‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 62 sur 237 · Voir la ///« Méditation · texte numérisé non relu

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2. Voyez dans la Correspondance inédite (Blampignon, p. 52) une lettre de Malebranche au P. Lamy, bénédictin : « Je vous prie cepenn dant, mon R. P., de méditer im peu sur la notion qu*on doit attacher n au mot de représenter. Car, pour moi, je crois qu'à parler exacte- « ment et en rigueur, rien de ce qu*on voit immédiatement n'est re- » présenté, mais seulement présenté, qu'on ne voit que ce qui est, » <|Qe ridée contient ce qu'on voit en elle, que c*est précisément ce » qu*on voit qui affecte l'&me par son efficace, qu'ainsi les réalités in- » telligibles sont plus nobles que celles que Dieu forme sur elles

précisément Timage de ce qui est, elle est le modèle de ce qui peut être ; elle n'est pas le tableau tel quel que l'esprit se fait des choses, elle est le type que les choses réalisent, type qui n'en serait pas moins tout ce qu'il est, intelligible et réel à sa manière, quand aucune chose à lui conforme n'existerait. Et par suite, bien loin d'être en aucune manière une production de notre esprit, comme le prétend Descartes, elle est l'objet même auquel l'esprit est immédiatement uni quand il pense*. Malebranche, admettant sans examen un vieux préjugé scolastique, croit que l'esprit ne peut rien connaître sans être immédiatement uni à son objet ; puis, approfondissant ce prétendu principe, il trouve que l'objet intelligible, présent à l'intelligence, doit y opérer pour ainsi dire la connaissance en agissant sur elle. L'idée, pour lui, n'est donc pas le produit de l'intelli-

» comme modèle : sunl maxime qua suntf dit saint Augustin; en un » mot, je crois que la substance divine, comme participable par les .» créatures, en est représentative, parce qu'elle affecte les esprits » par ce qui est en elle, qu'elle veut communiquer aux créatures, » Mais on ne voit point les créatures qui sont formées sur ces idées, » s'il ne contient les perfections qui sont en elles. Car, encore un » couj)^ l'esprit ne voit immédiatement rien de distingué d'elles. Si » donc la modalité de l'âme en était représentative, comme aussi de » l'infini, il faudrait que toutes les créatures possibles ne fussent que » des participations de l'âme, et que l'infini fût son essence; et cela >» par cette raison qui à moi me paraît évidente, que pour présenter » ou représenter activement, il faut que ce qui contient réellement ». nous affecte, et si ce qui nous affecte le fait non selon tout ce qu'il » contient, nous verrons les créatures. »

1. Malebranche le répète partout. — Dans sa Réponse à Régis Ih la suite de la Rech, de la Vér,)y ch. ii, il dit : « Si mon idée, si l'objet immédiat de mon esprit (car c'est là ce que j'appelle mon idée. ...) »

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gence qui connaît, elle n'est pas le résultat de la connaissance ; mais elle est le véritable et unique

objet de la pensée et la cause efficiente de la connaissance elle-même.

L'idée ainsi entendue existe réellement, et cette existence, supérieure à celle des corps, est plus facile à démontrer. Qu'on suppose un corps anéanti, l'idée de ce corps se conserve : il n'existe plus matériellement, mais il demeure connaissable, car tous les caractères qui le faisaient ce qu'il était sont encore vrais même après qu'il a cessé d'être. On peut le supprimer, on ne peut pas supprimer son idée; on peut concevoir que cette existence grossière que nos sens saisissent, lui soit ôtée, on ne peut concevoir qu'il cesse d'être visible pour l'esprit avec les caractères propres qui le constituent. Quoi qu'on fasse, son essence et sa possibilité d'être demeurent : ce sont choses indestructibles. Avant qu'il fût, elles étaient; quand il n'aurait jamais été, elles seraient encore ; le moindre corps est éternellement intelligible, éternellement possible : l'idée qui le représente, indépendante de son existence même, subsiste éternelle, immuable, nécessaire. N'est-il pas toujours immuablement vrai que ce corps est possible, et qu'il a une certaine essence? Conçoit-on qu'il puisse y avoir eu un "temps où cela n'ait pas été, qu'il en puisse venir un où cela cesse d'être? Conçoit-on que cela puisse

ne pas Atre? Ainsi la possibilité des choses et leur essence ne dépendent nullement de leur existence matérielle, et tandis que celle-ci est contingente, fugitive, changeante, cette possibilité et cette essence sont nécessaires, ne commencent pas et ne passent pas, ne subissent aucune altération ni aucun changement. Et cette possibilité et cette essence des choses, c'est précisément ce qui en elles est intelligible; c'est ce qui en elles est lumineux, c'est ce que nous connaissons directement : c'est l'idée même des choses. Cette idée, nous ne la faisons pas : elle se montre, et nous la voyons. Notre attention ne la crée pas : où donc prendrions-nous l'être pour le lui donner? Notre indifférence et notre oubli ne l'anéantissent pas : que nous la considérions ou non, elle n'en est pas moins tout ce qu'elle est, toujours intelligible, toujours lumineuse, toujours subsistante.

Distinctes des choses qu'elles représentent, les idées le sont aussi de nos perceptions qui les découvrent**. Ces perceptions, fugitives et imparfaites

1 . Voici un texte où cette distinction est exprimée avec beaucoup de force : c'est dans la Réponse à M. Régis ^ ch. ii, § 14. «Enfin la différence qu'il y a entre nos perceptions et les idées me paraît aussi claire que celle qui est entre nous qui connaissons, et ce que nous connaissons f car nos perceptions ne sont que des modifications de notre esprit, ou que notre esprit même modifié de telle ou telle manière, et ce que nous connaissons ou que nous voyons n*est proprement que notre idée. » Et un peu plus loin : a Les esprits créés seraient peut-être piusi exactement définis^ substances qui aperçoivent

modiâcations de notre être propre, n*ont aucun des caractères des idées. Nos perceptions sont à nous, les idées ne sont pas à nous : elles sont communes à tous les esprits, les éclairent tous, s'imposent à tous, avec une égale autorité. Si nous entreprenons de les altérer, elles résistent invinciblement. Pouvons-nous faire que deux pieds d'étendue n'en fassent qu'un? Non, c'est impossible, tant il est vrai que les idées ne dépendent pas de nous, tant il est vrai qu'elles nous sont supérieures. Elles ont donc une réalité intelligible qui se montre d'une manière incontestable et par leur indépendance à l'égard des choses qu'elles représentent et par leur action dans notre esprit qu'elles modifient. Le vulgaire est tenté de les prendre pour des chimères parce qu'elles sont impalpables, et il croit que ce sont des fantômes sans consistance. Mais leur réalité est la première que nous connaissions. Pour savoir si effectivement il y a des corps, il faut être instruit de la volonté divine, il faut apprendre par une révélation que Dieu a créé des êtres matériels où s'expriment les idées éternelles ; mais ces idées elles-mêmes, pour les connaître, pour savoir qu'elles existent, il suffit d'être raisonnable : c'est qu'elles ne dépendent pas, comme l'existence des corps, d'un décret arbitraire de Dieu. Elles sont

ce qui les touche ou les modifie, que de dire simplement que ce sont des substances qui pensent. » Y. encore § 22 de la môme Réponse*

éternellement , immuablement , nécessairement, comme Dieu même ^

Nous voilà bien loin de Descartes. Assurément le doute cartésien sur l'existence de la matière a pu habituer Malebranche à séparer des choses ellesmêmes les idées des choses. Mais voilà tout. Hors de là, que voyons-nous en comparant les opinions des deux philosophes? Rien que des différences, à ce qu'il semble. Je ne prétends pas que dans toutes les phrases où ils ont employé le mot idée, éclate le désaccord que je viens de signaler. Mais c'est une chose hors de doute que Malebranche, voulant parler exactement et dans la rigueur des termes, entend par idée l'objet intelligible, et non la perception : ce qui est en opposition formelle avec l'opinion de Descartes. Arnauld croit trouver dans le premier chapitre du premier livre de la Recherche le langage d'un pur cartésien, et puis au troisième livre du même ouvrage, un langage très-différent et même contradictoire. La contradiction n'est qu'apparente. Il est bien vrai que dans ce premier chapitre du premier livre, Malebranche ne se proposant pas d'établir sa théorie particulière, n'emploie pas le mot idée d'une manière très-précise ; mais il faut remarquer que s'il a l'air de faire de l'idée une modification de l'entendement, il ne

1 . Sur la nature des idées voir surtout le premier Entretien sïir la mélaphysiqiie et le x« Eclaircissement à la Recherche de la Vérité.

le dit pourtant pas, réservant toujours ce mot de modification pour le sentiment; que c'est à dessein, on le voit bien; que cette manière de parler, recevoir les idées ^ c'est-à-dire apercevoir les objets^ est amenée par la comparaison, fâcheuse d'ailleurs, qu'il fait de l'esprit et de la matière, mais peut s'accorder avec ce qu'il dira plus loin de la nature des idées : ne reçoit-on pas d'une certaine façon les idées divines quand on pense? enfin que même dans ce chapitre il confond si peu les idées avec les perceptions qu'il écrit ces mots : « Les perceptions que l'âme a des idées sont de deux sortes. > C'est la passivité de l'entendement qu'il cherche à prouver dans ce premier chapitre. Au troisième livre, il montrera que dans la connaissance, passive en ce qui concerne l'entendement humain, la vraie cause efficace, c'est Dieu. Y a-t-il contradiction ? Pour bien juger un philosophe il ne faut pas mettre aux prises des termes qui paraissent §e contredire, et triompher parce qu'ils s'entrechoquent; il faut entrer dans l'esprit même de la doctrine.

Ainsi entre Descartes et Malebranche, l'opposition est formelle et constante touchant la nature des idées. L'idée, dans Descartes, est la connaissance même; dans Malebranche, elle est l'objet de la connaissance : Descartes y voit un acte de l'esprit, Malebranche en fait une réalité indépendante de l'esprit, supérieure à l'esprit. En un mot, Descartes

considère Fidée à un point de vue psychologique, comme une façon de penser, comme une manière d'être de Tintelligence ; Malebranche se jette tout d'abord dans la métaphysique, et commence, non par la théorie de l'intelligence, mais par celle de l'intelligible. Néanmoins, malgré tant de différences, ne pouvons-nous pas nous demander si, dans ces spéculations métaphysiques elles-mêmes, Malebranche ne doit pas encore quelque chose à son maître?

Descartes distingue dans tous ses ouvrages l'essence et l'existence. Ce qu'il appelle l'essence, n'est-ce pas précisément ce que Malebranche appelle l'idée? Descartes aurait-il donc, lui aussi, sous un autre nom, sa théorie des idées? Pour répondre à cette question, il faut tâcher de bien apprécier ce que signifie pour Descartes cette distinction sans cesse proclamée entre l'essence et l'existence.

A l'article 59 des Principes^ nous lisons que les idées générales ou universaux se font de cela seul que nous nous servons d'une même idée pour penser à plusieurs choses particulières qui ont entre elles un certain rapport. Les idées générales ne sont rien hors de notre pensée. Nous remarquons entre plusieurs objets particuliers des ressemblances, et nous formons un concept commun qui les représente tous : c'est une œuvre d'abstraction et de

généralisation, rien de plus. Quelle est alors la dernière origine des idées générales? Régis me semble l'expliquer très-bien dans ce passage de son Système de philosophie métaphysique * : c Toutes les vérités soit numériques, soit géométriques, soit métaphysiques, sont composées de deux parties dont Tune tient lieu de matière, et l'autre tient lieu de forme. La matière de ces vérités consiste dans les substances et dans les modes, et la forme dans Faction par laquelle l'âme considère les substances

et les modes d'une certaine manière Toutes les

vérités étant considérées formellement ne peuvent exister que dans l'âme qui les conçoit, mais étant considérées dans leur matière première, elles existent actuellement hors de l'âme. > Avec une pareille théorie, le pur intelligible est une chimère : il y a les êtres avec leurs manières d'être, et puis il y a l'esprit et ses procédés d'analyse, d'abstraction, de généralisation ; avec les données empiriques la pensée fait l'universel et l'intelligible. Mais ici une question se pose : quelle est la valeur de ces conceptions de l'esprit humain ? Est-ce arbitrairement que notre pensée réunit en un concept commun plusieurs objets particuliers ? sont-ce de pures fictions inventées pour la commodité du discours ? Ou bien y a-t-il, en effet, dans les choses

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