
Pour Malebranche, au contraire, J'idée est une sorte d'être qui existe détaché de notre esprit ; elle n'est pas le résultat d'une rencontre entre un sujet pensant et un objet, elle est l'objet intelligible luimême. Elle est bien la représentation des choses, mais non pas au sens de Descartes ^. Elle n'est pas