Principes j I
manière. Mais le genre véritable a sa raison d'être dans l'essence, et voilà ce que Descartes me semble n'avoir pas vu. Les idées générales qui ont de la valeur, sont celles qui, au lieu d'être un groupement artificiel, réunissent les individus ayant même essence, même type. On ne peut donc pas opposer partout et toujours les universaux et les essences, comme le fait Descartes; mais on doit dire que certains universaux formés par caprice ou par la commodité de l'esprit, n'ont qu'une valeur purement logique, tandis que les universaux véritables ont précisément la même valeur que les essences : car découvrir l'essence, c'est découvrir les caractères communs aux individus d'un même genre, et déterminer un genre, c'est grouper ensemble des individus présentant les mêmes caractères essentiels. Dans une lettre de Descartes à Henry Leroy*, nous lisons: «Vous dites que de ce qu'il y a en nous quelque sagesse, quelque pouvoir, quelque bonté,,., nous formons l'idée d'une sagesse, d'une puissance, d'une bonté infinie, ou du moins indéfinie, et des autres perfections que nous attribuons à Dieu... Je vous accorde volontiers tout cela et je suis pleinement convaincu que nous n'avons point d'autre idée de Dieu que
1. Ed. Garnier^ t. III, lettre xxxi (en latin p. 384, en français p. 387).
celle qui se forme en nous de cette manière; mais toute la force de ma preuve consiste en ce que je prétends que ma nature ne pourrait être telle que je pusse augmenter à l'infini, par un effort de ma pensée, ces perfections qui sont très-petites en nous, si nous ne tirions notre origine de cet être en qui ces perfections se trouvent actuellement infinies.» Descartes, ce me semble, aurait pu raisonner de la même manière pour expliquer nos idées générales: oui, aurait-il pu dire, nous les formons ces idées générales par un travail de notre esprit, réunissant les individus entre lesquels nous remarquons des ressemblances, et ainsi Ton peut dire que les universaux sont notre œuvre; mais nous ne pourrions pas former d'idées générales, nous ne songerions même pas à ramasser dans une idée unique les idées des êtres particuliers, si ces êtres particuliers n'avaient pas la même nature, la même essence, et ainsi l'idée générale a beau être formée par nous, elle n'est pas une fiction : nous ne faisons des genres que parce qu'il y a des types. Voilà, si je ne me trompe, ce que Descartes aurait pu dire ; mais au lieu de chercher dans les essences le fondement des universaux, il a opposé les universaux et les essences; et, à cause de cela même, il les a parfois confondus.
Nous pouvons maintenant répondre à la question que nous nous posions tout à l'heure.
Entre ce que Descartes appelle l'essence et ce que Malebranche appelle l'idée, les rapports sont frappants. Dans les choses matérielles, Descartes distingue l'existence connue par les sens, et l'essence dont l'idée nous vient d'ailleurs. Malebranche distingue des objets eux-mêmes leurs idées ^ C'est l'idée qui représente l'essence des objets sensibles; c'est l'idée qui nous fait connaître leur nature, leurs propriétés, les rapports qu'ils ont ou qu'ils peuvent avoir entre eux, en un mot, la vérité. Comment ne pas remarquer entre la pensée des deux philosophes une évidente analogie?
Mais ce que Descartes indique seulement, Malebranche l'approfondit. Sa théorie des idées, c'est le fondement et en même temps le résumé de sa philosophie tout entière. Aussi, tandis que Descartes semble parfois ne voir dans les idées générales qu'une sorte de transformation des données empiriques, Malebranche oppose partout et toujours de la manière la plus formelle et la plus forte les idées aux objets et soutient que les idées existent indépendamment des choses et de notre esprit. Tandis que Descartes
i. Entret, mélaph., v, 2.
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laisse bien des questions indécises sur le rôle de l'intelligible dans la connaissance du sensible, Malebranche établit entre le sentiment et ridée une distinction profonde, et par là, nous le verrons plus tard, prétend donner de la connaissance humaine une explication exacte et complète. Enfin, tandis que Descartes, cherchant aux essences et aux vérités une origine en dehors de nos pensées, les rattache à la volonté indifférente du Créateur* et méconnaît ainsi leurs caractères de nécessité et d'immutabilité, Malebranche pénètre plus avant, et trouve à ces idées et à ces vérités éternelles, immuables, nécessaires, leur origine dernière dans la substance divine elle-même. C'est ainsi que Malebranche fixe la doctrine un peu incertaine de Descartes; puis il la dépasse de beaucoup et s'élève bien plus haut. Mais, alors même qu'il s'éloigne le plus de son maître, un souvenir cartésien le poursuit. Descartes, parlant des essences, emprunte toujours ses exemples aux figures géométriques ; on dirait qu'il réduit à de pures formes logiques les autres idées générales et qu'il n'a de l'essence une notion nette que quand il s'agit du triangle, du cercle, en un mot des idées géométriques. Malebranche, lui, étend expressément à toutes les choses matérielles, quelles qu'elles soient, la distinction entre
l'essence et l'existence, entre l'idée ou archétype, modèle intelligible, et l'objet sensible, matériellement existant. Mais allons au fond : ce qui est intelligible dans les objets, c'est le géométrique, si je peux m'exprimer ainsi ; leur essence, c'est rétendue, l'étendue mathématique : quoi de plus cartésien ?
II faut justifier toutes ces assertions par l'étude des textes.
Malebranche, avons-nous dit, fixe la doctrine un peu flottante de Descartes. Il voit bien qu'il y a des idées générales sans valeur réelle, des idées générales, pures abstractions de notre esprit, inventées pour la commodité du discours. Il les appelle idées de logique^ : le mot est juste. Nous formons ces idées de logique en faisant dans les choses des distinctions purement abstraites et même arbitraires. Puis, à ces abstractions nous prêtons une réalité; ces idées générales, nous en faisons des êtres que nous douons d'une infinité de propriétés, et ainsi ces chimères logiques, ces entités imaginaires, qui n'existent que dans la raison de quelques philosophes, prenant la place des vrais principes, produisent une science vague, superficielle et stérile^. On