‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 63 sur 237 · Liv. II, part. I, ch. ix · texte numérisé non relu

Liv. II, part. I, ch. ix

certains caractères constitutifs par où elles se ressemblent ou diffèrent, une constance dans les manières d'être et les phénomènes, des traits naturellement communs et une parenté naturelle entre certains individus? Dans le premier cas, les idées générales n'ont aucune valeur : avec la matière que fournit l'expérience la pensée fait des ouvrages de fantaisie ; l'intelligible sans fondement réel' est un accident purement humain ; la vérité, fiction de l'esprit, dépourvue de tout caractère de nécessité, est une chose humaine, mobile et passagère, comme tout le reste. Dans le second cas, si la pensée, au lieu de façonner à sa guise les éléments empiriques, trouve dans les choses mêmes des re*ssétnblances et des différences réelles et y découvre l'intelligible au Heu de l'y mettre, les êtres ont donc une nature à eux, une nature déterminée ; si les distinctions que nous y faisons ont en eux une raison, si les idées générales que nous formons en les considérant, nous sont suggérées par leurs manières d'être, ils ont une essence indépendante de notre pensée, et c'est cette essence qui, se retrouvant avec des différences individuelles dans plusieurs êtres particuliers, nous permet de ramasser les idées de ces êtres en une idée commune. Mais cette nature, mais cette essence que nous découvrons et que nous n'avons pas faite, où est-elle ? Ne suppose-

t-elle pas un modèle idéal, un type intelligible, un plan des choses qui existe en dehors des choses mêmes, aussi bien qu'en dehors de notre esprit? Descartes avait le génie trop pénétrant pour ne pas apercevoir ces questions. Aussi le voyons-nous, dans certains de ses ouvrages, expliquer d'une autre manière l'origine des idées générales. Il ne faut pas trop s'étonner de ces hésitations et même de ces contradictions. Descartes a renouvelé la philosophie, il ne l'a pas organisée. Il a paru donner aux mêmes questions des solutions opposées, parce que les traitant à des points de vue différents et dans des circonstances diverses, il laissait dans Tombre, certains jours, les côtés qui au moment donné ne l'intéressaient pas, sauf à les placer une autre fois dans une pleine lumière et à négliger ceux que d'abord il semblait avoir seuls aperçus.

Ainsi, quand il a en vue la logique de l'École, voulant débarrasser son esprit et la philosophie des vaines entités des dialecticiens, il se propose avant tout de montrer que les idées générales ne sont rien hors de notre pensée, ce qui est vrai en un sens, et, toutes les fois qu'il parle des universaux, il répète la même chose et s'attache à en expliquer l'origine par une opération logique de l'esprit travaillant sur les données de l'expérience. Pourquoi cette insistance ? C'est qu'il veut en finir

avec les chimères des réalistes qui des universaux font des êtres. Mais parle-t-il des essences, son langage change : c encore qu'il n'y ait peutêtre en aucun lieu du monde, hors de ma pensée, une telle figure, dit-il, dans la cinquième Méditation en parlant du triangle rectiligne, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature ou forme ou essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point inventée et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit ^> Peut-on s'exprimer avec plus de précision et plus de force? et Descartes ajoute que" c'est de cette essence même du triangle que découlent toutes les propriétés démontrées en géométrie, € lesquelles, soit que je le veuille ou non, je reconnais très-clairement et très-évidemment être eo lui, encore que je n'y aie pensé auparavant en aucune façon, lorsque je me suis imaginé pour la première fois un triangle ; et partant on ne peut pas dire que je les aie feintes et inventées.» Voilà d'excellentes paroles.

Pressé par Gassendi, Descartes, reprenant pour exemples les figures géométriques, déclare que les essences de ces choses n'ont point été tirées d'aucunes choses existantes, qu'assurément les figures géométriques ne sont pas des substances, mais que

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